Buddha - Chapitre 31 - Il est temps de rompre.

 

« Attends-moi encore un peu, j’ai presque fini. » La voix de Fan Xiao résonna dans l’espace clos de la voiture, sa vibration grave s’attardant longuement jusqu’aux oreilles de You Shulang.

« Ce n’est pas grave. » Les doigts de You Shulang reposaient sur le bouton de la portière, prêt à baisser la vitre pour laisser entrer un peu d’air frais. Sur la vitre teintée d’un film d’intimité se reflétait une tache couleur chair — Fan Xiao était en train de boutonner sa chemise.

Puis You Shulang changea d’avis, car il savait que Fan Xiao craignait le froid.

Fan Xiao avait boutonné sa chemise lui-même ce matin-là, une tâche qui lui avait pris beaucoup de temps et d’efforts. À présent, deux s’étaient de nouveau défaits. L’homme élégant, une coupure au coin de la bouche, baissa la tête et utilisa ses doigts raides pour repousser les boutons dans les boutonnières brodées de fil argenté.

You Shulang testa en silence, essayant de boutonner sa propre chemise de la main gauche. Après un instant, il marmonna à voix basse : « Inutile. »

Fan Xiao ne leva même pas la tête : « Si tu ne comptes pas m’aider, alors n’aide pas — mais au moins, ne te moque pas de moi. Le directeur You que je connais est quelqu’un de chaleureux, toujours prêt à aider même des inconnus. Mais moi, je n’ai pas droit à ce traitement. »

Fan Xiao faisait encore son enfant gâté. You Shulang avait pensé qu’après avoir révélé son orientation sexuelle, Fan Xiao réévaluerait leur relation — peut-être éprouverait-il du dégoût, ou prendrait-il ses distances ; ou, au minimum, maintiendrait-il les apparences, gardant leurs échanges superficiels et mesurés.

You Shulang s’était dit que ce serait la troisième option, conforme au caractère et à l’attitude de Fan Xiao. Il avait même imaginé cette situation — ce n’était pas terrible, certes un peu… regrettable, mais néanmoins acceptable.

Mais à présent, il semblait qu’il se fût encore trompé sur Fan Xiao. De la nuit précédente jusqu’à cet instant, Fan Xiao n’avait pas montré le moindre signe de changement — tout était exactement comme avant, jusqu’à la longueur traînante de ses mots, qui conservait le même rythme familier.

You Shulang détourna le regard, et ce qui s’offrit à lui fut l’aperçu discret d’une clavicule, luisant doucement d’un éclat subtil sous l’étincelle d’un bouton serti de diamants. À demi dissimulé sous le tissu pendait un pendentif qu’il avait déjà aperçu une fois — un petit Bouddha à quatre visages, à l'air plutôt féroce.

Son regard glissa plus bas, vers ces doigts longs, raides mais beaux. Les paumes de Fan Xiao étaient larges, ses doigts fins et bien dessinés, chaque articulation nettement marquée. Sous la mince couche de peau couraient de légères veines bleuâtres, et cette seule vision éveillait presque malgré lui une impulsion — un désir instinctif de les saisir.

Inévitablement, les pensées de You Shulang revinrent à la nuit précédente. Guidé par cette grande main, il avait plongé sous la couette souple, glissant vers le bas. La peau sous ses doigts était ferme et lisse à la fois, ses contours se succédaient sans rupture, tendus et harmonieux — sculptés en lignes gracieuses. C’était un corps masculin parfait, d'une beauté exquise.

Il secoua légèrement la tête, chassant ces pensées parasites. You Shulang demanda avec hésitation : « Tu as encore besoin de mon aide ? »

Fan Xiao fut pris de court, puis leva la tête, croisant le regard de l’homme assis au volant. Son regard était intense, et ses paroles furent directes : « L’orientation sexuelle relève de la liberté personnelle de chacun. Le directeur You n’a pas à s’en soucier. » Puis il ajouta : « Se pourrait-il que le directeur You manque de confiance en lui ? »

« Non. »

« Je ne le pense pas non plus. »

« J’ai juste peur que tu … »

Fan Xiao renonça tout simplement à boutonner ses derniers boutons, laissant son cou élancé hardiment exposé. Il laissa échapper un petit ricanement amusé. « Et alors si tu es gay ? You Shulang, aurais-tu oublié où j’ai grandi ? »

Il joignit les paumes, la voix teintée d’une douceur taquine : « สวัสดีค่ะ » (NT : « bonjour », salutation polie, utilisée par les femmes).

