TTBE - Chapitre 33 - Nuonuo a bu jusqu’à l’ivresse

 

Cette sensation de dégoût ne se dissipa pas jusqu’à leur retour au manoir. Dès qu’An Changqing pensait au fait que la princesse héritière, tout en connaissant parfaitement les intentions du prince héritier, l’avait pourtant aidé à lui faire porter du vin, il ressentait une froide impression, comme s’il avait été pris pour cible par un serpent venimeux tapi dans l’ombre.

Il se frotta les bras. Le visage assombri, il marmonna avec mécontentement : « Il faut absolument que j’aille prendre un bain. Rien que d’y penser, j’en ai des frissons. »

Xiao Zhige sourit légèrement, mais aussitôt, comme s’il avait songé à quelque chose, son expression s’assombrit. Après un long silence, il posa la main sur les cheveux d’An Changqing et dit : « Vas-y. Ne t’occupe pas du prince héritier. Pour l’instant, il n’osera rien faire. »

« Et plus tard ? » demanda An Changqing en fronçant le visage, manifestement encore profondément écœuré.

« Plus tard… » Xiao Zhige esquissa un sourire assuré. « Rassure-toi, il n’aura pas de “plus tard”. »

Les yeux d’An Changqing s’éclairèrent légèrement. Pensant que cet homme finirait tôt ou tard par monter sur le trône, il se dit que le prince héritier n’aurait effectivement pas d’avenir. Son humeur s’améliora un peu. « Je vais me laver. »

L’eau chaude avait déjà été préparée à l’avance par les domestiques. En s’immergeant dans le bain chaud, An Changqing sentit la chaleur l’envahir de toutes parts, au point qu’une somnolence irrépressible s’empara de lui…

Xiao Zhige l’attendit longtemps dans la chambre sans le voir revenir. Inquiet, il se rendit à l’entrée de la salle de bain et l’appela à deux reprises, sans obtenir de réponse.

Hésitant un instant, il finit par être inquiet et souleva le lourd rideau pour entrer.

La vapeur emplissait la pièce. Xiao Zhige aperçut An Changqing, torse nu, affalé contre le bord de la baignoire. Il l’appela ; aucune réaction. Il s’approcha vivement et le redressa, découvrant qu’il dormait déjà profondément, les yeux clos, laissant échapper de légers ronflements.

Xiao Zhige resta silencieux un instant, puis ne put s’empêcher de sourire. Il prit une large serviette de coton, l’enveloppa entièrement et le porta jusqu’à la chambre.

Sans doute l’alcool avait-il enfin fait effet : An Changqing dormait profondément. Peu importe comment Xiao Zhige le manipula, il ne réagit pas. Ses joues étaient rosées, ses longs cils noirs frémissaient doucement, soulignant le petit grain de beauté sous ses yeux, semblable à un papillon prêt à s’envoler.

Après lui avoir séché les cheveux et mit une tunique intérieure douce, Xiao Zhige était lui-même couvert de sueur. An Changqing, quant à lui, enroulé dans la literie, dormait paisiblement, inconscient de tout.

Xiao Zhige l’observa un moment, puis, sans résister, tendit la main et lui tapota la joue. Bien que mince, sa joue était étonnamment douce. Après l’avoir touchée une fois, il ne put s’arrêter. Voyant qu’il dormait toujours profondément, il la malaxa encore un peu… jusqu’à ce qu’An Changqing gémisse d’agacement dans son sommeil. Ce n’est qu’alors qu’il se résigna à retirer sa main.

Après s’être lavé à son tour, Xiao Zhige s’apprêta à éteindre les lumières et à se coucher.

Mais avant même de s’allonger, la personne à ses côtés repoussa brusquement la couverture d’un coup de pied, se redressa en tirant sur son col et marmonna : « Il fait trop chaud… »

An Changqing sentait une chaleur sans précédent envahir son corps, irradiant de l’intérieur, au point qu’il haletait, la bouche entrouverte.

