INGPS - Chapitre 1 - Faible, mais beau

La sensation soudaine d’une chute en apesanteur tira Lu Ping de son sommeil. Aussitôt, une douleur aiguë se propagea dans son dos ; avant même que son esprit n’ait le temps de réagir, une série de rires aigus et cristallins retentit au-dessus de sa tête.

« Pouh ah ah ah ah ah — »

Lu Ping ouvrit les yeux; un visage aux yeux brillants et aux sourcils relevés apparut dans son champ de vision.

« Lu Ping, as-tu mal ? Si c’est le cas, il t’est désormais interdit de dormir ici. Est-ce bien compris ? »

Lu Ping resta quelque peu hébété, étendu de tout son long sur le sol, figé.

Il se souvenait clairement qu’il dormait à l’instant même. L’endroit où il se trouvait était un petit pavillon situé non loin de sa résidence, rarement fréquenté. Après la lecture de l’après-midi, lorsqu’il se sentait fatigué, il avait l’habitude d’y installer un hamac pour faire une courte sieste. Le jeune eunuque qui le servait, Da Sheng, restait alors à ses côtés pour veiller sur lui.

… Où était donc passé ce petit eunuque ?

Lu Ping tourna la tête; le hamac s’était effondré, le livre qui lui couvrait le visage gisait au sol en désordre, et Da Sheng, agenouillé derrière lui, tremblait de tous ses membres.

Lu Ping soupira intérieurement, impuissant. Il tenta de se redresser; la douleur dans son dos lui fit serrer les dents, et ses bras lui faisaient également souffrir sourdement. Il demanda à la personne devant lui : « C’est toi qui m’as donné un coup de pied ? »

« Oui. »

« Je suis tombé ? »

« Exactement ! »

Lu Ping poussa un soupir. « Lu Qiang, que fais-tu ? »

« Il t’est interdit de m’appeler par mon nom ! Tu dois m’appeler “Grande Sœur impériale” !»

La personne qui parlait n’était autre que la huitième princesse, Lu Qiang. Sa mère, la noble consort Xiao, bénéficiait d’une faveur exceptionnelle de l’Empereur; de ce fait, Lu Qiang avait été choyée dès son plus jeune âge, développant un caractère arrogant et autoritaire. Parmi les princes et princesses du palais, elle était la plus gâtée et indisciplinée. Endurant la douleur, Lu Ping aperçut derrière elle tout un groupe de serviteurs du palais et dut répondre : « Très bien, huitième sœur. »

À cet appel, Lu Qiang demeura un instant stupéfaite.

Elle se tenait là, vêtue d’une lourde robe de soie aux multiples couches, le visage orné d’un maquillage délicat et de bijoux raffinés, dominant la scène de toute sa hauteur. En face d’elle, Lu Ping était encore assis en tailleur sur le sol, levant les yeux vers elle avec une expression d’innocence extrême. Son visage était petit, ses pupilles noires occupant presque toute la place du blanc de ses yeux, donnant à son regard une profondeur pleine d'émotions inexprimées. Sa voix encore embrumée par le sommeil portait une douceur légèrement pâteuse, et lorsqu’il prononça « huitième sœur » en allongeant la dernière syllabe, cela toucha inexplicablement une corde sensible.

Sans savoir pourquoi, Lu Qiang se pencha et tendit la main pour saisir le menton de Lu Ping.

Surpris, Lu Ping détourna brusquement la tête et se dégagea.

Lu Qiang s’emporta : « Ne me regarde pas avec ce regard-là ! Comment as-tu pu naître avec un tel visage ? Tu es le digne fils d’une femme de basse condition : séducteur par nature ! Ne crois pas qu’en m’appelant “sœur”, je te considérerai comme mon frère ! »

Lu Ping répondit simplement : « Dans ce cas, Altesse princière, pour quelle raison viens-tu troubler mon repos de midi ? »

« J’étais de bonne humeur, je me promenais, et je suis tombée sur quelqu’un d’aussi malvenu que toi. Cela m’a contrariée; qu’y a-t-il de mal à te donner quelques coups de pied ? »

Quelle ironie cruelle : dormir devant sa propre résidence et tomber malgré tout sur ce démon semant le chaos. Lu Ping jeta un regard à Da Sheng, qui tremblait toujours derrière lui, ramassa le livre par terre et se leva pour partir.

Lu Qiang dit alors : « Ai-je dit que tu pouvais t’en aller ? »

Lu Ping dut s’arrêter.

Lu Qiang poursuivit, triomphante : « Regarde-toi : tu crains ceci et cela, il n’y a pas en toi la moindre allure d’un prince impérial. Je t’ai simplement réveillé pour t’ordonner d’étudier, et pourtant tu prends cet air qui ferait croire que je t’ai maltraité. Ne serais-je pas la risée du palais ? »

Lu Ping n’avait aucune envie de lui répondre.

