Buddha - Chapitre 43 - Je ne peux plus attendre.

 

L’écran noir du téléphone s’illumina soudain d’une suite de caractères thaïlandais, vibrant avec une telle violence que la table elle-même se mit à trembler.

La brûlure de l’alcool fort glissa de la gorge de Fan Xiao jusqu’à son estomac. Lorsque la sensation cuisante s’estompa, il balaya l’écran pour répondre et porta le téléphone à son oreille.

« C’est fait ? » demanda-t-il.

Une silhouette passa devant lui, une autre personne tentant d’engager la conversation.

Fan Xiao leva les yeux. La froideur tranchante et lourde de son regard fit hésiter le garçon au visage juvénile. Sans expression, il le fixa droit devant lui et dit dans le combiné : «Puisque c’est fait, alors appelle la police. »

Il se leva, saisit la bouteille à moitié pleine d’alcool étranger hors de prix posée sur la table, contourna le comptoir du bar et s’arrêta devant le garçon qui avait tenté de l’aborder. Sa voix était douce : « Dis-moi, tu penses que j’obtiendrai ce que je veux ce soir ? »

La présence de cet homme grand et d’une beauté saisissante était écrasante. Le garçon se raidit légèrement, ne comprenant même pas vraiment ce qu’on lui demandait. Il ne répondit pas, se contentant d’acquiescer timidement.

« Comme tu es obéissant. » Fan Xiao sourit, fourra la bouteille dans les bras du garçon, puis, de sa main désormais libre, tapota sa joue claire. « Bien plus obéissant que lui. Mais je n’aime pas ça. »

Se détournant, il se dirigea vers le couloir plongé dans l’obscurité. Les lumières vacillantes balayèrent sa silhouette qui s’éloignait, lui donnant une allure à la fois inquiétante et solitaire.

Après avoir dépassé deux pâtés de maisons, Fan Xiao aperçut les gyrophares de la police. Le jeune homme qui était parti avec You Shulang était interrogé par deux agents.

« Je n’ai volé le portefeuille de personne ! » protesta le jeune homme, les tendons du cou saillants, se défendant désespérément. « Je suis allé aux toilettes, et le portefeuille était simplement posé sur le bord du lavabo. Il n’y avait personne à l’intérieur, alors je… je… je l’ai juste ramassé ! »

« Veuillez d’abord vous calmer. Nous ne vous avons pas encore qualifié de voleur. Tout doit être vérifié », répondit l’agent tenant un portefeuille pour homme. « Pour l’instant, veuillez coopérer et nous accompagner jusqu’au bar. Nous allons consulter les images de vidéosurveillance près des toilettes. Le propriétaire est également présent. Une fois la vérification faite, la vérité sera claire. »

Le jeune homme baissa la tête, abattu, puis lança un regard furtif à You Shulang à ses côtés et murmura à voix basse : « Je ne suis vraiment pas un voleur. »

You Shulang lui tapota doucement l’épaule et dit avec bienveillance : « Vas-y, fais clarifier les choses. »

« Est-ce que je pourrais… avoir ton numéro de téléphone ? Peut-être plus tard… »

« Ce n’est pas nécessaire. Je pars demain. »

Le jeune homme soupira une nouvelle fois, se détourna, découragé, et s’en alla avec la police.

Lorsqu’il releva de nouveau la tête, You Shulang vit Fan Xiao adossé au mur, les bras croisés, arborant un sourire moqueur qui donnait envie de le frapper.

« Tu as apprécié le spectacle ? »

You Shulang glissa la main dans sa poche pour sortir une cigarette, mais avant même qu’il ne puisse la porter à ses lèvres, Fan Xiao lui en avait déjà glissé une dans la bouche.

La voix de l’homme était aussi douce et enivrante que la brise nocturne : « Je n’oserais pas prendre plaisir à un spectacle aux dépens du directeur You. »

You Shulang se pencha pour allumer la cigarette, tira une profonde bouffée, puis tourna la tête pour expirer.

