Buddha - Chapitre 47 - Ce n'est pas de l'amour romantique.

 

Après avoir goûté à la cuisine de You Shulang, Fan Xiao avait commencé à mépriser la nourriture servie au restaurant. Il était totalement incapable de comprendre comment Lu Zhen, assis en face de lui, pouvait éprouver une telle satisfaction à manger un simple morceau de foie gras.

Il s’essuya la bouche avec la serviette, mettant fin à son repas. Lorsqu’il remarqua le regard de Lu Zhen posé sur lui, il esquissa un sourire de pure convenance : « Je n’ai pas vraiment faim. Je suis déjà rassasié. Mange tranquillement, il n’y a pas d’urgence. »

Lu Zhen reposa son couteau et sa fourchette. Son maintien à table était irréprochable, pourtant Fan Xiao préférait de loin l’attitude de You Shulang : parfaitement maître de lui en public, mais sauvage et sans retenue une fois la porte close.

« Monsieur Fan, les cadeaux que tu m’as offerts récemment sont bien trop précieux. Je ne peux accepter une telle générosité sans avoir rien fait pour la mériter. »

Fan Xiao savait parfaitement ce que Lu Zhen voulait entendre, mais il refusa d’entrer dans son jeu : « Ils n’ont rien de précieux. Ce ne sont que de petits bibelots. »

Lu Zhen, visiblement bien préparé, lança alors une autre phrase : « Un ami n’arrête pas de me demander quelle est la nature de notre relation et pourquoi tu continues à m’envoyer des cadeaux. » Il afficha juste ce qu’il fallait de confusion et de timidité. « Pour être honnête… moi-même, je ne sais pas vraiment quoi lui répondre. »

« Un ami t’a posé la question ? C’est ton petit ami ? Est-ce que je t’ai causé des ennuis ? » Fan Xiao se pencha légèrement en avant, son expression devenant sérieuse.

« Nous sommes de simples amis. » La conversation venait enfin d’entrer sur la bonne voie. Lu Zhen parla lentement. « J’ai déjà rompu. Je suis célibataire maintenant. »

Fan Xiao haussa un sourcil et se renversa contre le dossier de sa chaise, laissant sa colonne s’y enfoncer. Sa voix laissait transparaître une pointe d’intérêt : « Pourquoi ? J’ai entendu dire que ton petit ami était plutôt bien. »

La respiration de Lu Zhen se suspendit, et une amertume épaisse et douloureuse remonta une fois encore. You Shulang n’avait pourtant rien à se reprocher ; ces rares et fugitifs moments de froideur n’étaient guère un tort, comparés à l’immense tendresse qu’il avait toujours montrée.

« Des personnalités incompatibles », balaya Lu Zhen d’un ton léger. « Monsieur Fan est célibataire lui aussi, n’est-ce pas ? »

Cette fois, Fan Xiao resta sans voix ; cet homme d'ordinaire si éloquent et persuasif était momentanément à court de mots.

Il s’était approché de You Shulang avec l’intention de jouer, de le provoquer pour le faire mordre à l’hameçon. Aussi, dire qu’il était célibataire n’était pas totalement faux. Pourtant, pour une raison inconnue, il rechigna à le dire clairement. Il serra les dents un instant avant d’éluder la question avec douceur : « Zhenzhen, devine. »

« Monsieur Fan doit être célibataire. S’il avait un partenaire, celui-ci ne lui permettrait sûrement pas d’envoyer des cadeaux aussi librement à quelqu’un d’autre. »

Lu Zhen se pencha en avant, la poitrine appuyée contre la table, dégageant un mélange de séduction et de douceur : « Alors, Monsieur Fan, pourquoi me fais-tu toujours des cadeaux ?»

Le jeune homme était beau, avec des cils épais qui ressemblaient à des sources d'eau vive. Fan Xiao l’observa et dut reconnaître qu’il correspondait parfaitement à la description : peau claire, visage ravissant et silhouette délicate.