Voyant cela, Lu Qiang s’adressa de nouveau aux serviteurs derrière elle : « Regardez-le donc, avec son air stupide ! Même aux cours du Pavillon Bahei (NT : Pavillon du Tigre Blanc), il est dernier de la classe, et il ose encore dormir ici. Ne suis-je pas simplement en train de le réprimander ? »

Les serviteurs acquiescèrent aussitôt : « Oui, oui, bien sûr… »

Lu Ping dit calmement : « N’es-tu pas également dans les derniers ? Nous sommes à égalité.»

Lu Qiang resta interdite un instant, puis entra dans une rage folle : « Mensonges ! Comment pourrais-je être aussi sotte que toi ? Mes dissertations n’ont jamais été critiquées en public par le Grand Précepteur ! »

Lu Ping souligna, aggravant la situation : « C’est parce que tu ne les rends jamais. »

Un silence lourd s’abattit sur les lieux. Les sourcils de Lu Qiang semblèrent sur le point de rejoindre ses tempes tant elle était furieuse. « Lu Ping, tu oses manquer de respect à ton aînée ! »

Ayant perdu la face, elle ne put que chercher à se rattraper au plus vite. Elle déclara : «Faisons un pari. Lors du petit examen du mois prochain, si j’obtiens un meilleur résultat que toi, tu t’agenouilleras devant toutes les personnes présentes et tu crieras trois fois : “Altesse princière, j’ai eu tort.” Qu’en dis-tu ? »

« Je ne parie pas avec toi. »

« Tu n’as pas le choix ! »

« Dis ce que tu veux, de toute façon je ne parierai pas. »

Tout en tentant de lisser les plis de la couverture de son livre, Lu Ping appela : « Da Sheng. »
Puis il quitta rapidement les lieux.

« Lu Ping, je ne t’ai pas dit de partir, comment oses-tu t’en aller ! »

Derrière lui, Lu Qiang fulminait encore, mais Lu Ping avait déjà épousseté ses vêtements et quitté le pavillon sans se retourner. En s’éloignant, il crut entendre Lu Qiang crier quelque chose à haute voix, puis les serviteurs alentour éclatèrent de rire. Arrivé à l’entrée de la cour de Cangdi, il se retourna enfin et vit Da Sheng accourir pour le rejoindre.

« Pourquoi arrives-tu si tard ? N’as-tu pas eu peur qu’ils te retiennent ? »

Da Sheng s’essuya la sueur. « Ce serviteur voulait entendre clairement ce que la huitième princesse a dit. »

« Qu’a-t-elle dit ? »

« Ce serviteur a seulement entendu la huitième princesse vous insulter… Elle a dit que vous étiez un morceau de bois et une eau stagnante, qu’on ne pouvait ni en tirer un son ni y provoquer la moindre éclaboussure ; elle a ajouté que, bien que vous soyez d’apparence agréable, vous êtes d’un ennui extrême. »

« … »

Lu Ping remarqua. «, tu pouvais t’abstenir de rapporter ce genre de propos. »

« Mais c’est vous qui m’avez demandé de parler », répondit Da Sheng, avant de se pencher. « Altesse, êtes-vous blessé ? »

Lu Ping secoua la tête. Il entra dans la pièce, posa le Huainanzi qu’il tenait à la main, puis en tira un exemplaire du Gu wen guanzhi.

(NT : Huainanzi : ouvrage philosophique majeur sur le fonctionnement de l’univers et de la société. Gu wen guanzhi : compilation de textes de prose)

Da Sheng reprit : « Quelle malchance… que Votre Altesse tombe sur la huitième princesse en dormant devant sa propre porte. Elle ne passait jamais par ici auparavant; que lui est-il arrivé aujourd’hui… »
Voyant Lu Ping prendre son livre pour ressortir, il demanda : « Où allez-vous, Altesse ? »

« Je ne peux plus retourner au hamac. Je vais à l’arrière de la montagne pour rattraper mes leçons. »

Da Sheng le suivit. « À propos de ce pari évoqué par la huitième princesse, Altesse comptez-vous vraiment y répondre ? »

Lu Ping répondit : « Même si je dis non, je ne peux pas lui laisser l’occasion de réussir et de se saisir d’un prétexte pour se moquer de moi. Autant bien réviser. La Complainte de Jian Shu pour ses soldats ne sont pas encore mémorisées. » (NT : épisode des Commentaires de Zuo, chronique historique couvrant la période des Printemps et Automnes (VIIIᵉ–Vᵉ siècle av. J.-C.))

Après ces mots, il marqua une pause et prit au passage un autre volume, une Anthologie de poésie.

