Strong winds - Extra 6 - Voyage vers le nord-ouest (2/3)

 

Alors, il dépensa un peu d’argent la conscience tranquille.

 

La colline Mao’er– malgré son nom qui sonnait rural, comme un petit village où la poussière jaune rejoindrait le ciel – possédait en réalité une étendue immense, une vaste plaine parfaitement régulière du sud au nord, située précisément à la frontière entre l’extrémité occidentale du royaume de Dayan et le territoire de la tribu des Loups du désert. C’était une zone de paix tacitement reconnue par les deux armées : même dans les temps de guerre et de tumulte, il faut toujours laisser un endroit où les gens du peuple puissent acheter et vendre, trouver de quoi subsister.

Et ces deux dernières années, la colline Mao’er était devenue encore plus prospère et animée. Chevauchant aux côtés de Liu Xian’an, Cheng Suyue dit :
« Depuis que le Prince a repoussé la faction de Helian Shuo au nord du mont Yu, la frontière est stable, les habitants vivent dans la tranquillité, et le marché des confins est chaque année plus florissant encore. Outre les denrées quotidiennes – bois, riz, huile, sel –, on y trouve une foule d’objets étranges, de petites choses extraordinaires qu’on ne verrait jamais dans les plaines centrales. »

« Helian Shuo ? » Liu Xian’an le connaissait : le plus jeune chef de la tribu des Loups, ambitieux et né pour la guerre, celui qui avait jadis conduit vingt-six clans à traverser d’un coup la passe de Yumen, semant le trouble à la Cour et l’effroi parmi le peuple. Plus tard, bien qu’il eût été repoussé hors des frontières du royaume de Dayan par Liang Shu, il rôdait encore jour et nuit dans les steppes désertiques, tel un loup sauvage féroce et perfide convoitant à chaque instant la viande grasse posée à portée de gueule.

« Il pensait que se cacher dans l’ombre le rendrait absolument sûr de lui ; il n’avait pas prévu que le Prince surgirait comme des troupes divines tombant du ciel (NT : idiome évoquant une attaque soudaine et imparable) pour le prendre de court. Parmi les vingt-six chefs de clan, certains moururent, d’autres se rendirent, et Helian Shuo lui-même fut capturé vivant par Ku You. Il fut contraint de signer à nouveau un traité avec Dayan, promettant que ses armures de fer ne franchiraient plus jamais le mont Yu. »

A-Ning, intrigué, demanda : « Et s’il ne tenait pas parole ? »

« Helian Shuo jouit d’un certain prestige chez les Loups. Le Prince pouvait le capturer, mais pas le tuer sans provoquer une explosion de haine tribale. Mais si un jour Helian Shuo déchirait le traité et descendait vers le sud, ce serait alors la tribu des Loups qui provoquerait la guerre la première. À ce moment-là, le Prince ne lui laisserait certainement pas la vie. » Cheng Suyue ajouta : « Et Helian Shuo le sait très bien. Donc, jusqu’à ce qu’il rassemble une nouvelle force, il ne fera rien de téméraire. »

Quant à savoir quand cette nouvelle force pourrait être reconstituée, Cheng Suyue poursuivit avec un sourire : « Le Prince a fait beaucoup pour les bergers. Leur vie est stable désormais, ils ne veulent plus la guerre – encore moins quitter leurs femmes et enfants pour aller au mont Yu. Ils ne sont pas fous au point d’aller chercher la faim et le froid pour rien. »

Ainsi, la frontière occidentale resterait sûrement paisible pour un bon moment.

Liu Xian’an, impatient de découvrir ce marché frontalier que tous décrivaient comme extraordinairement animé, secoua ses rênes. Ce qui n’eut absolument aucun effet, car son poney rouge était déjà épuisé, haletant « hou-chi hou-chi » comme un soufflet percé, ses quatre sabots traînant de travers, à moitié mort, à une lieue de s’effondrer de tout son long.

Tous observaient la scène et partageaient la même pensée : tellement paresseux… c’est bien le cheval du second jeune maître Liu !

