TTBE - Chapitre 32 - « Tiens-toi à distance du prince héritier. »
Après que tout le monde eut pris place et patienté un moment, l’empereur Anqing fit enfin son apparition.
Âgé de plus de quarante ans, l’empereur Anqing avait le teint clair et la silhouette légèrement replète. Il portait une moustache tombante en forme de huit et dégageait une apparence prospère. Dès qu’il apparut, tous se levèrent précipitamment pour le saluer. (NT : Huit s’écrit 八 en mandarin. Les moustaches dites en huit sont symbole de richesse et d’autorité)
L’empereur agita la main pour leur faire signe de se rasseoir, puis donna l’ordre à l’eunuque en chef derrière lui d’ouvrir le banquet.
L’eunuque proclama d’une voix forte : « Le banquet est ouvert. »
Aussitôt, la musique changea de tonalité et devint plus animée. Les serviteurs du palais apportèrent successivement les hors-d’œuvre, les disposant avec calme et ordre sur les petites tables.
Au centre de la grande salle, une troupe de danseuses, vêtues de voiles extrêmement fins et marchant pieds nus, s’avança avec grâce. Elles s’inclinèrent lentement devant l’empereur Anqing, puis se mirent à tournoyer et à danser.
L’empereur Anqing semblait de fort bonne humeur. Appuyé de biais contre sa table, il regardait la danse tout en marquant le rythme de la musique du bout des doigts.
An Changqing, peu intéressé par les chants et les danses, se contentait de remplir sans cesse sa coupe de vin. Le vin de de prune des neiges était léger et ne brûlait pas la gorge ; une gorgée suffisait pour répandre une agréable chaleur dans tout le corps. Il l’aimait beaucoup. Toutefois, après cinq ou six coupes, Xiao Zhige lui retira sa tasse de sa main.
Xiao Zhige prit une tranche de bœuf au zeste de mandarine séchée et la déposa dans son bol, déclarant d’un ton sans appel : « Ne bois pas avec excès. Mange un peu pour calmer ton estomac. »
An Changqing jeta un regard plein de regret vers la cruche de vin qu’on avait éloignée, puis se résigna à manger sagement. Lorsqu’il eut terminé, voyant que Xiao Zhige n’avait pas encore touché à ses plats, il lui rendit la politesse en lui servant un bâtonnet de concombre vert jade, et dit en souriant : « Son Altesse devrait manger aussi. »
« … »
Xiao Zhige fixa le concombre dans son bol. D’ordinaire, il n’aimait guère ce légume. Mais voyant le sourire d’An Changqing, semblable à celui d’un petit renard — clairement une revanche pour lui avoir confisqué le vin —, il laissa échapper un sourire impuissant et mangea tout de même le concombre.
Cette scène n’échappa pas au regard de l’empereur Anqing. Il plissa les yeux et observa An Changqing : « Pourquoi le deuxième fils est-il assis à la même table que sa Wangfei ? »
Avant que l’un ou l’autre ne puisse répondre, le prince héritier sourit et dit : « Père impérial n’est peut-être pas au courant. À l’origine, la place de la Wangfei devait être parmi les dames. Mais le deuxième frère ne pouvait se résoudre à s’en séparer et l’a donc amené de ce côté. »
« Oh ? »
L’empereur Anqing sourit en plissant les yeux, son regard balayant Xiao Zhige et An Changqing. D’un ton indifférent, il déclara : « Puisqu’il aime être serré, qu’il le soit. Cependant… »
Son ton changea brusquement : « J’ai entendu dire que récemment, la Wangfei du deuxième fils a dépensé sans compter, achetant une grande quantité de vêtements d’hiver et de charbon. Cela représente une somme considérable, n’est-ce pas ? L’hiver touche pourtant à sa fin. Accumuler tant de choses à ce moment-là… Même si le deuxième fils gâte sa Wangfei, il devrait connaître la mesure. »
À la fin de ses paroles, le sourire sur le visage de l’empereur s’était déjà estompé. Les esprits avisés comprirent aussitôt : il s’agissait de frapper l’herbe pour effrayer le serpent (NT : menacer indirectement pour intimider), profitant de l’occasion pour mettre en garde le seigneur de Guerre du Nord.
