Buddha - Chapitre 42 - Je t'emmènerai à la recherche d'un homme.

 

Le forum se poursuivit encore deux jours avant de s’achever enfin par une photo de groupe, tous réunis sous des bougainvilliers en pleine floraison. Dans des dialectes venus des quatre coins du pays, chacun se dit « au revoir », clôturant ainsi cet événement professionnel.

« You Shulang », appela Fan Xiao.

Le grand homme élancé se retourna. Debout devant l’embrasement des fleurs rouges, il leva les yeux vers lui.

Nul ne pouvait dire si c’était le soleil couchant qui empruntait sa couleur aux fleurs, ou les fleurs qui dérobaient leur rougeur au ciel ; l’un et l’autre étaient si éblouissants que même le léger « Mm ? » par lequel You Shulang répondit sembla auréolé d’un éclat parfumé et chatoyant.

Le flash de l’appareil se déclencha, et sa silhouette fut capturée dans le téléphone de Fan Xiao.

Il était magnifique. Si beau que Fan Xiao ne sut plus s’il devait regarder la personne sur l’écran ou celle qui s’était déjà approchée de lui.

« Qu’est-ce que tu manigances ? » demanda You Shulang.

Fan Xiao balaya du doigt les pétales tombés sur l’épaule de You Shulang, feignant d’ignorer la raideur fugace de son corps : « Puisqu’on est venus au forum, on devrait au moins prendre quelques photos. Ce sera plus simple pour faire un compte rendu. »

Il entraîna You Shulang derrière l’angle d’un mur, à l’écart du brouhaha de la foule. Devant le bougainvillier flamboyant, Fan Xiao leva son téléphone.

« Où sont l’ingénieur Zhang et l’ingénieur Liu ? Ils devraient se joindre à nous. »

« Je leur ai accordé une journée de congé. Ils se reposeront demain et pourront bien visiter la ville S. Nous repartirons après-demain. »

L’objectif encadra leurs deux silhouettes. You Shulang détourna légèrement le visage : « Je n’aime pas trop me faire prendre en photo. »

Le sourire de Fan Xiao se glaça aussitôt, tandis que lui revenait en mémoire cette photo de You Shulang avec Lu Zhen, qui semblait encore le transpercer à distance.

« Tu n’aimes pas ? Alors on n’en prendra pas. » Fan Xiao rangea son téléphone, glissa une cigarette entre ses lèvres et, ignorant le panneau d’interdiction de fumer non loin de là, gratta une allumette. Sa joue se creusa lorsqu’il tira une profonde bouffée, faisant naître une lueur rouge sombre au bout de la cigarette.

« Qu’est-ce que le directeur You aime, alors ? » Un nuage de fumée blanche s’échappa lentement de sa bouche. « Les hommes ? » Fan Xiao laissa échapper un rire, puis éleva la voix : « Dans ce cas, que dirais-tu que je t’emmène trouver un homme ce soir, directeur You ? »

You Shulang resta figé un instant, puis soutint lentement le regard de Fan Xiao. Même les branches chargées de fleurs qui se balançaient près de son visage ne purent adoucir l’acuité de ses yeux.

« Bien sûr. J’en meurs d’envie. » Sa voix froide et indifférente s’évanouit aussi vite qu’elle était arrivée, perdue au milieu de l’éclat enchanteur.

Lanyu (NT : litt. Univers bleu) était un bar gay bien connu dans la ville S.

À dix heures ce soir-là, même les néons décorant l’entrée semblaient diffuser une aura de désir.

Ils ne réservèrent pas de salle privée ; Fan Xiao et You Shulang s’assirent simplement à une table. Fan Xiao portait une tenue décontractée noire, le logo sur la poitrine indiquant son prix exorbitant ; You Shulang portait toujours une chemise blanche ample, mais cette fois les manches étaient retroussées et deux boutons de l’encolure étaient défaits.