Heureusement, le marché n’était plus très loin. Le poney rouge, avançant par à-coups, finit malgré tout par atteindre sa destination en tremblant. Les domestiques l’emmenèrent aussitôt se reposer. Liu Xian’an se posta sur un petit tertre et observa les étals soigneusement alignés ; il fut un peu surpris, car dans son imagination, un marché frontalier devait être extrêmement chaotique : marchands tirant chevaux et chameaux, marchandises jetées en piles désordonnées, les plus soigneux ajoutant tout au plus une table supplémentaire, le vent de l’ouest soulevant sable jaune, cris marchandeurs, disputes, appels « Au voleur ! » remplissant l’air jusqu’à faire bourdonner la tête. N’était-ce pas ainsi que les livres décrivaient les villes-frontières ?

La réalité différait complètement. Ce n’était pas une étendue sauvage, mais un vaste terrain aménagé de grandes halles bien ordonnées, divisées en zones fonctionnelles selon les points cardinaux. Les marchandises étaient rangées avec soin, et le sol restait propre. Tout près de Liu Xian’an se trouvait une rangée de stands de nourriture ; on pouvait y trouver des saveurs venues de tous horizons. Les boulettes de poisson, blanches et rebondies, dansaient dans l’eau bouillante, et semblaient même plus authentiques que celles vendues dans le Fujian.

Liang Shu demanda : « Alors ? »

Liu Xian’an jugea : « Trop ordonné, trop réglementé… cela ne ressemble pas vraiment à une œuvre du Prince. »

« Tu me prends encore de haut. » Liang Shu lui saisit la nuque. « Je t’offre une seconde chance pour répondre correctement. »

La nuque pincée et douloureuse, Liu Xian’an comprit qu’il valait mieux choisir la voie de la prudence : il rectifia, disant que c’était très bien, vraiment très bien.

Mais Liang Shu n’était pas si facile à duper. Tenant son paresseux dans une main, il avança en se plaignant : pour bâtir la colline Mao’er, combien d’efforts il avait fournis, combien de nuits il avait passées sans dormir, combien de livres il avait consultés, combien de gens questionnés. Il avait surmonté mille difficultés, enfin obtenu une ébauche solide du marché… et voilà qu’était survenue une vague de froid printanier renversant le temps, une tempête de neige qui avait presque écrasé toutes les halles. Bref : ce n’avait vraiment pas été facile.

À force d’écouter, Liu Xian’an finit par lui déposer un baiser.

La phrase de Liang Shu se retrouva tranchée net. Un sourcil se haussa : « Hein ? »

Ceux qui observaient discrètement furent saisis d’effroi. En plein jour… ah ! On disait que les gens du Nord-Ouest avaient des mœurs rudes, mais en vérité, c’était ce jeune maître délicat du Jiangnan qui était le plus audacieux ! Les soldats qui suivaient restèrent tout aussi médusés : jamais ils n’auraient imaginé assister de leurs propres yeux au Prince se faisant… courtiser. Tous restèrent figés, aucun mot ne sortait.

Le second jeune maître Liu, d’un geste anodin, venait de terrasser des dizaines de témoins. Ce devait être un personnage véritablement redoutable. Liang Shu s’éclaircit la voix, tourna la tête et l’invita : « Tu ne veux pas m’embrasser encore ? Ma réputation est excellente dans le Nord-Ouest : embrasse-moi davantage, qu’ils voient tous, cela évitera que d’autres, qui n’ont pas d’yeux pour voir, osent venir t’arracher . »

Mais Liu Xian’an ne l’embrassa pas : il acheta un gâteau de sucre pour l’amadouer, puis partit joyeusement, avec A-Ning, choisir des gemmes sur les étals. Liang Shu mordit dans le gâteau en souriant et fit signe à ses gardes de bien veiller sur lui. Puis il demanda à Cheng Suyue : « Où est Gui Rong ? On ne voit même pas son ombre. »

« Il encaisse l’argent, là-bas. » dit Cheng Suyue. « En ce moment il y a beaucoup de monde, il ne laisserait ça à personne. »

Gui Rong était l’intendant du marché. Autrefois chef de bande connu sous le nom de Gui Rong, il avait été battu par l’armée de Dayan au point de rouler comme une gourde sans pouvoir se cacher, puis avait préféré se rendre.