Parmi les trois princes, celui qui possédait le plus de richesses était sans conteste Xiao Zhige.
Depuis qu’il avait quitté le palais pour fonder sa propre résidence, il avait acquis de nombreux domaines agricoles et commerces. Leur gestion, au fil des ans, lui avait rapporté des revenus confortables. Mais tout cela n’était que secondaire : quel prince n’avait pas quelques propriétés sous son nom ? La véritable source de richesse résidait dans la mine de fer raffiné de Yanzhou.
Yanzhou, limitrophe du désert du Nord, était une terre pauvre et continuellement harcelée par les tribus nordiques. Elle avait toujours été misérable. Pourtant, on ne savait par quel concours de circonstances, le seigneur de Guerre du Nord y avait découvert une mine de fer raffiné. Avant cela, le royaume de Daye n’en comptait que trois. En découvrir une quatrième combla l’empereur Anqing de joie.
Bien que porté sur les plaisirs, l’empereur voyait le trésor impérial s’appauvrir d’année en année, et il finit par convoiter cette mine. Qui aurait cru que Xiao Zhige, brandissant l’argument des soldats et du peuple de Yanzhou peinant à défendre la ville, demanderait à l’empereur d’affecter quatre-vingts pour cent des revenus de la mine à la construction des fortifications ? À l’époque, l’hiver venait de passer et Yanzhou avait défendu la ville au prix de lourdes pertes humaines. Xiao Zhige présenta alors son mémoire, et l’empereur, contraint, dut accepter.
Cependant, il nota cette affaire dans son esprit comme une rancune tenace.
Les années suivantes, chaque fois que l’empereur y repensait, il voyait Xiao Zhige d’un plus mauvais œil. À présent, apprenant par les eunuques que la Wangfei du Nord avait dépensé plus d’un million de taëls d’argent en une seule fois, son mécontentement s’accrut encore davantage, d’où cette attaque déguisée durant le banquet.
An Changqing fronça les sourcils, prêt à se lever pour expliquer, mais Xiao Zhige lui saisit la main et secoua légèrement la tête. Il se leva ensuite, s’inclina et déclara : « Père impérial, que Votre Majesté discerne la vérité. Cette affaire a été menée sur mon ordre. »
Les sourcils de l’empereur Anqing se haussèrent brusquement. Il frappa la table de la paume et renifla froidement : « Voilà qui est encore plus absurde. »
Tous retenaient leur souffle, attendant la suite.
Xiao Zhige, impassible, poursuivit : « Il y a quelque temps, lorsque je me rendais au camp militaire hors de la ville, j’ai rencontré par hasard un moine taoïste excentrique. Il m’a dit que dans une vie antérieure, j’avais accumulé trop de dettes de sang, et que cela risquait d’impliquer mes proches. Pour dissiper ce karma meurtrier, je devais accomplir une grande bonne action capable de sauver des milliers de vies et ainsi accumuler du mérite pour ma famille. Il ajouta que bientôt, la capitale serait frappée par une catastrophe neigeuse, et qu’il me fallait m’y préparer à l’avance afin d’effacer ces fautes. »
« Ce taoïste semblait fou, mais il n’était pas semblable aux gens ordinaires. J’ai voulu le faire arrêter pour l’interroger, mais il a disparu sans laisser de trace. Trouvant cela mystérieux, j’y ai cru à moitié et ordonné à la Wangfei de stocker ces provisions d’hiver. »
L’empereur Anqing croyait fermement au taoïsme. Ces dernières années, il avait invité d’innombrables prêtres taoïstes à la capitale, et certains maîtres vivaient même en permanence au palais pour fabriquer des élixirs. En entendant les paroles de Xiao Zhige, son expression devint effectivement hésitante.
À ce moment-là, le prince héritier sourit avec douceur et dit, comme par inadvertance :
« Un immortel capable d’aller et venir sans laisser de trace, et même de prédire une grande calamité… Pourquoi ne pas en avoir informé directement Père impérial, et être allé trouver le deuxième frère à la place ? »
Le visage encore indécis de l’empereur Anqing changea aussitôt.