Les lumières changeantes, l’atmosphère brumeuse, la musique frénétique et la basse vibrante : chaque note frappait comme un coup direct au cœur.

L'apparence de Fan Xiao et You Shulang était trop marquante. Même assis dans un coin, ils attiraient de nombreux regards, aussi bien directs que dissimulés. Les paupières de Fan Xiao étaient mi-closes, son corps affalé sans force sur le canapé ; pourtant, sa silhouette ne perdait jamais sa tenue, dégageant une forme singulière de nonchalance.

Il ne cessait de jeter des regards obliques à You Shulang, à ses côtés. L’homme tenait une cigarette entre les doigts de sa main gauche et un verre de vin dans la droite. Amateur de tabac et d’alcool, il dégageait un air de décadence qui adoucissait son attitude austère. De temps à autre, il détournait le regard, les yeux brillant sous les lumières changeantes, avec un regard à couper le souffle.

« N’étais-tu pas censé me trouver un homme ? Où est-il ? »

Ces mots, prononcés légèrement, se dispersèrent dans le tumulte du bar, dilués par la musique, comme une hirondelle de printemps portant de la boue dans son bec, effleurant doucement le sol avant de disparaître sans laisser de trace.

(NT : double référence célébrant la valeur des efforts modestes et constants, et la sagesse de l’humilité. Le proverbe ‘L’hirondelle transporte de la boue pour construire un grand nid’ signifie que par de petits efforts persistants, on accomplit de grandes choses. La pensée taoiste (agir puis partir sans laisser de trace) valorise le fait d’agir sans attacher son nom à l’action).

Le sourire de Fan Xiao se fissura un instant. Il cliqua de la langue et regarda au loin, relevant le menton : « Le voilà—il arrive maintenant. »

Un jeune homme s’avança, un verre à la main, accompagné de cris d’encouragement et de plaisanteries derrière lui. Sans la moindre timidité, il s’approcha et fit un geste du doigt, traçant une ligne invisible dans l’air entre Fan Xiao et You Shulang en demandant : « Vous êtes un couple ? »

Fan Xiao arqua un sourcil, souriant sans répondre. You Shulang souffla une bouffée de fumée, déclinant calmement : « Non. »

Le sourire du jeune homme s’approfondit légèrement. Il demanda alors franchement : «Alors puis-je m’asseoir et boire avec vous ? »

Les yeux de Fan Xiao passèrent sur le jeune homme, l’évaluant, et il conclut : cette personne ressemblait à 50 % à Lu Zhen, tant par la carrure que par l’attitude.

Il décroisa ses jambes et reprit sans effort cette posture courtoise et bien élevée : « Qu’en penses-tu, Directeur You ? »

You Shulang ne répondit pas, se contentant de jeter un coup d’œil vers le canapé.

Le jeune homme comprit. Hésitant un instant entre les deux beaux hommes, il finit par sourire et s’asseoir à côté de You Shulang, la distance entre eux suffisamment ambiguë pour brouiller la bienséance.

Fan Xiao entendait ses propres dents grincer, mais extérieurement, il conserva l'impassibilité d’un homme mature. Après un bref échange de politesses, le jeune homme proposa de jouer aux dés. Les règles étaient simples : deviner si le total serait élevé ou bas, et celui qui se trompait devait boire.

Après plusieurs manches, chacun eut sa part de victoires et de défaites. Fan Xiao et You Shulang avaient une tolérance considérable à l’alcool ; seul le jeune homme semblait légèrement ivre.

Faux, tellement faux.

Le meilleur acteur primé au Golden Horse ne pouvait tolérer un jeu d’acteur aussi médiocre.

(NT : Allusion humouristique  à la haute qualité du jeu d’acteur de Fan Xiao. Les Golden Horse Awards sont considérés comme les Oscars taïwanais, l'une des plus hautes distinctions du cinéma en langue chinoise.)