(NT : le 1er s’écrit 贵荣 (Guì Róng, gloire précieuse) , le 2e 鬼戎 (Guì Róng, fantôme armé))

Confier le marché à quelqu’un comme lui était un choix doublement judicieux : d’abord, son apparence convenait parfaitement – une face charnue, un regard féroce : quiconque voulait faire du grabuge n’avait qu’à croiser ses yeux pour filer la queue basse. Ensuite, il était compétent : enfant du pays, il connaissait toutes la région et disposait d’un large éventail de relations, ce qui rendait les affaires fluides. En deux ans, il avait mené ses hommes à faire prospérer le marché de façon éclatante.

Liu Xian’an avait aussi entendu une anecdote à son sujet : bien qu’Helian Shuo eût été contraint de fuir le mont Yu, il n’avait jamais renoncé à ses appétits et convoitait en secret ce marché. Pour rallier Gui Rong, il avait même tenté un « stratagème de la beauté » (NT : séduire ou manipuler par l'envoi d'une beauté), et Gui Rong avait épousé la belle séductrice. Mais une fois mariée, celle-ci avait refusé de servir le clan des Loups. Helian Shuo avait donc œuvré pour rien, et le stratagème avait échoué : tel qui puise l’eau avec un panier de bambou n’en retire qu’une poignée de bulles. (NT : idiome signifiant faire des efforts vains. Les paniers de bambou ne sont pas étanches).

A-Ning conclut : clairement, ce n’était pas un homme intelligent.

Mais Liu Xian’an n’avait aucun intérêt pour Helian Shuo. Il fouillait les petites pierres précieuses, et choisit les plus jolies pour les faire monter en épingles pour sa sœur. Gao Lin, qui n’avait rien à faire, vint l’aider. Son seul critère esthétique tenait en un mot : grand. Et si, en plus d’être grand, c’était vif et brillant, alors c’était un trésor de rêve qui cueillait le cœur en un seul regard . A-Ning murmura à l’oreille de son maître : heureusement que le lieutenant-général Gao n’était pas une demoiselle, sinon il s’habillerait de façon affreuse, ce serait vraiment terrifiant.

« Hé ! » Gao Lin leva la main pour le frapper. A-Ning se redressa immédiatement pour s’enfuir, mais ne regarda pas devant lui : il heurta d’un « boum » le bras de quelqu’un, glissa du pied et manqua de tomber dans une flaque de boue.

« Eh là, jeune maître, fais attention ! » Quelqu’un le rattrapa à temps. A-Ning, embarrassé par le bruit qu’il avait causé, allait s’excuser auprès de la personne qu’il avait percutée lorsqu’il fut brusquement soulevé en arrière. Pris de panique, il tourna la tête : un garde l’avait saisi par le col.

Le visage de Gao Lin s’assombrit. Il s’avança et toisa l’inconnu : « Vous êtes très audacieux.»

L’autre ricana d’un rire qui n’en était pas un, ôta son chapeau de paille, leva la tête et dit :
« Ce peit prince vient seulement jeter un œil au marché, acheter deux ou trois choses. Le lieutenant-général Gao ne va quand même pas m’en empêcher, n’est-ce pas ? »

Liu Xian’an fronça légèrement les sourcils. Se qualifier de « petit prince »… Helian Shuo ?

Il balaya l’homme du regard : une vingtaine d’années, un nez droit, des traits profonds, des yeux gris, des lèvres minces — une très belle apparence en soi, si ce n’était cette longue cicatrice hideuse qui lui barrait le visage, tirant la peau lorsqu’il parlait, le rendant sombre et presque inquiétant.

Helian Shuo l’examinait lui aussi, observant ce génie qui, disait-on, ne se rencontrait qu’une fois par siècle. Il s’était longtemps demandé quel genre d’homme pouvait se tenir aux côtés de Liang Shu. Maintenant qu’il le voyait enfin, il ne s’étonnait plus : même sans parler de ses talents, rien que cette beauté suffisait à compter parmi les merveilles du royaume, digne d’être gardée dans une manche, soigneusement chérie.