Cette simple phrase en thaï fit naître une lueur de rire dans leurs regards à tous les deux. You Shulang sortit une cigarette « rouge à lèvres» et la glissa entre ses lèvres.

« Viens ici. » marmonna-t-il.

Fan Xiao se pencha plus près. Les deux boutons défaits furent reboutonnés par des doigts agiles. Au cours de ce geste, You Shulang effleura accidentellement le pendentif du Bouddha vert sombre. Une sensation de fraîcheur lui parvint au bout de son doigt ; la sculpture se révélait nettement définie, aux arêtes et aux angles vifs, ni lisses ni arrondis.

« C’est fait. »

You Shulang tapota nonchalamment le cou de Fan Xiao à deux reprises, un geste semblable à celui que font des amis, dissipant délibérément toute trace d’ambiguïté.

Fan Xiao se redressa lentement, et le sourire au coin de ses lèvres s’estompa peu à peu. Cependant, son ton conservait encore une joie feinte lorsqu’il demanda : « Alors, ta petite amie est un homme ? »

You Shulang n’avait pas l’habitude de fumer dans la voiture. Il tint la cigarette éteinte entre ses doigts et admit : « Oui. Avant… je t’ai laissé te méprendre exprès. »

« Ça va. Je comprends. »

« Un jour, je te le présenterai. »

Les lèvres sombres de Fan Xiao se relevèrent en un sourire éblouissant. « Bien sûr, j’attendrai ce moment avec impatience. Mais attendons que l’ecchymose sur mon visage ait disparu, d’accord ? Je n’ai pas envie que ton petit ami me demande comment je me suis blessé — je ne peux quand même pas lui dire que j’ai harcelé son homme et que je me suis fait frapper pour ça. »

You Shulang était de bonne humeur et ne prit pas la peine de réprimander Fan Xiao pour sa remarque idiote. En riant, il le pressa de sortir : « Descends de la voiture, sinon tu vas être en retard au travail. »

Fan Xiao ouvrit la portière avec sa main valide, sortit à moitié, puis se retourna soudain vers l’intérieur. Il se pencha tout près, envahissant l’espace de You Shulang. Sous le regard intrigué de ce dernier, Fan Xiao murmura à voix basse : « ฉันแทบรอไม่ไหวที่จะดีกับคุณ. » (NT : littéralement : « Je n’arrive presque plus à attendre d’être bon avec toi », ici utilisé pour dire de façon crue « J’ai hâte de te baiser ».)

« Qu’est-ce que tu as dit ? » demanda You Shulang.

« Je te souhaite une excellente journée. »

Le grand homme regarda la voiture s’éloigner lentement jusqu’à disparaître. D’un geste agile de la main gauche, il sortit son téléphone et composa quelques chiffres.

« Zhenzhen, ça fait longtemps. Retrouvons-nous ce soir. »

Lu Zhen annula le rendez-vous qu’il avait prévu avec You Shulang.

***

En posant le pied sur le sol onirique du bar « Kongke », ce qui fit hésiter ses pas ne fut pas l’effet 3D hyperréaliste sous ses pieds, mais la vague d’excitation et de nervosité qui gonflait dans sa poitrine.

Fan Xiao l’avait recontacté — après avoir presque disparu pendant près d’un mois.

Dire que Fan Xiao avait « disparu » n’était pas tout à fait exact. Lu Zhen recevait encore souvent de sa part des cadeaux coûteux — parmi lesquels figurait même un sac de luxe tout juste lancé. Indépendamment du prix, à une époque où même les snobs les mieux introduits de son cercle ne pouvaient pas encore s’en procurer un, le porter lors de soirées mondaines donnait à Lu Zhen, pour la première fois, un sentiment de fierté triomphante.

Selon toute logique, après l’envoi d’un cadeau devait naturellement venir un appel — une invitation à dîner, un rendez-vous, puis, comme cela se passait habituellement, les deux finissaient ensemble au lit.