Le bruit sec d’une allumette que l’on craquait résonna dans le restaurant élégant, chose plutôt inconvenante en un tel lieu. Fan Xiao était d’humeur maussade, et naturellement quelqu’un devait en faire les frais. Il releva les paupières et lui lança un regard : «Pourquoi ? Bien sûr, parce que je t’aime. »

Les mains de Lu Zhen se crispèrent soudainement. Il s’attendait à cette réponse, mais l’attitude perpétuellement ambiguë de Fan Xiao la rendait trop brusque. Un instant, Lu Zhen ne sut quelle expression adopter : surprise, panique ou timidité ? Il tenta à plusieurs reprises de maîtriser ses traits, mais au final, ce qui affleura fut une joie pure et sincère d’avoir enfin obtenu ce qu’il désirait.

« Monsieur Fan, c’est vraiment trop soudain », dit Lu Zhen. Ses joues rosirent, mettant encore davantage en valeur son teint déjà plaisant.

Fan Xiao se sentit encore plus irrité, mais son expression devint encore plus douce: «Comment cela pourrait-il paraître soudain ? Le jour où je t’ai demandé de poser pour moi, ne t’ai-je pas déjà dit que je tombais amoureux de chaque vie que je peignais ? »

Ces paroles étaient si singulières que Lu Zhen dut demander confirmation : « Chaque… vie ?»

Fan Xiao posa la boîte d’allumettes, puis prit une gorgée élégante de vin rouge : « Oui, chaque vie. Une sculpture, un bouquet de fleurs, un oiseau en cage, une cigale mourante… et toi aussi, Zhenzhen. »

La couleur quitta lentement le visage de Lu Zhen. Il se redressa, l’incrédulité crispant ses traits : « Dans ton cœur, je suis donc pareil à une sculpture, à un bouquet, à un oiseau, voire à une cigale mourante… ? »

Fan Xiao haussa légèrement les épaules, comme pour l’entériner : « Je les aime, et je t’aime aussi. »

Après un bref moment de vide et de confusion, Lu Zhen commença à analyser rationnellement les paroles de Fan Xiao. Tout ce qu’il avait mentionné, à l’exception de lui-même, relevait soit de l’objet, soit de l’animal. Lui seul était différent.

En se frayant un chemin à travers les ronces et les épines, il était parvenu une fois encore à entrevoir pour lui-même une lueur d’espoir.

Sans plus tourner autour du pot, Lu Zhen demanda franchement : « Monsieur Fan, puisque tu dis m’aimer, es-tu prêt à être en couple avec moi ? »

« Quoi ? »

« Veux-tu être mon petit ami ? »

Fan Xiao inclina légèrement la tête, une ombre de surprise traversant son visage : « Quand je t’ai demandé d’être mon modèle, je pensais avoir été très clair : il s’agit simplement d’une brève interaction spirituelle que j’établis avec mon sujet de dessin afin de chercher l’inspiration. »

« C’est de l’amour, mais pas un amour romantique. » Fan Xiao demanda : « Ai-je été clair, cette fois-ci ? »

« Pas un amour romantique ? » Lu Zhen se mit à trembler, la voix devenant aiguë. « Ne me dis pas que tu ne sais pas comment courtiser quelqu’un ? Tout ce que tu as fait… n’était-ce pas toi qui me poursuivais ? »

L’homme claqua la langue, l’air presque lésé : « Il semble que tu aies encore mal compris. À mes yeux, te faire des cadeaux ne diffère en rien de l’entretien d’une sculpture, de l’arrosage de fleurs, de nourrir un oiseau ou de trouver un coin de terre propre pour une cigale mourante. Il n’y a absolument aucune distinction. »

« Aucune distinction ? » Les paroles de Fan Xiao transpercèrent Lu Zhen comme un poinçon de glace. Il eut l’impression qu’une grande main l’avait poussé droit dans un lac gelé : l’eau glaciale engloutissait son corps, l’entraînant toujours plus profond. Sa vision se brouilla, sa poitrine se serra par manque d’air, l’écrasante pression semblable à un énorme rocher pesant sur lui, l’empêchant de respirer.