À moitié conscient, il se leva pieds nus et se dirigea vers la sortie. « Je vais prendre l’air dehors… »

Voyant son visage rouge et son regard embrumé, Xiao Zhige comprit aussitôt que l’ivresse tardive s’était déclarée. Il le rattrapa et le retint fermement. « Il fait froid dehors. Tu risques de prendre froid. »

An Changqing refusa obstinément, ouvrant grand les yeux pour protester : « Lâche-moi, j’ai chaud… »

Impuissant, Xiao Zhige le ramena sur le lit, fouilla un moment et trouva finalement un éventail. Il le calma doucement : « Allonge-toi. Je vais t’éventer, et tu n’auras plus chaud. »

Mi-convaincu, An Changqing croisa docilement les mains sur son ventre et s’allongea, le regard brumeux fixé sur lui. Xiao Zhige inspira profondément, tira la couverture jusqu’à son abdomen et commença à l’éventer.

Sentant la fraîcheur, An Changqing se calma enfin. Alors que Xiao Zhige s’apprêtait à pousser un soupir de soulagement, il l’entendit murmurer d’un ton plaintif : « J’ai mal au ventre… »

« Où as-tu mal ? Dois-je appeler un médecin ? » demanda Xiao Zhige en fronçant les sourcils.

An Changqing fit la moue, attrapa sa main et la posa sur son ventre. « Masse-moi… si tu masses, ça ira mieux. »

Même à travers la tunique, Xiao Zhige sentit la chaleur sous sa paume. Sa main se crispa légèrement, mais An Changqing le pressa avec mécontentement : « Un peu plus fort… »

Xiao Zhige soupira pour la énième fois et se résigna à masser avec plus de vigueur.

Après un moment, An Changqing replongea dans un état semi-conscient. Ses mains fouillèrent autour de lui sans rien trouver. Il ouvrit soudain grand les yeux et demanda, confus : « Pourquoi le prince ne dort-il pas avec moi ? »

Les veines du front de Xiao Zhige palpitaient, mais il se contenta de le rassurer doucement :
« J’arrive. »

Il souleva la couverture et s’allongea à ses côtés.

Satisfait, An Changqing se blottit contre lui, enfouissant son visage dans sa poitrine. Xiao Zhige le surveillait avec vigilance. Comme prévu, peu après, An Changqing releva la tête, perplexe : « Pourquoi le prince ne me lit-il pas un livre ? »

Il se souvenait clairement que Xiao Zhige lisait pour l’endormir.

Xiao Zhige n’eut d’autre choix que de lui tapoter doucement le dos tout en récitant des passages d’un traité militaire.

An Changqing émit quelques petits gémissements satisfaits, puis se calma enfin.

Cependant, sentant les cils battre sans cesse contre sa poitrine, Xiao Zhige sut qu’il ne dormait pas encore, et qu’il nourrissait probablement quelque idée espiègle. Il regretta un instan de l’avoir laissé boire autant.

Après un long soupir, il crut que la personne dans ses bras s’était enfin endormie, lorsqu’il l’entendit murmurer indistinctement : « Tu ne m’as pas encore embrassé… »

Xiao Zhige : « … »

Son esprit se vida instantanément. Il resta figé, regardant droit la personne dans ses bras.

An Changqing, un peu gêné mais enhardi par l’alcool, se plaignit en rougissant : « Avant, c’est moi qui t’ai embrassé. Maintenant, c’est à ton tour. »

Il ferma les yeux très fort, attendant timidement.

Xiao Zhige ne bougea pas pendant un long moment. Son visage était raide, mais son cœur battait à tout rompre, plus encore que lors de sa première entrée sur un champ de bataille.

N’obtenant pas le baiser attendu, An Changqing ouvrit les yeux, vexé et contrarié. Le regard qu’il lui lança serra le cœur de Xiao Zhige. Sa pomme d’Adam bougea plusieurs fois avant qu’il ne se penche enfin et dépose un baiser sur son front.

« Pas là ! » protesta An Changqing, un peu fâché. Il leva le menton et bouda : « Les couples s’embrassent sur la bouche… Tu ne m’aimes pas, c’est pour ça que tu ne veux pas m’embrasser… »

Il n’eut pas le temps de finir : les lèvres de l’homme scellèrent les siennes.