Da Sheng acquiesça. En tant qu’eunuque personnel de Lu Ping, il devait naturellement le suivre pas à pas, mais Lu Ping l’arrêta : « Ne viens pas avec moi. Va m’aider à régler une affaire. »

Après le début de l’automne, le ciel du mont Longshou (NT : litt. mont Tête-du-Dragon) paraissait toujours plus vaste et plus frais qu’ailleurs. Situé à l’est du jardin intérieur, non loin de sa résidence, c’était un endroit où il se rendait souvent autrefois. Cependant, ces derniers temps, les jeunes nobles de la ville de Qi’an venaient fréquemment y faire des courses de chevaux; il n’avait donc plus envie de s’y rendre et préférait chercher des lieux tranquilles.

Il trouva un coin ombragé sous un arbre et s’assit pour réciter ses textes.

Comme l’avait dit Lu Qiang, aux yeux des autres il n’était qu’un morceau de bois, une eau stagnante, le neuvième prince le plus insignifiant du palais, au point que même les serviteurs pouvaient se permettre de se moquer de lui.

Bien que l'Empereur ait eu de nombreux enfants, le statut de chacun était différent. La mère de Lu Qiang était une noble consort, tandis que la sienne n’était plus depuis longtemps qu’une poignée de terre jaunie au jardin Lishan (NT : litt. Jardin du Mont de la beauté). Ainsi, Lu Qiang pouvait le frapper publiquement, mais lui ne pouvait se venger ouvertement.

En revanche, la dépasser lors du petit examen restait chose possible.

« Le seigneur de Zheng me chargea de garder la porte nord. Si l'armée attaquait en secret, le pays pourrait être conquis… »

Lu Ping n’en était qu’à la moitié de sa récitation lorsqu’un vacarme désordonné de sabots retentit au loin. À côté du bois où il se trouvait passait un chemin pour chevaux. L’air d’automne était sec; au moindre souffle de vent, la visibilité au loin semblait voilée d’une poussière jaunâtre. Il s’apprêtait à se replier plus profondément dans la forêt lorsque, déjà, une troupe de cavaliers arrivait en masse.

Lu Ping leva son livre pour se protéger du soleil et observa.

« Hue ! »

Dans le nuage de poussière, les visages de ces hommes restaient indistincts, masqués par le sable soulevé et leurs cheveux au vent, mais leur allure débordait d’ardeur juvénile : brocarts et soieries chatoyantes, fouets levés, rires éclatants mêlés à des souffles haletants. Lu Ping recula instinctivement et plissa les yeux, distinguant vaguement des voix qui se disputaient pour savoir qui était arrivé premier ou second.

Encore quelques fils de grandes familles nobles de Qi’an sorties faire la course.

La troupe passa rapidement et s’éloigna, laissant l’air retrouver son calme. Lu Ping reprit son livre, mais il lui fut impossible de se replonger dans le texte ; il dut changer pour feuilleter distraitement l’Anthologie de poésie.

Peu après, des sabots pressés retentirent de nouveau à l’est, se rapprochant rapidement. En levant la tête, Lu Ping aperçut un cheval apparaître à l’extrémité du chemin, monté par un homme en noir, à la tenue ajustée, suivi de quelques soldats.

« Le pendentif en jade du jeune maître a disparu. Si vous ne le retrouvez pas, vous mourrez de froid ici cette nuit. »

« Oui… »

Le cheval avançait au petit trot devant, tandis que les soldats se penchaient derrière lui pour fouiller le sol. Lu Ping hésita : avancer ou partir ? Après réflexion, il se contenta de tourner le dos et de continuer sa lecture, mais l’un des soldats les plus proches l’interpella brusquement. « Toi, viens ici, aide à chercher ! »

« … »

Bien qu’il fût vêtu simplement et ne ressemblât pas à un maître, il tenait tout de même un livre ; il ne devait pas passer pour un simple domestique. Lu Ping s’étonna intérieurement, mais, par paresse, il ne prit pas la peine de se justifier. De toute façon, ce groupe ne partirait pas de sitôt; autant les aider à trouver l’objet pour qu’ils puissent s’en aller plus vite.

Il rangea son livre et se pencha pour fouiller les herbes. Par un heureux hasard, à la frontière entre le chemin et la prairie, une lueur argentée brillait parmi les touffes d’herbe fine : il s’agissait sans doute du jade perdu. Lu Ping pensa d’abord faire semblant de ne rien voir et attendre que d’autres arrivent jusqu’ici.

Après un long moment, personne ne s’approcha de cet endroit. Il dut donc renoncer, et ramassa le jade : c’était un pendentif de jade blanc, finement ajouré, orné de deux lapins ; le style était simple, les motifs nets. Il en essuya la terre et demanda : « Est-ce celui-ci ? »

L’homme à cheval tourna le regard vers lui. « Oui, apporte-le ici. »

Lu Ping passa une main derrière son dos et leva les yeux vers l’homme sur sa monture.