Il paraissait quelque peu fatigué, et il y avait même une pointe de supplication dans sa voix : « Ça suffit, Fan Xiao. Nous sommes amis. Je ne veux pas que les choses deviennent étranges entre nous. »

« Devenir étranges ? Pourquoi donc ? » Fan Xiao s’approcha. « Je te traite tous les jours comme un bodhisattva vivant. Le cœur du directeur You serait-il fait de fer ? Ne ressent-il donc rien ? Ah, ou bien le directeur You m’en veut-il de ne pas lui avoir trouvé un partenaire de lit suffisamment convenable pour ce soir ? »

Il saisit brusquement le poignet de l’homme qui se tenait devant lui, de la même manière que You Shulang avait attrapé celui du jeune homme un peu plus tôt.

Réduisant la distance entre eux, il murmura lentement : « Et moi, alors ? Suis-je qualifié ? »

À l’entente de ces mots, You Shulang ne montra aucune surprise. Il laissa échapper un «Putain » étouffé dans la fumée et croisa le regard sombre de Fan Xiao. D’une voix calme, il dit : « Répète ce que tu viens de dire. »

Fan Xiao tira soudain l’homme contre lui, poitrine contre poitrine, se penchant légèrement vers le bas : « Directeur You, que penses-tu de moi ? Suis-je digne d’être ton invité intime derrière les tentures ? »

(NT : métaphore évoquant une relation charnelle. L’origine de l’expression est historique : Un général nommé Huan Wen (vers le 5ᵉ siècle) avait l'habitude de tenir ses conseils de guerre dans une tente. Seules les personnes de la plus haute confiance étaient autorisées à entrer pour participer aux délibérations les plus secrètes. Il s’agissait donc d’intimes ayant accès aux affaires les plus privées)

You Shulang coinça la cigarette entre ses dents, tordit brusquement son poignet vers le bas et se libéra de l’emprise de Fan Xiao. Il agrippa violemment le col de ce dernier, le traîna dans une ruelle profonde sur le côté de la route et le plaqua avec colère contre le mur.

Il lui saisit le menton entre deux doigts, l’obligeant à croiser son regard : « Quand je t’ai dit de le redire, je te donnais une chance de te rétracter. Mais tu l’as réellement répété, putain.»

Fan Xiao ne résista pas, mais répliqua en souriant : « Je voulais sincèrement te poser cette question. Je n’ai pas besoin que tu m'en donnes l'occasion.. »

« Très bien. Alors voici ma réponse : tu n’es pas à la hauteur. Tu ne me plais pas de cette manière. »

« Pourquoi ? » Fan Xiao attrapa You Shulang, qui s’apprêtait à partir, et le tira en arrière. Serrant les dents tout en souriant, il demanda : « En quoi est-ce que je ne suis pas à la hauteur ? »

« En quoi ? » You Shulang glissa une main sous la mâchoire de Fan Xiao, lui tournant le visage à gauche et à droite comme pour l’examiner. « Ta peau n’est pas assez claire, tes cils ne sont pas assez longs, ton visage n’est pas assez doux. Et puis… » Il coinça la cigarette entre ses dents, libérant ses deux mains pour saisir soudain la taille de Fan Xiao. Après avoir éprouvé en détail la fermeté de sa taille, il laissa échapper un ricanement méprisant. «Ta taille non plus n’est pas conforme. Pas assez souple. »

Ses mains continuèrent à descendre, agrippant rudement deux masses fermes : « Et ça, là… dur comme de la pierre, totalement dépourvu de douceur. »

You Shulang recula d’un pas, retira la cigarette de ses lèvres et posa sur Fan Xiao un regard tranchant en prononçant son verdict final : « Peau claire, visage délicat, corps fin, toucher doux… est-ce que tu corresponds à ne serait-ce qu’un seul de ces critères ? »

Les ombres de la ruelle obscure enveloppèrent Fan Xiao. Il resta silencieux un instant, puis laissa soudain échapper un léger ricanement moqueur : « Le goût et le sens esthétique du directeur You laissent sérieusement à désirer. Je ressens le besoin de les corriger pour toi. » Il s’approcha de quelques pas. « Ou bien tu as dit tout cela exprès, pour me faire reculer. Exactement comme tout à l’heure, quand tu as emmené ce type — tu n’avais pas réellement l’intention de prendre une chambre avec lui, n’est-ce pas ? »

You Shulang fronça légèrement les sourcils : « Tu réfléchis trop. »

