Buddha - Chapitre 39 - Un baiser pour régler la dette.

 

« Cela faisait dix-neuf ans que je n’étais pas allé au bord de la mer. »

Une seule applique murale était allumée qans la chambre ; Fan Xiao l’avait laissée ainsi pour You Shulang.
La lueur jaune et tamisée baignait ses pupilles d’une lueur chaude et diffuse. Fan Xiao s’enfonça profondément dans le canapé, l’air égaré et épuisé.

« Quand j’avais sept ans, j’ai vécu le tsunami en Indonésie. Tu sais — celui qui a fait tant de morts. »

(NT : Le tsunami de 2004 en Indonésie a été déclenché par un séisme sous-marin de magnitude 9,1 au large de Sumatra, provoquant des vagues géantes qui ont dévasté les côtes de 14 pays)

Les paupières de You Shulang s’abaissèrent brusquement, la stupeur envahissant son regard. Le tsunami indonésien dont parlait Fan Xiao s’était produit dix-neuf ans plus tôt — l’un des plus meurtriers de l’histoire moderne. Près de trois cent mille personnes y avaient perdu la vie.
Il ne s’était pas attendu à ce que Fan Xiao fût un survivant de cette catastrophe.

« De l’eau chaude ou de la bière ? » demanda You Shulang après un bref silence.

Fan Xiao esquissa un sourire forcé. « De la bière. »

La bière sortie du mini-réfrigérateur de l’hôtel diffusa une odeur douce de malt, dissipant subtilement l'atmosphère pesante de la chambre.
Fan Xiao en prit une gorgée ; son regard se perdit au loin, vide et absent.

« À l’époque, toute ma famille était en vacances sur une île. Ce jour-là, on a soudain eu envie d’aller au marché local. Je me souviens encore de l’odeur du riz gluant chaud, enveloppé dans des feuilles de bananier. »

Ses lèvres humides s’entrouvrirent lentement. « Pendant des années ensuite, ce parfum a persisté, juste avant chacun de mes cauchemars. »

« Mais je ne rêvais pas, à l’instant… et pourtant, j’ai de nouveau senti cette odeur. Je me suis caché dans l’obscurité, comme si j’étais retourné à mes sept ans, agrippé à ma mère, tremblant de peur. »

Fan Xiao pressa ses doigts contre sa tempe. « Pardon… est-ce que je t’ai fait peur ? »

You Shulang secoua la tête. Il était assis à côté de Fan Xiao, une bière de la même marque à la main, la même senteur maltée sur son souffle — comme s’il pouvait, à cet instant, partager pleinement son ressenti.

Dans des moments pareils, les paroles de réconfort étaient inutiles. You Shulang tendit la main et déboutonna deux boutons sous la gorge de Fan Xiao ; ces derniers jours, il s’était habitué à accomplir ce genre de gestes.

Le regard de Fan Xiao suivit le mouvement — sous cette lumière faible et ombrée, une intensité presque maladive et menaçante brillait dans ses yeux.

« You Shulang, » sa voix râpeuse était sèche et enrouée, « si tu avais été dans cette situation, aurais-tu tendu la main pour aider et protéger les autres ? »

You Shulang soutint son regard. Après un instant de réflexion, il répondit : « Je ne sais pas. Dans une situation où la vie et la mort sont en jeu, personne ne peut garantir le choix qu’il ferait. »

« Et s’il s’agissait de ton conjoint et de ton enfant ? »

You Shulang fut légèrement surpris, mais il répondit rapidement : « Je ne les abandonnerais pas. »

Un regard croisa le sien : profond et énigmatique. Il demeura posé sur lui un long moment, suffisamment pour que You Shulang commence à se demander si sa réponse n’avait pas, par inadvertance, touché un point douloureux dans le cœur de Fan Xiao.

Finalement, Fan Xiao détourna les yeux, but une gorgée de bière, se laissa aller contre le dossier du canapé et dit à voix basse : « Je savais que tu étais quelqu’un de bien. »

Son genou se plia légèrement, frôlant doucement la jambe de You Shulang, avec une pression ferme mais subtile.

Le léger frottement du tissu de son pantalon mit You Shulang un peu mal à l’aise, mais il se retint. Parfois, le contact physique pouvait servir de baume à l’âme ; même le plus infime échange de chaleur pouvait apporter du réconfort.

