Political scheming  - Chapitre 26 - Une vie reconquise de justesse

Lorsque Lu Ping dit qu’il avait mal aux chevilles, Yan Ren s’accroupit pour les examiner.
Les chausses épaisses qu’il portait pour l’hiver avaient été entièrement usées par le frottement. En dessous, il portait une paire de bottines plates assez basses. Après lui avoir retiré les chaussettes, on pouvait voir que la peau fine de ses chevilles était écorchée et pelait par endroits des deux côtés, l’enflure formait déjà de grosses tuméfactions, d’où perlaient quelques minces filets de sang.

Yan Ren fronça les sourcils : « Comment est-ce arrivé ? »

Lu Ping renifla avant de répondre : « C’est l’étrier qui m’a blessé, il me heurtait trop violemment. »

Yan Ren remarqua : « Si ça te faisait mal à cause du frottement, tu pouvais arrêter d’y appuyer le pied ! »

Lu Ping répliqua avec colère : « N’est-ce pas toi qui as dit qu’il ne fallait surtout pas quitter les étriers, sinon on tombait du cheval ? »

« Tu as probablement posé le pied trop en avant et tu ne portais pas de longues bottes, c’est ma négligence. La prochaine fois, mets des bottes hautes, je t’apprendrai à poser correctement le pied dans les étriers. »

Lu Ping se dit intérieurement : ‘il n’y aura absolument pas de prochaine fois’.

Au chevet du lit se trouvait un porte-lampe. Lu Ping étant assis sur le bord du lit, son visage était entièrement éclairé par la lumière, révélant deux traces de larmes nettement visibles.

Yan Ren leva les yeux et rit : « Ce n’est pas vrai… tu as pleuré ? »

En entendant cela, Lu Ping se sentit encore plus lésé; ses yeux se remplirent à nouveau de larmes brillantes.

Yan Ren pencha la tête vers lui, s’approchant, le visage empreint d’une joie mal dissimulée de spectateur amusé : « Tu pleures vraiment ? »

Lu Ping : « … »

Il serra le poing et frappa violemment l’épaule de Yan Ren.

Yan Ren fut renversé au sol sous la poussée, mais éclata de rire à nouveau; appuyé sur ses bras, il observa avec amusement l’air furieux de Lu Ping, comme s’il ne s’en lassait jamais.

Lu Ping s’écria : « Tu es content ? Me voir faire mauvaise figure t’amuse autant ? »

« C’est de ma faute ! Tout est de ma faute ! » répondit Yan Ren en se relevant du sol. « Je vais chercher une pommade pour toi ! Dans le camp de Shuofang, il y a un baume venu de Dianzhou très efficace, il calme la douleur, fait dégonfler et disperse les ecchymoses. Il convient parfaitement à ta blessure : il la guérira à coup sûr ! »

Il partit chercher le médicament.

Une douleur résiduelle parcourait encore les chevilles de Lu Ping, il était comme désarticulé et s’affaissa sur le grand lit pour se reposer.

Yan Ren revint rapidement et s’agenouilla de nouveau devant lui. Il essuya la blessure avec une serviette chaude, puis appliqua doucement la pommade. Lu Ping baissa les yeux sur ses gestes précis et habitués et trouva soudain cela étrange.

À l’exception de Da Sheng et des autres serviteurs, presque personne ne s’était jamais agenouillé devant lui, encore moins pour s’occuper de lui ainsi. Yan Ren, héritier d’un comté, était pourtant à présent à demi agenouillé comme un domestique pour lui appliquer un remède. S’il entrait quelqu’un dans la tente à cet instant, ne trouverait-on pas cela humiliant ?

« Neuvième Prince, si tu ne veux même pas apprendre à monter à cheval, tu seras certainement gêné dans bien des situations à l’avenir. Ne renonce pas simplement parce que la première expérience n’a pas été bonne. »

Lu Ping demanda : « Par exemple, dans quelles situations ? »

Yan Ren continua d’appliquer la pommade fraîche sur sa cheville en disant : « Par exemple, si la route est bloquée par la foule et que tu es pressé, une voiture est bien moins rapide et maniable qu’un cheval. »

Lu Ping trouva cela assez raisonnable.