Imitant les salutations des gens du Centre, il sourit : « J’ai longtemps entendu dire que le second jeune maître Liu avait l’allure d’un immortel sorti des poussières du monde. À vous voir aujourd’hui, la réputation n’était pas usurpée. Pas étonnant que Son Altesse Royale le prince Xiao refuse même les plus belles femmes de notre tribu des Loups : il avait simplement placé son regard dans les nuages. »

Gao Lin, qui s’attendait à ce que cette bouche ne crache rien d’agréable, trouva pourtant ces paroles plutôt plaisantes. Magnanime, il renonça donc à faire lâcher les chiens. Allez, continue, parle encore un peu de combien notre prince est intègre et droit, cela fera plaisir au second jeune maître Liu.

« Seulement, ma sœur n’est pas venue aujourd’hui », poursuivit Helian Shuo. « Elle a longtemps nourri de l’affection pour le prince Xiao. Depuis l’affaire des plaines de Huangyang, elle garde un grief dans son cœur. Elle refuse désormais de le revoir et s’est laissée dépérir jusqu’à tomber malade. Elle a consulté je ne sais combien de médecins sans amélioration. Si j’avais su plus tôt que je rencontrerais le second jeune maître Liu, je l’aurais amenée pour avoir un aperçu… Quel dommage. »

Gao Lin maudit intérieurement le mauvais sort. Quelle idiotie ! J’aurais vraiment dû lâcher les chiens plus tôt !

Liu Xian’an secoua la tête : « Notre prince a repoussé la tribu des Loups au sud du mont Yushan. Que le roi des Loups ait gardé rancune toutes ces années est un sentiment humain tout à fait normal, rien d’étonnant. Mais garder rancune tout en n’osant pas l’admettre, puis détourner le sujet pour pousser sa propre sœur en avant et tenter de semer la discorde d’une manière détournée, voilà qui n’a vraiment rien d’intéressant. La prochaine fois, évitez donc. »

Sa voix était calme, posée, les sourcils légèrement froncés : il ressemblait à un père indulgent qui sermonne son fils.

A-Ning se mordit les lèvres à s’en faire mal ; Gao Lin peinait lui aussi à retenir son rire. Seul Helian Shuo demeura figé, déclarant froidement : « Ma sœur avait un cœur sincère. Non seulement le prince Xiao l’a ignorée, mais il a encore exploité ce sentiment pour l’utiliser comme otage lors de nos négociations. À cause de ce stratagème ignoble, mon peuple a dû quitter les pâturages et affronter le pire hiver dans le désert. Quand ils sont tombés les uns après les autres, transis de froid et affamés, le prince Xiao a-t-il éprouvé la moindre honte ? »

« Pourquoi notre prince devrait-il en éprouver ? » répondit Liu Xian’an en le regardant droit dans les yeux. « Autrefois, le roi des Loups a uni les vingt-six tribus, rapprochant les bergers de toutes les régions, leur permettant de faire face ensemble aux risques et de survivre — un mouvement conforme à la volonté du Ciel. Si l’offensive vers le sud n’avait jamais eu lieu, alors, au nord comme au sud de Yushan, règneraient la paix et la prospérité ; sans guerre, aucun berger ne serait mort de froid et de faim. Les âmes innocentes ne viendront donc pas chercher notre prince : elles demeureront jour et nuit autour de votre roi. »

Gao Lin ouvrit les mains : vous voyez ? En joute verbale, il n’a jamais perdu.