« Très bien. Disons que je réfléchis trop. » Fan Xiao expira une bouffée d’air brûlant contre l’oreille de l’homme. « Mais tout à l’heure, quand tu me pelotais, le directeur You n’était-il pas plutôt excité lui aussi ? »

Fan Xiao coupa court à la réplique que You Shulang s’apprêtait à lancer, parlant avec une certitude absolue : « Un homme comprend toujours un autre homme. Tu ne peux pas le nier. »

Le You Shulang habituellement posé, mesuré et maître de lui-même laissa éclater sa colère pour la première fois. Il tira profondément sur sa cigarette, refoula ses émotions, leva les yeux et fixa Fan Xiao : « Par respect pour notre amitié, je n'ai pas voulu aborder le sujet. Mais puisque tu n’as pas peur de réduire notre relation en miettes, alors je vais te poser la question clairement : Fan Xiao, qu’est-ce que tu veux exactement ? Tu veux coucher avec moi ? »

« Oui. Je le veux. Vraiment. » Fan Xiao lui-même ne s'attendait pas à ce que son visage s'empourpre légèrement en prononçant ces mots.

Ayant obtenu la réponse, You Shulang inspira profondément : « Très bien. Alors laisse-moi te poser une autre question. Fan Xiao, es-tu homosexuel ? »

« Je… »

Profitant de ce bref moment de stupeur, You Shulang pressa sans relâche : « Réponds-moi franchement. Tu l’es, oui ou non ? »

« …Peut-être que oui. »

You Shulang laissa échapper un bref rire moqueur : « Fan Xiao, tu veux simplement t’amuser. Je ne sais pas pourquoi tu t’es soudainement intéressé aux hommes. Si c’est à cause de moi, alors je suis désolé. Mais je peux te le dire avec une certitude absolue : je n’ai jamais cherché à te séduire, et je ne crois pas avoir jamais fait quoi que ce soit qui puisse être considéré comme de la séduction. »

Il n’était nul besoin d’analyser ces paroles en détail : leur sens était douloureusement clair pour Fan Xiao.

« Donc ce que tu dis, c’est que tu n’as jamais éprouvé le moindre intérêt pour moi ? » La voix basse et rauque de Fan Xiao laissa transparaître une pointe d’obsession malsaine. S’appuyant d’une main contre le mur, il enferma You Shulang dans l’étroit espace devant lui. « Si je me souviens bien, le jour où j’ai fait une crise et que je t’ai embrassé, tu as bandé, non ? Et à l’instant, quand tu m’as touché la taille, tu avais l’air sacrément excité toi aussi ! »

« C’était simplement une réaction physiologique normale chez un homme en bonne santé !» La voix de You Shulang passa de la dureté à une gravité contenue. « Cela n’a rien à voir avec l’amour. »

Rien à voir avec l’amour.

Fan Xiao eut l'impression qu'un coup de fouet brutal lui avait transpercé le cœur. Pris de panique, il détourna même le regard, incapable de se résoudre à affronter les yeux de You Shulang.

Son bras appuyé contre le mur fut écarté d'un revers de main. La fatigue et l’impuissance alourdissaient la voix de You Shulang : « Fan Xiao, ce n’est pour toi qu’un caprice passager. Reprends-toi, retourne à une vie normale, trouve-toi une petite amie et arrêtons tout ici. Je ne rentrerai pas ce soir. Demain, nous nous verrons à l’aéroport. Après cela… après cela, contactons-nous moins. Nous ne parlerons que de travail, pas de choses privées. »

You Shulang jeta sa cigarette, puis posa sur Fan Xiao un dernier regard appuyé avant de se retourner. Il leva la main dans un geste désinvolte : « Je m’en vais, président Fan. »

La sortie de la ruelle n’était plus qu’à quelques pas. La brise du soir, baignée par la lueur des réverbères, l’enveloppa doucement, sans parvenir toutefois à dissiper la solitude dans le regard de You Shulang.

Il suffisait de tourner au coin de la rue pour qu’ils redeviennent des inconnus. Au moment où ses yeux furent baignés par la lumière des réverbères, des pas précipités retentirent derrière lui, et son poignet fut de nouveau saisi.