Xiao Zhige avait voulu s’arrêter là, mais la personne dans ses bras était trop douce, trop enivrante, semblable au meilleur des vins : une fois qu’on y avait goûté, il devenait impossible de s’en détacher.

Leurs lèvres et leurs dents s’entrelacèrent longuement, avant qu’ils ne se séparent enfin, tous deux haletants. Ils échangèrent un regard ; leurs visages étaient cramoisis et leurs cœurs battaient à tout rompre. L’ivresse d’An Changqing s’était quelque peu dissipée. Repensant à ses caprices déraisonnables de tout à l’heure, il rougit jusqu’aux oreilles. Il enfouit tout simplement la tête dans la poitrine de Xiao Zhige et déclara d’une voix étouffée et boudeuse : « J’ai sommeil ! »

Sur ces mots, il ferma les yeux et s’endormit aussitôt.

Seul le cœur de Xiao Zhige continuait de battre furieusement dans sa poitrine. Même l’exaltation de sa première grande victoire sur le champ de bataille n’avait pas égalé l’émotion provoquée par ce baiser. Il s’efforça de réguler sa respiration et mit longtemps avant de parvenir à maîtriser le tumulte de ses pensées. Il baissa les yeux vers la personne blottie contre lui : son visage était caché, mais le bord de ses oreilles, d’un rouge vif, restait visible. Impossible de savoir s’il dormait réellement.

La main de Xiao Zhige glissa doucement dans ses cheveux. Le coin de ses lèvres se releva légèrement, tandis qu’une pensée incontrôlable surgissait dans son esprit :
Son Wangfei… n’aurait-il pas, en réalité, un tout petit peu d’affection pour lui ?

Il abaissa les cils, étendit le bras pour l’enlacer, et enfouit profondément ces pensées agitées.

Un jour viendrait où il lui ferait oublier tous les autres, jusqu’à ce que son cœur ne contienne plus que lui seul.

***

Le lendemain était le premier jour de la nouvelle année.

Le ciel n’était pas encore clair qu’An Changqing, encore à moitié endormi, fut tiré du lit par An Fu.

An Fu ne cessait de marmonner : « Le prince est déjà levé. Aujourd’hui, il faut entrer au palais pour présenter les vœux. »

En entendant parler de la visite au palais, l’esprit embrumé d’An Changqing s’éclaircit enfin. Il se tapa le front et dit avec empressement : « Vite, aide-moi à me laver et à m’habiller. »

Selon les règles de la famille impériale de Daye, non seulement un banquet était organisé la veille du Nouvel An pour récompenser les méritants, mais le premier jour de l’année, l’empereur recevait encore les hommages des cent fonctionnaires dans le pavillon Fengtian, tout en leur accordant des récompenses et des des calligraphies du caractère « » (NT : fú : bonheur, bénédiction), écrits de sa propre main.

An Changqing se prépara à toute vitesse, puis sortit chercher Xiao Zhige.

En le voyant arriver, Xiao Zhige posa de côté sa lance noire et dorée, prit la pèlerine de renard qu’An Fu tenait à deux mains et la déposa sur les épaules d’An Changqing.

En apercevant Xiao Zhige, An Changqing se souvint de sa conduite d’ivrogne de la veille et demanda, un peu embarrassé : « Prince… as-tu bien dormi hier ? »

Xiao Zhige lui lança un regard difficile à interpréter et répondit : « Ça allait. »

An Changqing toussota légèrement, sans savoir ce que ce « ça allait » signifiait exactement. Il se contenta de dire, un peu à contrecœur : « À l’avenir, je boirai moins d’alcool. »

Cette fois, Xiao Zhige répondit par un simple « Hm », avant d’ajouter : « Boire un peu à la maison est acceptable. À l’extérieur, ce n’est pas nécessaire. »

Déjà coupable, An Changqing hocha aussitôt la tête. Ce n’est qu’alors qu’ils sortirent ensemble.

Le premier jour de l’an, des offrandes étaient faites au ciel et aux ancêtres.

Après être entré dans le palais, An Changqing se sépara de Xiao Zhige. En tant que prince impérial, celui-ci devait accompagner l’empereur An Qing pour les rites ancestraux, tandis qu’An Changqing, en tant qu’épouse princière, devait se rendre auprès de l’impératrice douairière et de l’impératrice afin de présenter ses respects et recevoir les récompenses.