« Le second jeune maître Liu a vraiment la langue bien pendue », ricana Helian Shuo, piqué mais souriant malgré tout. « Très bien, j’admets ma défaite. Mais je suis curieux : dans vos chroniques du Centre, comment consignera-t-on cette bataille que le prince Xiao a gagnée grâce à une femme ? »

« Le roi des Loups n’a pas besoin de répéter “femme” encore et encore », répondit Liu Xian’an. « Un général de Dayan ne sert que Dayan. Lever l’épée contre la tribu des Loups était son devoir. Que cette épée soit la faveur de votre princesse ou celle de votre roi n’a, pour lui, aucune différence. Il l’a traitée en adversaire égale : cela n’a rien à voir avec son sexe. En revanche, vous, vous évitez toujours de mentionner la sagesse et les talents pour lesquels la princesse était louée parmi les bergers, et vous insistez à la décrire comme une femme faible, n’ayant d’yeux que pour les hommes, qui pleure et tombe malade. Dans quel but ? »

« Sans la passion de ma sœur… »

« Si les sentiments ne sont pas réciproques, ils doivent être gardés dans le cœur. Il n’y a aucune raison d’exiger que le prince réponde à un amour qu’il ne partage pas », le coupa Liu Xian’an, ne souhaitant pas en entendre davantage. Cet homme parlait décidément trop. « Si le roi des Loups tient tant à souligner que la princesse est une femme, alors je sais qu’il existe, dans l’armée de Dayan, un corps composé uniquement de femmes. Elles se battent aussi vaillamment que les hommes et ont affronté vos vingt-six tribus à maintes reprises. Je n’ai jamais vu votre roi se retenir parce qu’elles étaient des femmes. À ce compte-là, dans l’esprit du roi des Loups, seules les femmes belles et passionnées sont de “vraies” femmes, et ne doivent pas être blessées par les hommes ? »

Sa voix résonna comme du jade froid heurtant la glace, laissant Helian Shuo sans réponse. Finalement, ce fut Gao Lin qui s’avança : « Le roi des Loups n’était pas venu acheter quelque chose ? Les marchands vont fermer. S’il veut acheter, il faut se dépêcher. »

Helian Shuo jeta un dernier regard à Liu Xian’an puis s’en alla. Gao Lin claqua la langue : qui aurait cru que je couvrirais un jour ce fils de chien… quelle grandeur d’âme, vraiment, quelle grandeur d’âme.

Liu Xian’an tourna la tête.

Liang Shu se tenait dans une échoppe de tapis, tout sourire en le regardant.

Liu Xian’an le rejoignit : « Puisque tu étais là, pourquoi ne pas être apparu ? »

« Je voulais t’entendre me vanter davantage », répondit Liang Shu en tirant une couverture pour envelopper Liu Xian’an et l’attirer contre lui. « Helian Shuo va sûrement s’enflammer de rage ce soir.»

« Rien de grave. Qu’il prenne des pilules de dissipation du feu du foie. Il a une constitution solide : il n’en mourra pas si facilement. » Liu Xian’an fit un geste. « J’ai demandé à l’aubergiste de faire chauffer un bol de vin doux fermenté ; il doit être prêt maintenant. Le prince boira-t-il ? ? »

« Oui », dit Liang Shu. « Mais dis-moi d’abord : depuis quand savais-tu pour l’histoire de Helian Ya ?»

« Savoir quoi ? Je ne sais rien. Je n’ai entendu que son nom. On dit qu’elle est une princesse talentueuse. »

« Tu ne sais rien ? » Liang Shu tira sur son ruban de cheveux. « Et maintenant que tu me vois, pourquoi ne poses-tu pas de questions ? »

Liu Xian’an répondit : « Parce qu’il n’y a rien de spécial à demander. »

Quelqu’un aime Son Altesse, et Son Altesse a gagné une bataille : deux choses parfaitement ordinaires. Si je devais poser une question sur chacune, nous n’en finirions jamais.

Après avoir parlé si longtemps, sa gorge était sèche ; il n’avait vraiment aucune envie de continuer. Il s’extraya donc de la couverture, entraîna A-Ning et partit boire du lait-de-poule au vin. Gao Lin les regarda s’éloigner, levant discrètement un pouce : digne du second jeune maître Liu, cette sérénité, cette maîtrise… ah !

