TTBE - Chapitre 34 - Le pendentif de jade de l’ancien amant
Là où les femmes étaient nombreuses, il était inévitable que se livrent luttes ouvertes et rivalités dissimulées,surtout lorsqu'il s'agissait de dames du harem impérial.. Or, la majorité des personnes présentes étaient des femmes du harem, rompues depuis longtemps à ce genre de joutes. Une phrase parfaitement simple devait forcément être détournée par deux ou trois circonvolutions, comme si l’on ne savait plus parler autrement. Pris malgré lui dans cet enchevêtrement, An Changqing, bien qu’il n’eût aucune intention d’y participer, ne pouvait pas totalement s’en tenir à l’écart.
Sur les sujets abordables, il répondit vaguement ; sur ceux qu’il ne pouvait évoquer, il feignit tout bonnement de ne pas comprendre. Quelles que fussent les questions, il se contentait de sourire en guise de réponse. De plus, la princesse aînée intervenait souvent pour apaiser les échanges. Ainsi, la réunion finit par se dérouler sans incident.
L'impératrice douairière, d’un âge avancé, n’aimait guère le tumulte. Après s’être acquittées des salutations rituelles et avoir reçu leurs récompenses, toutes s’entretinrent encore un moment avant de prendre congé. Les personnes qui se connaissaient bien se rassemblèrent par petits groupes dans le jardin pour converser tranquillement, en attendant le retour de l’empereur et de sa suite après le sacrifice ancestral.
Une fois sorti de la grande salle, An Changqing laissa échapper un long soupir. Il détestait profondément ces lieux emplis de duplicité et de paroles mielleuses dissimulant des lames.
De loin, il aperçut la princesse héritière se diriger de nouveau vers lui avec sa suite. À cette vue, il en eut la chair de poule et feignit aussitôt de ne rien remarquer, se retournant pour partir dans la direction opposée. Mais s’il évita la princesse héritière, il tomba aussitôt nez à nez avec la princesse aînée.
La princesse aînée portait un chignon dressé vers le ciel, orné d’un diadème de gemmes figurant deux papillons jouant parmi les fleurs, et une épingle de jade violet ajourée d’or était fichée de biais dans sa chevelure. Elle portait une veste cérémonielle rouge vif à manches larges brodées, assortie d’une jupe plissée vert émeraude semée de motifs floraux. À chacun de ses pas, ses pendeloques tintaient doucement, lui conférant une allure fastueuse et noble. Pourtant, son visage délicat demeurait froid et hautain, et cette richesse ostentatoire semblait accentuer chez elle une certaine vacuité.
Puisqu’il l’avait heurtée de front, An Changqing n’eut d’autre choix que de la saluer poliment : « Ma tante. »
La princesse aînée l’observa attentivement, un léger sourire apparaissant sur son visage :
« Pourquoi donc es-tu, toi aussi, comme Zhige ? Dès que vous me voyez, vous cherchez à m’éviter. Est-ce lui qui t’a appris cela ? »
An Changqing répondit aussitôt : « Je n’oserais jamais. Le prince éprouve un profond respect pour la princesse aînée et m’a toujours enseigné d’en faire autant. »
« Tu as l’esprit fin et souple. Bien plus habile en paroles que Zhige. » Elle le détailla du regard, sans toutefois chercher à percer davantage sa politesse de façade.
An Changqing sourit en écho et marcha à ses côtés.
Arrivés dans un petit pavillon, la princesse aînée fit un geste pour congédier les servantes. Elle observa An Changqing, silencieux, sembla vouloir parler, puis soupira finalement à voix basse : « Je… j’ai toujours eu de la compassion pour Zhige, qui a perdu sa mère dès son plus jeune âge. C’est pour cela que je me montre plus attentive à son égard. Tu n’as pas besoin d’être autant sur la défensive. Si je t’ai fait venir, c’est seulement pour te dire que, si un jour tu te trouves en difficulté, tu pourras venir me chercher. »
Elle esquissa un sourire amer : « Tu es plus habile que Zhige. Lui ne viendrait jamais solliciter mon aide. Puisque je te l’ai dit aujourd’hui, garde-le simplement en mémoire. »
« Ma tante… » An Changqing leva les yeux vers elle, perplexe. Il percevait la sincérité de ses paroles, mais la justification qu’elle avançait tenait difficilement. Au sein de la famille impériale, l’affection était rare. En tant que princesse aînée et sœur de l’empereur, elle n’avait nul besoin de soutenir un neveu en particulier. Quel que fût l’héritier du trône parmi les trois princes, sa position à elle n’en serait pas menacée.