« You Shulang. » La voix de Fan Xiao était différente de son timbre grave habituel. «Attends.»

Ce tiraillement inutile mit soudain You Shulang hors de lui. Il se retourna brusquement et hurla : « Fan Xiao, tu peux arrêter maintenant, putain ? Si tu veux t’amuser, il y a un bar gay à deux rues d’ici. Avec ton statut, président Fan, il y a plein de types qui seraient ravis de jouer avec toi ! Laisse-moi tranquille ! À partir de maintenant… »

« Je t’aime. »

Ces trois mots fendirent le vent, nets, frappant de plein fouet les oreilles de You Shulang et coupant brutalement sa phrase.

Du choc à l’examen attentif, puis à la certitude que ce n’était pas une plaisanterie, You Shulang ne lâcha finalement qu’une remarque sèche : « N'importe quoi ! »

Fan Xiao s’approcha, son front frôlant presque celui de You Shulang. Dans cet espace intime, leurs souffles et leur chaleur se mêlèrent : « Le directeur You dit que ce sont des absurdités — alors laisse-moi t’en dire encore quelques-unes. J’ai envie de te voir tous les jours. Quand je te vois, je n’ai pas envie de me séparer de toi ; et quand nous sommes séparés, j’ai l’impression que mon cœur est brisé. J’ai inventé toutes sortes de prétextes minables juste pour te voir. Bohai n’a pas tant de travail que ça, et je me fiche complètement de me promener dans un parc de zones humides. Mon sens de l’orientation est mauvais, mais pas au point de ne même pas savoir utiliser une application de navigation. La plupart du temps, je prenais volontairement le mauvais chemin, parce que je voulais que tu viennes me chercher. Ma main droite est guérie depuis longtemps, et ma gauche est encore plus souple que la droite. Mais toutes ces excuses bidons n’étaient que des moyens de te garder près de moii. »

La distance entre eux se réduisit encore : « Je ne sais pas si c’est de l’amour. Directeur You, tu as plus d’expérience et tu as vu plus de choses que moi — peux-tu me donner un avis . »

« Tu… » Il était rare que You Shulang soit réellement déstabilisé. Il évita même le regard brûlant de Fan Xiao. Il voulait fuir, mais ne parvenait pas à se dégager. La main de l’homme glissa lentement de son poignet, se faufila entre ses doigts et les entrelaça.

La brise nocturne de la ville S était bien trop douce, enveloppant les gens et les attirant plus profondément dans son étreinte.

« Fan Xiao, tu veux vraiment sortir avec moi? Pas pour t’amuser, et pas sur un coup de tête ? » demanda de nouveau You Shulang, lentement, articulant chaque mot distinctement. « Je n’ai pas besoin que tu me promettes un avenir. Mais au moins tu y as pensé, non ? »

Fan Xiao hésita un court instant. Son regard se replongea dans l’ombre, et il répondit d’une voix grave : « Mm. Je suis sérieux. Les promesses ne servent à rien — mais à l’heure actuelle, tous les futurs que je peux imaginer te contiennent. »

You Shulang se tut un moment, comme s’il prenait une décision : « Fan Xiao, le chemin de l’homosexualité n’est pas facile. Je ne veux entraîner personne dans ma chute. Je t’ai donné une chance, mais c’est toi qui ne l’as pas saisie. Alors ne m’en veux pas… de passer à l’action. »

Tenant fermement leurs mains entremêlées, You Shulang tira Fan Xiao de nouveau dans la ruelle sombre et le plaqua encore une fois contre le mur. Son regard fixait intensément celui de l’homme élégant devant lui.

« Dépêche-toi de m’embrasser, directeur You. » Fan Xiao écrasa l’homme contre sa poitrine avec force, capturant soudain ses lèvres dans un baiser profond et urgent. « Je n’en peux plus d’attendre, mon bodhisattva. »

 

--

Note de l’auteur :
Le directeur You éprouve lui aussi des sentiments pour Fan Xiao — il ne voulait simplement pas qu’il s’engage sur une mauvaise voie.
Comment peux-tu être aussi cruel au point de tromper quelqu’un d’aussi bien que lui, Fan Xiao ?

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

 

Créez votre propre site internet avec Webador