« Autre exemple plus concret : l’an prochain, au printemps, il y aura un tournoi de polo organisé à la cour. Ce sera très amusant. Si tu ne sais pas monter à cheval, tu manqueras un plaisir rare et précieux. »

Lu Ping fut légèrement surpris : « Un tournoi de polo au palais au printemps ? »

Yan Ren répondit : « Oui. Tu ne le savais pas ? »

Lu Ping rétorqua d’un ton indifférent : « Je ne joue ni au polo ni ne participe aux relations sociales, je préfère ne pas m’informer des réunions. »

Yan Ren sourit et haussa les sourcils : « Ah… Voilà pourquoi je t’ai rencontré si tard. »

À ces mots, Lu Ping ressentit un léger trouble sans raison. Puis il se dit que ce Yan Ren, si sociable, devait sans doute fréquenter toutes sortes de banquets et, en tant que favori du ciel, aimant probablement se mettre en avant, il devait naturellement aussi jouer au polo. Lu Ping, lui, n’y allait jamais; il était donc normal qu’ils n’aient aucun lien.

Il demanda alors : « Si un tournoi de polo a lieu l’an prochain, tu iras ? »

« Bien sûr. Non seulement le polo, mais aussi le cuju (NT: ancien jeu chinois de ballon) et les combats d’arts martiaux, je participerai à tous. »

Yan Ren changea ensuite de cheville pour continuer les soins.

En le voyant si attentif à le soigner, Lu Ping finit par se décider : « De retour au palais, je m’entraînerai sérieusement à l’équitation. »

Yan Ren sourit : « Parfait. Alors c’est convenu : au printemps prochain, on ira jouer au polo ensemble ! »

Une fois la dernière couche de pommade appliquée, Yan Ren se laissa aller en arrière et contempla son œuvre avec satisfaction. Bien que les blessures de Lu Ping fussent encore traversées de légères élancements, Yan Ren l’assura avec une confiance absolue : « Le gonflement aura disparu demain matin, et la blessure devrait être complètement guérie en une journée. » À contrecœur, Lu Ping choisit de lui faire confiance, pour l’instant.

Yan Ren se leva et commença à ranger la tente, se déplaçant avec une aisance qui trahissait son habitude. Il rinça la serviette et remit la pommade en place, d’un geste vif mais précis. Le regard de Lu Ping s’attarda sur lui, traversé par une tempête silencieuse de pensées et d’émotions.

Incapable de retenir sa curiosité, Lu Ping demanda : « Yan Ren, tu es particulièrement heureux aujourd’hui. »

Yan Ren répondit avec un sourire : « Quand est-ce que je ne le suis pas ? »

Lu Ping secoua la tête, un léger sourire aux lèvres. « Ce n’est pas pareil. Aujourd’hui, c’est différent. Il s’est passé quelque chose de bien ? »

À ces mots, le sourire de Yan Ren s’élargit, mais il ne répondit pas immédiatement. Il s’approcha du lit, souleva légèrement le pan de sa robe et s’assit à côté de Lu Ping. Leurs épaules se frôlèrent à peine, un contact léger mais volontaire.

En croisant son regard, Lu Ping y vit bien plus que le reflet doré de la lampe : au fond des pupilles sombres de Yan Ren brillait une joie indéniable, mêlée à une impatience difficilement contenue.

« Mes parents reviennent » avoua enfin Yan Ren, la voix débordante d’une excitation qu’il peinait à retenir.

Ah. C’était donc cela. L’expression de Lu Ping s’adoucit. « Où sont le général Yan et Madame Yan, à présent ? »

« Je n’en suis pas totalement sûr » admit Yan Ren après réflexion. « Il y a quelques jours, Sa Majesté a mentionné qu’ils étaient arrivés à Weizhou. Ils devraient sans doute déjà être à Huating. S’ils sont effectivement en route, ils atteindront Qi’an dans un peu plus de dix jours. »

« C’est en effet une excellente nouvelle. » répondit Lu Ping avec sérieux, d’une voix empreinte d’une sincérité rare.