Pourtant, malgré l’accumulation constante de cadeaux, Lu Zhen n’avait jamais reçu le moindre appel de Fan Xiao. En regardant ce seul caractère « Fan » inscrit sur les cartes jointes aux présents, il se demandait parfois si tout cela n’était pas une illusion.

Puisque Fan Xiao n’appelait pas, Lu Zhen ne pouvait que prendre l’initiative de l’appeler. Il ne cessait de se répéter que ce n’était que par politesse.

Parfois, l’appel aboutissait. Ils échangeaient quelques mots banals avant que l’autre ne dise devoir entrer en réunion ou partir en déplacement professionnel, puis raccrochait à la hâte. Le plus souvent, il n’y avait qu’un bref message en réponse — chaleureux, doux et affectueux mais sans autre nouvelle.

Lu Zhen avait vu trop de magouilles sordides dans leur milieu, où les types minables qui tentaient de palper une cuisse dès un simple dîner d’invitation pullulaient, ce qui rendait quelqu’un comme Fan Xiao — riche, généreux, et désintéressé — d’autant plus noble à ses yeux.

Ainsi, lorsque Fan Xiao proposa soudain de se voir ce jour-là, Lu Zhen fut à la fois surpris et ravi. Il trouva rapidement un prétexte quelconque pour refuser l’invitation que You Shulang avait organisée depuis longtemps.

En avançant dans le couloir au design épuré et ultramoderne, il aperçut l’homme grand et séduisant, fidèle à son emplacement habituel.

« Il viendra, bien sûr. Les gens qu’on tient constamment en haleine sont toujours passifs. Il suffit de lui faire signe et ils accourent », dit Fan Xiao avec un sourire aux lèvres, accueillant Lu Zhen qui s’approchait d’une démarche gracieuse, tout en répondant à la question posée plus tôt par son assistant.

À peine les mots furent-ils prononcés que la main bien dessinée de Fan Xiao se posa doucement sur l’épaule de Lu Zhen.

« De quoi parlais-tu ? » demanda Lu Zhen.

Fan Xiao le guida jusqu’à son siège, sa voix grave et mélodieuse résonnant avec une cadence envoûtante : « Je disais que chaque fois que je te vois, mes yeux s’illuminent. »

Lu Zhen avait déjà entendu toutes sortes de paroles mielleuses et de flatteries sucrées, mais aucune n’égalait l’impact d’un compliment aussi simple. Il baissa les yeux, un léger sourire étirant ses lèvres — un peu amusé, surtout gêné. Il savait parfaitement que c’était l’expression qui le rendait le plus séduisant.

Mais au moment même où son regard s’abaissa — alors que son expression n’avait pas encore atteint ce degré de séduction le plus accompli — il aperçut la main blessée de Fan Xiao. Surpris, il releva aussitôt la tête et, dans le jeu tremblant de l’ombre et de la lumière, remarqua la plaie au coin des lèvres de l’homme.

« Que s’est-il passé ? Comment t’es-tu blessé ? »

Fan Xiao esquissa un léger sourire. « J’ai essayé de harceler quelqu’un, et c’est moi qui me suis fait tabasser. »

Lu Zhen resta interdit une seconde, puis répliqua d’un ton doux et légèrement aguicheur : «Absurde. »

Fan Xiao prit une gorgée de son verre, la voix calme. « C’est vrai. Mais si tu ne me crois pas, ce n’est pas grave non plus. »

Voyant que Fan Xiao n’avait aucune intention d’en dire davantage, Lu Zhen changea de sujet : « M. Fan a-t-il été très occupé ces derniers temps ? »

« Occupé, et pourtant pas tant que ça. »

Fan Xiao but une autre gorgée, lentement. Une légère mélancolie flottait entre ses sourcils, et le regard qu’il posa sur Lu Zhen était profond, pareil à la mer.

Enveloppé par ce regard dense et pesant, le cœur de Lu Zhen se serra. Il eut l’impression que quelque chose allait se produire.

Fan Xiao allait-il enfin avouer ses sentiments ?

Une vague de joie secrète parcourut Lu Zhen. Le liquide couleur de rose dans son verre scintillait tandis qu’il le faisait doucement tourner.


Traduction: Darkia1030