Xiao Zhige répondit d’une voix grave : « Le karma meurtrier repose sur moi ; il m’appartient de l’effacer. Pourquoi fatiguer Père impérial avec cela ? »
De l’autre côté, le troisième prince fit la moue : « Ce taoïste fou n’a peut-être pas dit la vérité. Il était peut-être réellement fou. »
« Mieux vaut croire que cela existe que de croire que cela n’existe pas », répondit Xiao Zhige en le regardant de biais. « Comment oserais-je prendre à la légère la sécurité de mes proches et celle de la capitale ? »
Voyant que ses trois fils avaient chacun leur argument, l’empereur Anqing agita la main :
« Assez. Puisque le deuxième fils a déjà préparé ces choses, attendons que l’hiver passe et nous verrons bien. »
À ces mots, le prince héritier et le troisième prince n’osèrent plus parler. Xiao Zhige se rassit à sa place.
An Changqing ne s’attendait pas à ce qu’il invente une telle histoire pour le protéger, tout en endossant toute la responsabilité. Il en fut à la fois ému et peiné. Mais la situation ne se prêtait pas aux paroles ; il se contenta donc de lui servir fréquemment des plats.
Une heure plus tard, le banquet prit fin. L’empereur Anqing repartit se reposer accompagné d’une beauté, et les hauts fonctionnaires se dispersèrent chacun de leur côté.
Alors qu’An Changqing quittait les lieux avec Xiao Zhige, ils croisèrent An Zhike et Madame Li. Ils étaient arrivés tard et n’avaient pas eu l’occasion de lui adresser la parole. À présent qu’ils se rencontraient, il ne pouvait faire semblant de ne pas les voir.
An Changqing s’avança et salua : « Père, mère. »
En voyant An Changqing, An Zhike émit un simple « hum » peu aimable, l’air contrarié. En revanche, Madame Li répondit avec un sourire aimable et dit d’une voix douce : « Tu n’étais pas au banquet des dames aujourd’hui. Plusieurs épouses, ayant appris que Xianyu avait rompu ses fiançailles, ont posé des questions à ce sujet. Il y avait quelques mères dont les fils paraissent assez convenables ; je comptais justement en parler à la Wangfei. »
Les sourcils d’An Changqing se haussèrent légèrement. Il ne croyait guère que Madame Li se montrât soudain assez bienveillante pour choisir un époux à An Xianyu : « Ah bon ? De quelles familles s’agit-il donc ? »
Madame Li se mit alors à les énumérer avec force détails.
Si l’on ne considérait que leur lignée, ces jeunes hommes semblaient en effet tous fort honorables. Cependant, fort de ses souvenirs de sa vie passée, An Changqing savait parfaitement que ceux que Madame Li venait de citer étaient tous des fils de famille dissolus, passant leurs journées à taquiner les chats et provoquer les chiens (NT : expression désignant des oisifs turbulents cherchant querelle), et leurs nuits dans les maisons closes et les tavernes.
« Il faut vraiment remercier mère pour tant de sollicitude ; les prétendants choisis ne sont rien de moins que des fils de famille débauchés », nota An Changqing avec un sourire qui n’atteignait pas ses yeux.
Madame Li conserva son sourire et répondit : « Quel jeune maître ne s’amuse pas un peu ? Une fois marié, il rentrera naturellement dans le rang. »
À côté, An Zhike renifla froidement : « Je t’avais bien dit de ne pas t’en mêler. La Wangfei a désormais de grandes idées ; il veut même garder la main sur le mariage de sa sœur. »
An Changqing ne se laissa pas intimider et ricana : « Si je ne m’en mêle pas, et qu’un autre Zhang Juanshu ou Li Juanshu se présente, vers qui Yu’er pourra-t-elle se tourner pour se plaindre ? Je ne demande pas qu’elle épouse quelqu’un d’illustre ; je souhaite seulement lui trouver un mari capable de la protéger. Si mère n’a pas le temps, qu’elle ne s’en préoccupe donc plus. »
Un léger rictus fendit le visage pourtant digne de Madame Li, tandis que l’expression d’An Zhike devint encore plus sombre. Il lança un regard noir à Madame Li, puis partit en agitant violemment sa manche.