Liang Shu le repoussa d’un coup de pied et, en riant, l’insulta avant de rejoindre Gui Rong pour examiner les comptes. Gao Lin, livré à l’oisiveté, se rendit lui aussi boire un bol de lait-de-poule et dit à Liu Xian’an : « Cette année-là, Helian Shuo a été le premier à employer un coup bas, menaçant le prince avec plusieurs villages de Huangyang. Pour sauver le peuple, Ku You a reçu une flèche empoisonnée. Le prince l’a arraché au camp ennemi, mais ses cheveux ont blanchi sous l’effet du poison. »

Ku You fut ramené vivant, mais sa vie ne tenait qu’à un fil. Les médecins militaires étaient démunis, et il n’y avait pas le temps d’aller chercher un docteur ailleurs. Gao Lin poursuivit : « Helian Shuo refusant de livrer l’antidote, le prince a orchestré la capture de Helian Ya pour procéder à l’échange. »

« Cette princesse… aime-t-elle vraiment le prince ? »

Gao Lin répondit très sérieusement : « Oui, elle l’aime. Mais le second jeune maître peut être rassuré. Notre prince est d’une pureté impeccable, d’une chasteté farouche : en vingt-et-quelques années, il a préservé son corps comme du jade et veillé à sa réputation. Dans tout Dayan, il est l’un des plus vertueux des hommes vertueux. »

A-Ning en recracha son lait, pris de toux.

De son côté, Helian Shuo n’entreprit rien de plus et quitta bientôt les lieux.

Gui Rong déclara : « Ce marché est pour lui un gros morceau de viande bien grasse. Il ne lâchera pas facilement. »

« Avec toi pour surveiller, même s’il mord dedans, il n’en goûtera qu’une maigre bouchée », répondit Liang Shu. « Fais les comptes clairement. Verse-lui juste assez d’huile — pas beaucoup — seulement de quoi permettre aux bergers du nord de passer l’hiver. Sinon, acculé, il tournera encore son regard vers Dayan. »

Gui Rong acquiesça : « Soyez tranquille, Votre Altesse, je sais comment m’y prendre. »

Lorsque Liang Shu et Gui Rong eurent terminé leur entretien, le ciel dehors était déjà complètement tombé dans l’obscurité, et les marchands ambulants avaient presque tous rangé leurs étals pour rentrer chez eux. Liang Shu fit le tour des lieux et finit par extirper de l’intérieur d’un très grand chariot son propre « paresseux », puis le serra dans ses bras pour le réprimander : « Comment as-tu pu t’endormir ici ? Tu n’as pas peur que le propriétaire du chariot parte et t’emmène avec lui ? »

« Il y avait encore des gens qui surveillaient dehors, on ne pouvait pas m’emmener », répondit Lian Xian’an en s’étirant mollement, à demi éveillé. « Aujourd’hui, j’ai acheté beaucoup de choses, puis l’argent n’a plus suffi, alors j’ai utilisé un peu de celui du prince. »

« Cela ne va pas du tout. » Liang Shu le posa au sol pour qu’il tienne debout. « Je suis quelqu’un de mesquin, j’aime l’argent comme ma propre vie, et toi, tu n’as même pas demandé ? »

Lian Xian’an protesta : « J’ai demandé. »

« À qui ? »

« Au prince. »

Il avait demandé au prince des Trois Mille Mondes ; celui-ci, d’un geste paresseux et désinvolte du menton, avait dit : « Aucun problème, prends autant que tu veux, j’en ai suffisamment. »

Lian Xian’an conclut : « Il a été particulièrement généreux. »

Ainsi, il avait dépensé cet argent en toute tranquillité, achetant une peinture, de nombreux bols et plats en argent, un tapis doux, un oiseau en bois qui chantait, une boussole, quelques herbes venues de l’Ouest, des cadeaux pour ses parents, son grand frère et sa petite sœur, ainsi que pour des amis ; un fouillis de choses qui remplissaient tout un énorme chariot.

C’était cela aussi, l’intérêt d’être dans le monde des vivants, et il s’en réjouissait profondément.

Liang Shu demanda : « Et tu n’as rien acheté pour moi ? »

Lian Xian’an tendit le doigt vers un objet.