Même si elle ne pouvait se résoudre à abandonner le pouvoir et souhaitait choisir un camp à l’avance, il serait illogique de miser sur Xiao Zhige, qui semblait n’avoir aucune chance de l’emporter.
Malgré de longues réflexions, An Changqing ne parvint pas à percer ses motivations. Au contraire, ses doutes ne firent que s’approfondir.
« Un jour, si l’occasion se présente, tu comprendras, » dit la princesse aînée, reprenant une expression ferme après un bref instant de fragilité. « Mais j’espère sincèrement que ce jour n’arrivera jamais… »
Elle se tourna vers le lointain. On distinguait déjà la litière impériale d’An Qingdi se dirigeant vers le harem, tandis que les acclamations répétées de « Vive l’Empereur ! » venues de la cour extérieure ne s’étaient pas encore tues.
« Assez parlé. Ils sont de retour. Va maintenant. »
Après s’être excusé, An Changqing prit congé. Avant de partir, il se retourna encore une fois, ne distinguant sur son visage qu’une expression de plus en plus trouble et indéchiffrable.
***
Les rites de sacrifice aux ancêtres et les hommages des cent fonctionnaires rendirent cette journée exceptionnellement longue et complexe. Lorsqu’enfin tout prit fin et que chacun put quitter le palais, il était déjà bien passé midi.
De loin, An Changqing aperçut Xiao Zhige dans la procession et lui adressa un sourire. Lorsqu’il s’approcha et remarqua la fine pellicule de sueur sur son front, il lui demanda à voix basse : « Es-tu très fatigué ? »
Xiao Zhige répondit par un simple « oui ». Bien que son corps fût robuste, il avait manqué de sommeil et passé toute la matinée entre sacrifices et audiences ; la fatigue se faisait sentir.
« J’ai un peu faim moi aussi, » murmura An Changqing à son oreille. « Les femmes du harem sont bien trop difficiles à gérer. Je n’ai presque rien osé manger. »
Les lèvres de Xiao Zhige s’incurvèrent légèrement. D’un coup d’œil, il repéra le prince héritier sur le côté, se plaça de manière à bloquer son regard, puis murmura à l’oreille d’An Changqing : « Nous mangerons une fois rentrés. »
An Changqing ne remarqua rien d’anormal. Il hocha la tête en souriant et quitta le palais à ses côtés.
Une fois les deux hommes partis, le prince héritier détourna enfin le regard et s’adressa à la princesse héritière, qui s’approchait avec grâce : « As-tu remis le vin que je t’avais demandé d’offrir ? »
La princesse héritière baissa les yeux : « Oui. Mais il a été jeté en chemin. »
« Tch, » fit le prince héritier en haussant légèrement les sourcils. « Il a au moins un peu de fierté. »
« Soit. Quand viendra le jour… » Il marqua une pause, ravala les mots qui lui montaient aux lèvres. « … y a-t-il quoi que ce soit que je ne puisse obtenir ? »
La princesse héritière inclina docilement la tête : « Votre Altesse a raison. »
***
De retour au palais princier, An Changqing fit d’abord demander à la cuisine de préparer le déjeuner. Les règles du palais impérial étaient trop nombreuses : après avoir passé toute la matinée à composer avec elles, tous deux avaient à peine mangé. Il convenait donc de se restaurer avant toute chose.
Une fois le repas terminé, An Changqing distribua encore des gratifications aux domestiques du palais, puis se rendit enfin au pavillon Qingwu pour voir Yu shi et An Xianyu. À son arrivée, il aperçut Zhou Helan, qui avait déplacé un petit tabouret et s’était assis à l’extérieur de la cour, un livre à la main.
An Changqing le regarda avec étonnement : « Que fais-tu dehors ? »
Zhou Helan répondit : « Ma mère est à l’intérieur, en train de converser avec Madame et Mademoiselle. Je préfère éviter toute ambiguïté. Je lirai donc ici. »
Le soleil brillait ce jour-là ; il ne faisait pas froid dehors. Pourtant, voir un homme de sa taille assis sur un petit tabouret donnait une impression quelque peu comique.
An Changqing ne put s’empêcher de sourire. Songeant qu’An Xianyu et Zhou Helan avaient à peu près le même âge et qu’il était effectivement approprié d’éviter toute situation équivoque, il renonça à l’inviter à entrer et dit simplement : « Alors reste ici. Je vais entrer.»
Zhou Helan le regarda disparaître, referma son livre et murmura en se frottant le menton :
« Il ne m’a vraiment pas invité… J’ai donc mal calculé… »
An Changqing entra dans le pavillon. Comme il s’y attendait, la mère de Zhou se trouvait bien à Qingwu, conversant avec Yu shi. An Xianyu était assise calmement à leurs côtés, écoutant en silence.