Et effectivement, les doigts du jeune homme effleurèrent légèrement le bord de la chemise de You Shulang : « Je ne peux plus boire, peut-être que M. You pourrait m’aider ? »

Fan Xiao s’affala sur le canapé, cigarette coincée entre les dents, un long bras posé sur le dossier. La boîte d’allumettes, tournoyant entre ses doigts, produisait un cliquetis agaçant.

Il observa You Shulang, notant qu’il ne montrait aucune aversion face aux avances du jeune homme. Au contraire, un léger sourire, presque impuissant, flottait aux coins de ses lèvres. Ses doigts fins traçaient lentement le bord de son verre ; puis il le prit et engloutit la boisson.

Le cliquetis cessa brusquement. Fan Xiao laissa échapper un « Merde » tout bas entre ses dents.

Il alluma une cigarette, la coinçant d’un côté de la bouche, se pencha en avant avec un sourire éclatant : « Le Directeur You est vraiment galant avec les beaux garçons. Alors, dorénavant, c’est toi qui finiras toutes les boissons pour notre petit camarade pour lui ? »

You Shulang le regarda. Leurs regards se croisèrent, une sphère de glace rencontrant une autre.

« Ça me va. » acquiesça You Shulang, « Il est jeune, après tout. Il faut un peu veiller sur lui. »

« Jeune, en effet—il semble encore plus jeune que le garçon sur cette photo avec le Directeur You. »

Le corps de You Shulang se figea un instant. Il remplit son verre vide avant de répondre calmement : « Allons-y. J’ai hâte de commencer à boire pour quelqu’un. »

Les jointures de Fan Xiao, serrant le gobelet à dés, blanchirent. Dans son esprit, il imagina une centaine de façons de baiser You Shulang impitoyablement avant de réussir à contenir la fureur bouillonnante en lui.

Fan Xiao était habile aux dés. Et You Shulang finit effectivement par boire énormément.

Il leva son verre pour boire de nouveau, mais le jeune homme à côté de lui l’arrêta : « Je prends celui-ci. »

Le jeune homme l’engloutit d’un trait, essuya le coin de ses lèvres avec un air satisfait. En posant le verre, il se pencha vers l’oreille de You Shulang et murmura : « Je connais un hôtel à thème assez sympa. On peut y jouer à des jeux vidéo, ou regarder des films sur grand écran. M. You serait-il intéressé ? »

You Shulang baissa les yeux vers le cigare entre ses doigts. Après un long instant, il demanda avec une pointe de sourire : « Je peux te baiser ? »

Un frisson parcourut le corps entier du jeune homme. Il hocha légèrement la tête en rougissant et dit : « Je te garantis que tu seras satisfait. »

À peine ces mots furent-ils prononcés que You Shulang attrapa le poignet du jeune homme et le fit se lever avec lui. Son regard léger et flottant se posa sur Fan Xiao : « Président Fan, je prends congé maintenant. Je ne rentrerai pas au logement ce soir. Toi aussi, tu ferais mieux d’aller ailleurs. Le bar à côté est plutôt sympa, j’ai entendu dire qu’il regorge de belles femmes. »

Fan Xiao croisa les jambes, leva les yeux et lui rendit son regard avec un sourire. Dans la brume blanche flottante de la fumée, son sourire profond et ombré se devina, lui donnant un aspect un peu étrange : « Pas besoin de t’inquiéter, Directeur You. Amuse-toi bien. »

Il écarta le bout de sa chaussure, ouvrant un passage. You Shulang entraîna le jeune homme et passa avec une aisance parfaite, se contentant d'un léger hochement de tête.

L’alcool fort était enivrant. Fan Xiao se servit un verre plein. Un homme à la silhouette sinueuse et séduisante s’approcha de lui. « Frère, tu peux m’acheter un verre ? »

Ses longs cils papillonnant, Fan Xiao grogna d’une voix dure et sévère : « Dégage ! »

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

 

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