Liang Shu tourna la tête et aperçut, posé bien droit au sol, un tronçon de souche d’arbre entièrement noircie et pourrie. Il fut profondément secoué par ce cadeau pour le moins original, au point de rester un moment incapable de trouver ses mots. À côté, Gao Lin, les mains dans les manches, était lui aussi très ému : vu la taille, on pouvait facilement en tirer des dizaines de planches pour battre le linge, et on pouvait sans doute s’y… agenouiller et l’utiliser pendant dix ans.

Liang Shu demanda d’un ton parfaitement calme : « Et comment cela s’utilise-t-il ? »

Gao Lin répondit avec vivacité : selon lui, comment cela pourrait-il s’utiliser autrement ? C’était bien sûr pour laver les vêtements ; le prince aimait tant la propreté que la résidence manquait constamment de planches à laver, c’était tout à fait normal.

Lian Xian’an considérait ce morceau de bois comme un trésor ; il avait même demandé à A-Ning de le recouvrir soigneusement d’une bâche imperméable, pour le ramener en grande pompe jusqu’à la ville de Yueya. Toute la population était sortie pour regarder, croyant que le prince avait acheté quelque chose d’extraordinaire sur la colline Mao’er. Lorsqu’ils apprirent qu’il s’agissait d’un cadeau de Lian Xian’an au prince, ils devinrent encore plus curieux. Un homme courageux s’avança et toucha l’objet : dur comme la pierre. Rentré chez lui, il raconta à sa femme, d’un air mystérieux : « C’est grand, lourd et dur ; à mon avis, c’est sûrement un lingot d’or. »

De quoi susciter l’envie, vraiment l’envie.

Au manoir du Prince, Lian Xian’an fit placer la souche dans une pièce vide, puis prit un petit couteau, l’examinant de droite et de gauche pour déterminer par où commencer. Il n’avait pas encore trouvé d’idée lorsqu’A-Ning arriva en courant, ravi, en criant : « Jeune Maître, devinez qui est arrivé ? »

Lian Xian’an leva la tête, mais n’eut pas le temps de deviner : Liu Hengchang venait déjà de franchir le seuil depuis la cour. Ces derniers temps, il était d’abord retourné au Pavillon de Baihe, puis s’était rendu dans la région de Jin pour y acheter une cargaison d’herbes médicinales. Tout compte fait, il avait passé plus d’un demi-an à voyager. Le mois dernier, il avait appris que le second jeune maître se trouvait au Nord-Ouest, et avait donc voyagé nuit et jour pour revenir.

Liu Hengchang demanda avec joie : « Seigneur, trouvez-vous que j’ai bien construit la clinique ? »

Lian Xian’an répondit avec la même joie : « Je ne sais pas, je n’y suis pas encore allé. »

A-Ning : « … »

Liu Hengchang en resta bouche bée, et il demanda après un long moment, d’une voix hésitante : « Mais… mais le second jeune maître n’est-il pas arrivé au Nord-Ouest depuis plus de deux mois ? »

Lian Xian’an répondit : « Mais j’ai dormi tout ce temps. »

Liu Hengchang fut aussitôt replongé dans les années passées au Pavillon de Baihe: cette façon de vivre où le jour et la nuit n’avaient plus de sens, si familière et si chère. Oui, comment avait-il pu, à cause des mois passés au Sud-Ouest, oublier que son second jeune maître était une véritable divinité du sommeil ? À cette pensée, il ne put s’empêcher de rire, et Lian Xian’an rit aussi. Il épousseta les éclats de bois sur ses vêtements et dit : « Allons-y !»

Ainsi, après plus de deux mois passés à Yueya, le « paresseux » se souvint enfin qu’il devait aller voir sa clinique. La terre du Nord-Ouest n’était pas aussi précieuse que celle du Jiangnan, et ainsi la Clinique de Baihe avait été construite très vaste et très haute ; l’intérieur était ordonné, propre et impeccable. Lian Xian’an fit le tour, puis hocha la tête avec approbation : « Pas mal. »

« Le restaurant de cuisine médicinale d’en face utilise nos recettes », dit Liu Hengchang. «Le second jeune maître veut-il y jeter un œil ? »

Puisqu’il était là, pourquoi pas. Lian Xian’an le suivit vers le restaurant. En le voyant, les clients se mirent à étirer le cou avec excitation, puis à baisser la voix pour continuer leurs discussions : ils parlaient surtout du lingot d’or, tant l’objet les fascinait. Ils en étaient vraiment jaloux — et, honnêtement, qui ne le serait pas ?