An Changqing sortit les présents qu’il avait préparés et les leur remit. Après s’être assis un moment, il se leva pour partir vers l’avant de la résidence. En sortant, il ne vit plus Zhou Helan à l’entrée.
Après avoir quitté le pavillon Qingwu, An Changqing se rendit dans la cour principale.
Il avait initialement prévu de consulter l'intendant Wang au sujet des cadeaux du Nouvel An à échanger le deuxième jour, mais Xiao Zhige arriva le premier. L'intendant Wang i, comprenant la situation, se retira avec tact en disant qu’il reviendrait plus tard.
An Changqing dut donc mettre ses affaires de côté : « Le prince a quelque chose à me dire ?»
« Aujourd’hui, c’est le premier jour de l’an. Les aînés doivent donner de l’argent porte-bonheur aux plus jeunes », dit Xiao Zhige.
An Changqing parut déconcerté, ne comprenant pas pourquoi il évoquait soudain cela.
Xiao Zhige sortit alors de sa manche un pixiu de jade (NT : créature mythique censée repousser le mal et attirer la fortune). Le pixiu était attaché par un long cordon de soie dorée, visiblement ancien, comme s’il datait de nombreuses années.
« C’est ma mère impériale qui l’a tressé de ses propres mains lorsque j’avais un mois. Elle disait qu’il pouvait chasser les mauvais esprits, éviter les calamités et transformer le malheur en bénédiction. Après sa mort, mon père impérial a jugé qu’elle était décédée de façon néfaste et a ordonné de brûler tous ses effets personnels au palais. Seul ce pixiu de jade est resté en ma possession. Considère-le comme un présent de ma mère. »
Xiao Zhige ajouta, fait rare pour lui : « Si elle te voyait, elle serait certainement très heureuse. »
An Changqing le prit. Le jade était doux et tiède au toucher, manifestement manipulé très souvent. Un peu gêné, il dit : « Le prince m’a préparé un présent du Nouvel An, mais je n’ai rien eu le temps de préparer en retour. »
« Y a-t-il quelque chose que le prince désire ? » demanda-t-il en levant vers lui un regard sincère.
Le regard de Xiao Zhige vacilla. Après un moment de réflexion, il désigna le pendentif à double poisson accroché à la taille d’An Changqing : « Je te vois porter souvent ce pendentif. Pourquoi ne pas me l’offrir ? »
An Changqing baissa la tête et frotta doucement le jade entre ses doigts. Ce pendentif à double poisson lui avait été offert par sa mère pour ses dix ans. La qualité du jade n’était pas exceptionnelle, mais il s’agissait d’un objet que sa mère portait toujours sur elle — l’unique souvenir que ses parents lui avaient laissé. Plus tard, elle le lui avait transmis. Depuis ses dix ans, cela faisait huit années qu’il ne s’en séparait jamais.
Voyant An Changqing garder le silence, Xiao Zhige crut qu’il hésitait par attachement, ou peut-être… par attachement à la personne qui lui avait offert ce jade.
Il pinça les lèvres, son expression s’assombrit : « Si tu ne peux t’en défaire, alors oublions cela. »
An Changqing n’était que perdu dans ses pensées. Comprenant le malentendu, il retira aussitôt le pendentif et le posa dans la main de Xiao Zhige en souriant : « Ce n’est pas que je n’y tienne pas. Simplement, ce jade ne saurait rivaliser avec celui du prince. J’espère que le prince ne s’estimera pas lésé. »
Xiao Zhige baissa les yeux sur le pendentif. L’ombre sur son visage se dissipa aussitôt, et même sa voix se teinta de sourire : « Je n’y perds rien. »
« Alors… peut-on considérer que nous avons échangé des gages ? » songea An Changqing à voix haute. Le jade de Xiao Zhige venait de sa mère, tout comme le sien. En les échangeant, cela ne revenait-il pas à échanger des gages d’amour… ?
Mais Xiao Zhige répondit aussitôt : « … Non. »
An Changqing : « ??? »
Il le regarda, perplexe. Xiao Zhige pinça légèrement les lèvres et détourna le regard : « Les gages… ce sera pour une prochaine fois. »
Ce pendentif à double poisson avait été offert à son épouse par un autre homme. Même s’il était désormais en sa possession, il ne voulait pas le considérer comme le symbole de leur engagement.