Quelqu’un à côté le pressa : « On t’appelle, apporte-le au capitaine Zong. »

Ainsi, cet homme à cheval était un petit chef parmi les gardes impériaux; restait à savoir s’il ne portait qu’un titre creux ou détenait un véritable pouvoir. Lu Ping ne bougea pourtant pas d’un pas, demeurant sur place avec un calme parfait.

L’homme à cheval perçut enfin que quelque chose clochait et hésita avant de dire : «Toi…»

À cet instant, un tumulte encore plus confus de sabots s’éleva au loin. La vision devint soudain jaunâtre; Lu Ping leva les yeux et, parmi les cris pour retenir les chevaux, distingua clairement l’arrivée de nouveaux cavaliers. La lumière du soleil fut atténuée par de belles crinières, puis entièrement bloquée par des silhouettes imposantes. Il ne put s’empêcher de reculer légèrement, fronçant les sourcils, tandis que des éclats de voix joyeux lui parvenaient.

« Alors, Zong Yun, tu l’as trouvé ? »

« Dis donc, Yan Zikeng, tu ne pouvais pas me laisser un peu d’avance ? »

« Je t’ai pourtant déjà ménagé. »

« Voilà des paroles que je n’aime guère entendre ! »

Les voix se superposaient, chacun parlant à son tour. Peu habitué à une telle agitation, Lu Ping recula encore de quelques pas. Pourtant, le pendentif de jade restait dans sa main, tel une patate brûlante.

« Je t’avais bien dit d'enlever tes étriers avant de courir, mais tu as refusé. Tu vois le résultat ? »

« Maître, il a été retrouvé. »

« Déjà ? »

Les jeunes nobles en vêtements somptueux, montés à cheval, interrompirent brusquement leur conversation et tournèrent tous le regard dans cette direction. Les chevaux se retournèrent à leur tour, et le visage de Lu Ping apparut pleinement sous la lumière du soleil. Il fronça les sourcils et tendit le jade.

Mais ses pieds demeurèrent immobiles.

L’air se figea instantanément.

« Dépêche-toi donc de le remettre au jeune maître ! »

« Vite ! »

Lu Ping demeura immobile. Il portait une robe simple de couleur grise qui, au premier regard, pouvait le faire passer pour un serviteur ; toutefois, sa posture droite et la façon instinctive dont il tenait sa main gauche derrière le dos (NT : posture de dignité pour montrer qu’on se maîtrise) n’étaient pas celles d’un domestique. Il n’avait jamais besoin de se courber, ni de tendre quoi que ce soit à deux mains.

L’homme à cheval sembla faire un geste pour imposer le silence, puis passa une jambe par-dessus la selle et sauta à terre, avant de s’avancer lentement dans cette direction.

Les serviteurs alentour s’inclinèrent aussitôt et reculèrent.

Lu Ping sembla percevoir la tension soudaine de l’atmosphère. Il leva les yeux et remarqua que les plis de la robe feiyu (NT : vêtement officiel porté par certains officiers de haut rang sous la dynastie Ming) que portait l’homme étaient d’une netteté impeccable; pourtant, l’ampleur de ses mouvements trahissait une aisance désinvolte, et sa démarche était empreinte d’une nonchalance extrême.

Lorsque l'homme s'arrêta enfin devant lui, Lu Ping retint son souffle, leva la tête pour croiser le regard de l’homme et lui tendit le pendentif de jade.

Il attendit longtemps, mais l’autre ne le prit pas.

Au lieu de cela, des doigts rugueux effleurèrent doucement sa joue.

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Note de l’autrice

Après consultation de l’almanach, ce jour est propice à l’ouverture d’un commerce et aux travaux de terrassement; par extension, il est donc favorable à l’ouverture d’un texte et au lancement d’un nouveau projet littéraire (oui, voilà).

En réalité, entre la paresse gourmande, la difficulté d’écrire de la romance historique entre hommes, et un mois de septembre chargé professionnellement, il m’a été très difficile de constituer des chapitres d’avance, ce qui a retardé l’ouverture de ce récit. À présent, j’ai enfin accumulé quatre-vingt-dix mille caractères : moi, Zhu Hansan, je suis de retour~

Par ailleurs, puisqu’il s’agit de ma première tentative dans le genre de la romance historique, la qualité de ce texte n’est pas garantie. J’espère que vous, chers lecteurs, le lirez avec indulgence, sans vous attacher aux détails mineurs. Je me prosterne et vous remercie chaleureusement ! Aaah… je perds mes cheveux…

 

Traduction: Darkia1030

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