« Et puis, je prévois de changer bientôt de modèle. » L’haleine de Fan Xiao était chargée d’une odeur de vin, enivrante mais d’autant plus blessante. « Tu n’es plus approprié. Je pense que nous ne nous verrons probablement plus très souvent à l’avenir. »

Lu Zhen laissa échapper un léger rire. Le tremblement de sa poitrine fit frissonner le vin dans son verre : « Fan Xiao, jouer avec moi est-ce donc si amusant pour toi ? Me prends-tu pour un imbécile ? Crois-tu seulement à toutes les foutaises que tu racontes ? »

Les mains croisées sur la table, Fan Xiao révéla — pour la première fois devant Lu Zhen — une attitude tranchante et écrasante : « Je n’ai aucune raison de dépenser de l’argent pour jouer avec quelqu’un qui n’a aucune valeur. Lu Zhen, depuis le jour où nous nous sommes rencontrés jusqu’à aujourd’hui, je ne me suis jamais comporté de manière déplacée envers toi, et je n’ai jamais prononcé une seule parole légère. Je n’avais aucune intention de te courtiser, encore moins de coucher avec toi. Toutes tes suppositions à mon sujet ne sont que le produit de ton imagination. Devrais-je vraiment être tenu responsable de tes fantasmes ? »

« ……… »

Lu Zhen enfouit son visage dans ses paumes et laissa échapper un rire amer : « Fan Xiao, je n’ai peut-être aucune valeur à tes yeux, mais le fait que tu n’aies même pas épargné quelqu’un d’aussi insignifiant que moi… cela ne peut vouloir dire qu’une chose : tu es un psychopathe ! »

Bondissant sur ses pieds, Lu Zhen projeta violemment le vin rouge de son verre au visage de Fan Xiao : « Va crever, espèce de psychopathe ! »

Traversant à grands pas l’air saturé de l’odeur du vin, Lu Zhen quitta la table furieux. Le restaurant sombra brièvement dans le silence. Sous le poids des innombrables regards indiscrets, Fan Xiao demeura immobile un instant, puis finit par lever sa serviette pour essuyer le liquide rouge sur son visage.

Après avoir déposé l’addition et le pourboire sur la table, il se leva et quitta le restaurant. En marchant, il sortit son téléphone et composa un numéro.

« Président Sha, c’est moi. Cela fait longtemps. Quand est-ce qu’on se fait une sortie ensemble ? Non, rien de sérieux, juste des amis qui se retrouvent pour passer du bon temps. Ah, au fait, ce mannequin de ta société — oui, Lu Zhen, celui dont je t’avais demandé de prendre soin auparavant. Il n’est pas dans son assiette ces derniers temps. Si ton entreprise a des missions hors de la ville ces jours-ci, essaye de lui en arranger quelques-unes, qu’il puisse changer d’air et se détendre l’esprit. Le plus tôt sera le mieux — ce soir serait idéal. Mm, dans ce cas, je serai rassuré. La publicité du nouveau projet de notre société ? Bien sûr, nous continuerons de compter sur toi, Président Sha. Parfait, rencontrons-nous un autre jour pour discuter en détail des questions publicitaires. Ah, et… ne dites surtout pas à Lu Zhen que c’est moi qui t’ai demandé d’organiser cela. D’accord, c’est entendu. Au revoir. »

Après avoir raccroché, le faux sourire qui flottait dans ses yeux disparut aussitôt. Ouvrant WeChat, il tapa rapidement un message.

« Directeur You, mes mains me démangent — j’ai envie de te dessiner. »

 

Traduction: Darkia1030