« Heureusement, toi et ta mère avez échappé à ce désastre. »

« Elle est morte. »

« … ! »

« Les vagues montaient toujours plus haut, comme un mur gigantesque. Les gens criaient et se dispersaient dans toutes les directions. Ma mère et moi avons fui à l’aveuglette vers une maison de deux étages. Au bout du couloir, il y avait un débarras sans fenêtres, mais sa porte en bois n’a pas pu retenir l’eau. Le niveau montait sans cesse, engloutissant rapidement les mollets, les cuisses, la poitrine. Au début, elle me portait sur son dos ; ensuite, elle m’a hissé sur ses épaules. Mais à ce moment-là, elle avait déjà du mal à tenir debout dans l’eau. Finalement, elle a utilisé jusqu’à la dernière goutte de ses forces pour empiler tous les débris de la maison dans un coin, afin que je puisse grimper dessus. »

Fan Xiao but une autre gorgée. De la condensation s’était formée sur la bouteille, en petites gouttes qui glissaient lentement le long du verre, comme des larmes.

« La plupart de ces débris étaient du bois pourri. Ils ne pouvaient pas supporter le poids de deux personnes. Je l’ai vue s’enfoncer dans l’eau, centimètre par centimètre. Les derniers mots qu’elle m’a dits furent… »

« Continue à vivre. »

La bouteille de bière s’écrasa violemment sur la table basse, faisant jaillir l’écume. Soudain, la voix de Fan Xiao se déchira dans un cri rauque et brisé :« Continue à vivre ! Pourquoi voulait-elle que je survive ? Mourir est-ce donc si douloureux ? Vivre, voilà la vraie douleur ! »

Une rougeur frénétique envahit ses yeux : « Ma mère est morte ! Elle est morte sous mes yeux ! La pièce était si sombre — je n’avais qu’une seule boîte d’allumettes ! Quand elles se sont consumées, je ne pouvais même plus voir ce visage dans l’eau ! »

Une aura féroce et oppressante jaillit de lui ; les émotions longtemps réprimées entraînèrent Fan Xiao de nouveau dans l’abîme de la folie. Les éclats brisés de la douleur le transpercèrent une fois encore, le tirant tout droit dans ce cauchemar.

« Maman, pourquoi continues-tu à me dire de survivre ?! Mes allumettes sont toutes consumées, ฉันอยากไปกับคุณโลกนี้มืดเกินไป (NT : je veux partir avec toi, ce monde est trop sombre !) Je les hais — je hais tout le monde ! »

« Fan Xiao ! » You Shulang attrapa Fan Xiao par les épaules des deux mains. « Regarde-moi. Regarde-moi ! Le tsunami est terminé. Tout est terminé ! »

« You Shulang ? »

« Oui. C’est moi. »

« Tu sais ? » La folie de Fan Xiao ne fit que s’intensifier. « La personne que je hais le plus en ce moment, c’est toi. »

Soudain, l’homme se jeta en avant et embrassa férocement celui qui se tenait devant lui.

« Tu... » You Shulang ne s’y attendait manifestement pas. Cet instant de stupeur suffit à Fan Xiao pour le saisir, le tirer contre lui et le plaquer avec une brutalité écrasante.

« คนดีวิสุทธิชนขนาดใหญ่ทำไมคุณถึงเข้าไปยุ่งกับชีวิตและความตายของผู้อื่น? (NT : espèce de foutu bienfaiteur, grand saint pur et noble, pourquoi te mêles-tu de la vie et de la mort des autres ?

Les yeux de You Shulang s’écarquillèrent. Il rejeta la tête en arrière et appuya violemment ses deux mains contre la poitrine de l’homme, la voix tranchante comme un fouet : « Fan Xiao, reprends-toi ! »

La dernière syllabe n’avait pas encore quitté ses lèvres que Fan Xiao l’écrasait de nouveau.

Craignant pour sa main blessée, You Shulang n’osa pas utiliser toute sa force — et cette retenue ne fit qu’encourager Fan Xiao, le transformant en une bête sauvage et indomptée, déversant sans retenue toutes ses émotions sur lui.