Autour d’eux, les spectateurs curieux, qui observaient la scène à proximité, allongeaient le cou pour mieux voir. Mais dès qu’ils croisèrent le regard glacé de Xiao Zhige, ils se rétractèrent aussitôt, feignant de contempler le paysage.
Non loin de là, la princesse héritière (NT : l’épouse du prince héritier) aperçut la scène. Elle reprit aussitôt une expression composée et s’avança vers eux d’un pas gracieux. Âgée d’une vingtaine d’années, elle était d’une grande beauté. En la voyant approcher, An Changqing s’empressa de la saluer.
La princesse héritière sourit : « Inutile de tant de formalités. Je pensais pouvoir m’entretenir avec la Wangfei aujourd’hui, mais je ne m’attendais pas à ce que vous accompagniez le deuxième frère. »
Ignorant ce qu’elle avait en tête, An Changqing se contenta de répondre avec un sourire :
« Son Altesse craignait que ma présence ne trouble l’agrément des dames. »
Le regard de la princesse héritière glissa sur lui, puis elle poursuivit : « En tant que belle-sœur aînée, je ne vous ai même pas offert de présent lors de notre première rencontre. Ayant entendu le prince héritier dire que la Wangfei appréciait le vin de prune des neiges servi au banquet, j’ai fait en sorte qu’on en prépare un peu. »
Tout en parlant, elle prit un petit panier des mains de sa servante et le tendit à An Changqing.
An Changqing la remercia poliment, mais son esprit s’attarda sur cette phrase : « Ayant entendu le prince héritier dire… »
Quel rapport cela avait-il avec le prince héritier ?
Après quelques échanges de politesses, la princesse héritière se détourna et s’éloigna.
Tenant le petit panier contenant le vin, An Changqing fronça les sourcils à tel point qu’ils semblaient s’entortiller comme une corde. Une fois monté dans sa voiture, il jeta le panier de côté comme une patate brûlante, et demanda d’un ton perplexe à Xiao Zhige : « Que signifie donc ce geste de la princesse héritière ? »
Pourquoi mentionner le prince héritier sans raison ? Et surtout, comment celui-ci savait-il qu’il aimait ce vin ?
Voyant An Changqing se débarrasser du vin avec empressement, le visage de Xiao Zhige, resté froid jusque-là, s’adoucit légèrement. Son regard s’assombrirent cependant alors qu’il déclarait : « Le prince héritier est un homme lubrique, qui aime par-dessus tout collectionner les beautés de toute sorte. »
An Changqing ne comprit pas immédiatement : « Cela ne se voit pourtant pas. J’ai même entendu dire qu’il était très épris de la princesse héritière. »
Une pointe de moquerie passa sur le visage de Xiao Zhige : « Il dissimule bien ses penchants, et la princesse héritière l’aide à les couvrir. Voilà pourquoi personne ne le sait. »
An Changqing s’apprêtait à répondre lorsque la compréhension le frappa soudain. Son visage se crispa aussitôt, et il demanda avec incrédulité : « Tu veux dire que… le prince héritier… s’est entiché de moi ? »
Xiao Zhige baissa les yeux vers lui sans répondre directement, se contentant de dire :
« À l’avenir, tiens-toi à distance du prince héritier. C’est un homme aux intentions sournoises. »
Le dégoût se peignit sur le visage d’An Changqing. En repensant au vin offert par la princesse héritière, il en eut la chair de poule. Il attrapa le petit panier et le jeta avec répulsion : « Plus jamais je ne boirai ce vin. »
Rien que d’y penser lui donnait la nausée.
--
Note de l’auteur :
Nuonuo : « Beurk, vite, je dois regarder mon mari encore un peu pour me rincer les yeux. »
Songsong : « … » (sourire s’étirant frénétiquement)
Traducteur: Darkia1030
Créez votre propre site internet avec Webador