Avant de se séparer, Xiao Zhige, inquiet qu’il ne soit pris pour cible, lui donna discrètement quelques recommandations : « Aujourd’hui, les concubines du harem ainsi que l’épouse du prince héritier seront présentes. Parle peu, observe davantage. Méfie-toi surtout de l’épouse du prince héritier et de la noble consort Shu. L’impératrice douairière et l’impératrice ne devraient pas te mettre en difficulté aujourd’hui. »

An Changqing acquiesça et suivit les serviteurs du palais vers la résidence de l’impératrice douairière.

À ce moment-là, le ciel n’était encore qu’à peine éclairci. Les palais resplendissaient de lumières. En entrant avec les dames de cour, An Changqing balaya rapidement la salle du regard. L’impératrice douairière siégeait en position d’honneur. À sa gauche, de haut en bas, se tenaient l’impératrice, l’épouse du prince héritier, la noble consort Shu et les autres concubines. À droite se trouvaient les princesses, les épouses princières et les femmes du clan impérial. Après avoir salué, An Changqing fut conduit par une servante à s’asseoir à l’avant, du côté droit.

Dès son apparition, tous les regards se tournèrent vers lui.

La noble consort Shu échangea un regard avec la concubine Hui, placée en contrebas. Celle-ci se couvrit la bouche en souriant et dit : « L’épouse du prince de Beizhan est vraiment très occupée. Lors du banquet impérial, on ne vous a même pas vu. Aujourd’hui, j’ai enfin l’honneur de vous rencontrer. »

An Changqing répondit sans servilité ni arrogance : « Ce jour-là, j’ai accompagné le prince dans le pavillon de l’Est. »

« Oh ? » La concubine Hui cligna des yeux. Ses ongles teints d’un rouge vif effleurèrent sa tempe tandis qu’elle souriait sans sourire. « Je pensais que l’épouse princière dédaignait de se mêler à nous autres femmes… »

« Je n’oserais pas, » répondit An Changqing en baissant les yeux, d’un ton posé. « Bien que je sois épouse princière, je reste un homme. J’ai craint de manquer de respect aux nobles dames et de troubler leur agrément, c’est pourquoi j’ai suivi le prince. Sa Majesté en était informée. »

En entendant le nom de l’empereur An Qing, le visage de la concubine Hui se modifia légèrement. Elle n’osa plus insister sur ce sujet.

À cet instant, la grande princesse prit la parole : « Puisque l’empereur a donné son accord, la concubine Hui ferait mieux de dire quelques mots de moins. Sinon, on pourrait croire que tu n’es pas satisfaite de la volonté impériale. »

La concubine Hui se tut, contrariée, et jeta instinctivement un regard vers la noble consort Shu.

Celle-ci prit nonchalamment la tasse de thé posée près d’elle et en but une gorgée, avant de dire : « La grande princesse a toujours eu une prédilection pour le prince de Beizhan. Je ne pensais pas qu’elle protégerait désormais son épouse avec autant de zèle. La concubine Hui n’a posé que quelques questions, et la voilà déjà affublée d’un grand tort. »

Le visage de la grande princesse resta froid et altier : « Quant à savoir qui je protège, cela ne te regarde pas. »

Le visage de la noble consort Shu s’assombrit. Elle s’apprêtait à répondre lorsque l’impératrice douairière, assise en position d’honneur, frappa la table d’un geste ni lourd ni léger et déclara : « Assez. Dites-en toutes un peu moins. »

 

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Note de l’auteur :
Nuonuo : Je ne boirai plus jamais d’alcool.

Songsong : … Tu peux quand même boire un peu avec moi. (Il fait glisser un boulier)

(NT : Le boulier est traditionnellement associé au calcul. Ici il est utilisé métaphoriquement pour signifier que Xiao Zhige est en train de calculer mentalement son avantage)


Aujourd’hui, c’est le Nuonuo ivre et passionné.
Songsong jubile intérieurement… mais n’en dit rien.

 

Traducteur: Darkia1030