Il était maintenu trop étroitement. Leurs corps étaient pressés l’un contre l’autre à travers leurs vêtements, et un bras puissant se referma autour de sa taille — telle une prison infranchissable, comme s’il avait l’intention de l’enfermer pour toujours.

Le baiser était si intense qu'il lui coupa le souffle. Sa respiration devint peu à peu laborieuse, et la colère aiguë qui brillait dans ses yeux se dissipa graduellement, tandis que sa conscience se brouillait.

L’homme devant lui, empli d’un désespoir douloureux et d’un désir insupportable, haletait, attendant sa réaction. Le cœur de You Shulang s'adoucit et il relâcha son emprise sur la nuque de Fan Xiao.

Comme s’il avait reçu un signal, les baisers de Fan Xiao s’approfondirent et gagnèrent en intensité — aspirant, léchant, s’abandonnant avec une ardeur effrénée, dedans comme dehors.

L’esprit de You Shulang demeurait lucide, mais son corps réagissait malgré lui.

Chaud.

Ses lèvres, embrassées encore et encore par Fan Xiao, brûlaient. Son corps, pressé étroitement contre celui de l’homme, s’embrasait.

Lorsque la main de Fan Xiao se glissa sous sa chemise et toucha sa taille, You Shulang revint enfin pleinement à lui. Il tendit le bras — cette fois de toutes ses forces — et repoussa Fan Xiao !

La respiration haletante finit par s’apaiser. La lumière ambrée et tamisée enveloppait les deux silhouettes silencieuses.

« Je suis désolé », Fan Xiao fut le premier à rompre ce silence de mort. « À l’instant, je… »

« Je sais », l’interrompit You Shulang. « C’était une réaction de stress. Je comprends. »

Il se leva, se dirigea vers le mini-réfrigérateur, en sortit une autre bière, en fit sauter la languette et en avala plus de la moitié d’un trait. Une fois terminé, son pouce effleura l’humidité au coin de ses lèvres. « La dernière fois, j’étais ivre et l’esprit embrouillé, alors je t’ai offensé. Cette fois-ci, c’est toi qui as eu une réaction de stress. Nous sommes quittes. C’est fini, n’en parlons plus. »

Fan Xiao se laissa lentement retomber contre le dossier du canapé. La colère dans ses yeux était dissimulée par ses paupières abaissées. Il sourit doucement. « D’accord. Tu m’as embrassé, je t’ai embrassé — considérons la dette réglée. »

Ces paroles franches et sans détour firent monter la chaleur au visage de You Shulang. Heureusement, le téléphone de Fan Xiao sonna à ce moment précis, le tirant opportunément de son embarras.

« Allô ? Oui, je suis à S City. »

L’appel venait de Shi Lihua, qui exprima un choc total d’apprendre que Fan Xiao s’était réellement rendu dans la ville côtière pour un déplacement professionnel.

« N'as-tu pas peur d'une rechute ? »

« C’est déjà déclenché. »

« Putain — alors pourquoi tu as l’air aussi foutrement normal là, tout de suite ? »

« Le directeur You est là. »

« Qu’est-ce que ça veut dire, au juste ? »

You Shulang, toujours d’une correction irréprochable, était entré dans la salle de bain dès que Fan Xiao avait répondu à l’appel. Fan Xiao jeta un regard vers la porte et dit à voix basse : « Je ne peux pas fuir éternellement. Puisque je compte essayer d’avancer d’un pas, autant en profiter pour jouer un peu la carte de la misère devant lui. »

Un flot d’injures jaillit aussitôt de l’autre côté de la ligne, et Fan Xiao raccrocha sans hésiter.

Il s’approcha de la porte de la salle de bain et parla à travers celle-ci : « Shulang, sais-tu pourquoi j’ai insisté pour ajouter ton nom à la liste de ce voyage d’affaires ? »

Le verrou cliqueta. Appuyé contre l’encadrement de la porte, une cigarette pincée entre les doigts, You Shulang le regarda d’un air indifférent. « Pourquoi ? »

« Parce que… » Le regard de Fan Xiao s’assombrit. « Parce que, quand j’ai peur, j’espère que tu pourras être là. »

 

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Note de l’auteur :
Fan Xiao : Qui a commencé ? Qui a osé m’appeler “Fan le Lunatique” ? Ne baissez pas les yeux — regardez-moi !

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

 

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