Dans son for intérieur, le prince de guerre du Nord calculait déjà qu’il demanderait la prochaine fois à son épouse de lui offrir un autre objet personnel. À haute voix, il se contenta de dire : « J’ai encore des affaires à régler. Je vais au bureau. »
Il s’éloigna à grands pas, craignant qu’An Changqing ne change d’avis et ne réclame le pendentif.
Xiao Zhige se rendit dans son bureau, ferma soigneusement la porte, puis examina longuement le pendentif. La qualité du jade était médiocre, mais le cordon était d’un travail exquis. Il ricana intérieurement : ce cousin n’était pourtant pas sans ressources, et offrir un jade aussi ordinaire montrait bien qu’il ne tenait pas réellement An Changqing à cœur.
Faisant quelques pas, Xiao Zhige eut l’envie de jeter le pendentif pour avoir l’esprit tranquille. Mais craignant qu’An Changqing ne le questionne plus tard, il se résigna finalement à le ranger, non sans réticence, dans une petite boîte en bois, qu’il plaça tout au fond de l’étagère inférieure.
***
An Changqing tenait le pixiu de jade, complètement perdu. Il réfléchit longuement sans parvenir à comprendre ce qui se passait dans l’esprit de Xiao Zhige.
Serait-ce réellement parce qu’il jugeait son jade sans valeur ?
Cela ne devait sans doute pas aller jusque-là… An Changqing y réfléchit longuement et finit par décider qu’il choisirait une autre fois un présent plus précieux pour le lui offrir. Après tout, les pensées de cette personne taciturne étaient réellement impossibles à deviner.
Ayant pris sa décision, An Changqing mit provisoirement cette affaire de côté et fit appeler l'intendant Wang afin de reprendre la discussion interrompue plus tôt.
Selon les usages de Daye, à partir du deuxième jour du Nouvel An, chaque famille commençait à rendre visite à ses proches et relations. Toutefois, en raison du nombre trop important de parents et de connaissances, il était souvent impossible de se rendre chez chacun. Ainsi, dès après le premier jour de l’année, chaque foyer accrochait à sa porte un sachet de bénédictions. Il suffisait alors de découper une carte de vœux dans du papier à motifs de fleurs de prunier, d’y inscrire le nom et le titre de la résidence, puis d’y ajouter quelques paroles de félicitations. Une fois scellée, la carte était confiée à un domestique, qui la déposait dans le sachet : cela tenait lieu de visite de Nouvel An au nom du maître de maison.
De cette manière, chaque année durant la Fête du Printemps, à l’exception de quelques familles très proches auxquelles il fallait impérativement rendre visite en personne, il suffisait pour toutes les autres d’envoyer une carte de vœux accompagnée d’un présent de fête.
C’était la première fois qu’An Changqing se chargeait de cette affaire ; il fit donc appeler l'intendant Wang pour l’interroger sur les précédents usages.
À sa grande surprise, après avoir longtemps hésité, l’'intendant Wang répondit : « Les années précédentes, le prince n’a jamais autorisé l’envoi de cartes de vœux ni de présents de fête. »
« … »
An Changqing resta silencieux un long moment, comprenant enfin la raison de la réputation sociale déplorable — à un point presque scandaleux — du manoir du Prince de Guerre du Nord.
« Soit. Alors, quelles familles ont envoyé des présents de fête au manoir les années précédentes ? »
Le statut du Prince de Guerre du Nord étant ce qu’il était, il était inconcevable que personne n’ait même envoyé une carte de vœux.
L’intendant Wang poussa un soupir de soulagement : « Il y en a tout de même un certain nombre. Voici la liste des familles ayant envoyé des cartes de Nouvel An les années passées. Veuillez y jeter un œil. »
An Changqing la parcourut brièvement : le nombre n’était pas négligeable, mais comparé aux fonctionnaires présents aux banquets du palais, il demeurait très limité. Pour diverses raisons, nombre de hauts dignitaires avaient manifestement évité toute relation avec le manoir du Prince de Guerre du Nord.
L’affaire des cartes de vœux pouvait être anodine comme elle pouvait être lourde de conséquences. Après un moment de réflexion, An Changqing, encore indécis, se leva finalement et déclara : « Prépare d’abord les cartes de vœux et les présents de fête. Quant à la liste des destinataires, je la rédigerai après en avoir discuté avec le prince. »
L 'intendant Wang s’inclina et se retira. An Changqing, quant à lui, se dirigea vers le bureau afin d’y chercher Xiao Zhige.
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Note de l’auteur :
« Songsong : Et si on jetait discrètement le pendentif de jade dans le lac, puis qu’on disait à Nuonuo qu’il a été perdu par inadvertance ? (Plan parfaitement réussi √)
Nuonuo : … Hé hé. »
Traducteur: Darkia1030
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