« Pourquoi le second jeune maître Lian offrirait-il un lingot d’or au prince ? »

« Pour quelle raison, sinon ? Le prince aime ça ; pour un cadeau, l’important, c’est de plaire.»

« Ah, seuls les riches fils du Jiangnan peuvent offrir quelque chose d’aussi coûteux ! »

Finalement, tout le monde tomba d’accord : ils étaient faits l’un pour l’autre, unis pour cent ans (NT : formule de vœu traditionnel pour un couple harmonieux).

À une table calée contre le mur, quelqu’un poussa un léger soupir en entendant cela et posa sa coupe.

« Princesse », murmura une servante, « c’est trop bruyant ici. Allons manger ailleurs. »

« Non », répondit Helian Ya. « Je veux aussi voir ce second jeune maître Liu, voir à quoi ressemble quelqu’un qui peut mettre A-Shuo dans un tel état qu’il n’arrive même plus à manger. »

Dans la cuisine, Lian Xian’an observa un moment, ne trouvant aucun problème dans les recettes. En revanche, cela lui donna faim. Liu Hengchang s’empressa de dire : « J’ai déjà réservé une table, près de la rambarde du troisième étage : on peut voir toute la ville, c’est l’endroit le plus agréable. Par ici, second jeune maître. »

« Choisissons plutôt un salon privé », dit Lian Xian’an. « Sur la plate-forme du troisième étage, près de la rambarde, il y a des gens du clan des Loups. »

Liu Hengchang fut stupéfait : « Le clan des Loups ? N’est-ce pas… faut-il avertir immédiatement le lieutenant-général Gao ? »

« Lui dire suffit, mais je ne pense pas qu’elles soient venues chercher querelle », répondit Lian Xian’an. « Lorsque tu transmettras le message, ajoute que tout le monde ne doit pas trop s’inquiéter. »

Liu Hengchang acquiesça et partit en trottinant chercher quelqu’un. A-Ning demanda, perplexe : « Seigneur, comment avez-vous reconnu les gens du clan des Loups ? »

« À l’étage, il y avait deux servantes : l’autre jour, elles accompagnaient Helian Shuo », répondit Lian Xian’an en reposant un pot de médecine. « Mais aujourd’hui, Helian Shuo n’est pas là, et c’est une femme à sa place : je suppose que c’est sa sœur. »

A-Ning inspira vivement : « Ce ne serait pas la princesse du clan des Loups, celle qui aime le prince ? »

Lian Xian’an acquiesça : « Si, c’est elle. Mais tu n’as pas besoin d’être si nerveux. Dans ce monde, les gens qui aiment le prince ne sont pas dix mille, mais cinq mille tout de même. Si tu devais sursauter chaque fois que tu en vois un, tu en aurais pour trois à cinq ans de frayeurs. »

« … Cinq mille c’est trop. »

« Cinq mille, ce n’est pas beaucoup. »

En effet, dans tout le territoire de Da Yan, il y avait plus de quatre-vingts millions de personnes ; cinq mille sur quatre-vingts millions signifiait qu’à peine une personne sur près de vingt mille aimait le prince Xiao — était-ce beaucoup ?

Lian Xian’an déclara : « C’est déjà très mesuré, c’est raisonnable. »

Et de toute façon, le clan des Loups n’appartenait même pas à Dayan ; si l’on voulait être plus rigoureux, il fallait encore ajouter les étrangers, ce qui augmentait le nombre.

A-Ning, complètement embrouillé, trouva finalement que cela se tenait. Et puis son jeune maître n’avait jamais ni principe ni position face au prince Xiao. Alors cinq mille, soit : ce n’était pas beaucoup. Non, vraiment pas beaucoup.

 

Traducteur: Darkia1030