Yan Ren se redressa brusquement. « Viens, je t’accompagne au palais ! »

Lu Ping hésita un instant, puis exprima son inquiétude : « Pourrions-nous… éviter de monter à cheval cette fois ? »

Yan Ren éclata de rire. « Bien sûr. Je te préparerai une calèche et je la conduirai moi-même ! »

Peut-être parce qu’il était de si bonne humeur, rien ne semblait l’importuner ce jour-là — ni le fait de soigner quelqu’un, ni celui de tenir les rênes en tant que cocher.

La calèche suivit d’un pas régulier l’avenue Zhuque, ses roues résonnant doucement sur les pavés. Lorsqu’elle atteignit la porte Danfeng, Zong Yun et Da Sheng attendaient déjà depuis un long moment.

Soutenu par Da Sheng, Lu Ping descendit avec précaution. En franchissant les portes du palais, il se retourna et salua Yan Ren d’un geste de la main. Celui-ci restait debout près de la calèche, souriant avec chaleur, sans la moindre trace de trouble.

Comme Yan Ren l’avait promis, la pommade fit merveille. Dès le lendemain, le gonflement avait entièrement disparu, laissant une peau intacte et sans douleur.

Sa blessure complètement guérie, Lu Ping prit une décision ferme : il apprendrait sérieusement l’équitation.

À partir de ce moment, ses matinées furent consacrées aux études au pavillon Baihu et ses après-midis au champ d’entraînement impérial, où il s’exerçait à monter à cheval.

En plein hiver, aucun noble du palais ne venait s’entraîner, si bien que Lu Ping était seul. Son absence de statut et d’influence faisait que les eunuques chargés des écuries se montraient indifférents, accomplissant leur tâche sans enthousiasme ni assistance. Mais cette froide négligence convenait parfaitement à Lu Ping : loin des regards indiscrets, il pouvait monter à cheval en toute liberté.

Jour après jour, sa persévérance porta ses fruits. Le quinzième jour du douzième mois, à quinze jours seulement du Nouvel An, il était enfin capable de contrôler son cheval avec aisance sur le terrain d’entraînement.

***

Parallèlement, l’armée de la frontière nord de Yan Cen revint également à Qian’an.

C’était le cœur de l’hiver : les terres du nord étaient plongées dans un froid extrême où rien ne poussait. Les soldats turcs, épuisés et démoralisés, manquaient aussi de réserves suffisantes de vivres, si bien qu’ils suspendirent les combats. Yan Cen put alors conduire une partie de l’armée de Zhenbei depuis Wuwei vers le sud pour rentrer à la capitale et rendre compte de sa mission.

Lu Ping apprit qu’après être entré par la porte de la ville, Yan Cen se rendit directement au palais. Il eut une audience avec l’empereur dans le Taihe Dian (NT : Hall de l’Harmonie Suprême, représentant le centre du pouvoir impérial) et rapporta en détail chacune des batailles menées contre les Turcs au cours des trois dernières années. L’empereur promulgua ensuite un édit impérial, élevant son rang : de simple baron de Zhenbei, Yan Cen fut promu marquis de Zhenbei et reçut le titre de Grand Maréchal, avec en plus le titre honorifique de marquis de Guannei, marque d'estime impériale sans pareille.

En un instant, la ville de Qian’an fut remplie de voix d’admiration et d’envie.

Le lendemain était le dernier jour de cours au pavillon Baihu. Dès l’arrivée de Yan Ren dans la salle d’études, presque tous les étudiants se précipitèrent vers lui, l’entourant de toutes parts pour le féliciter.

« Jeune Maître, tu seras désormais petit marquis ! Félicitations, petit marquis ! »

« J’ai entendu dire que Sa Majesté t’autorisait à partir l’an prochain à la frontière nord avec le marquis pour y commander les troupes ? »

« Nous ne pourrons plus étudier ensemble, quel dommage ! »

« Qian’an est une si belle ville, pourquoi aller dans le nord ? Reste ici ! »

Lu Ping fut surpris : « Yan Ren va partir dans le nord l’an prochain ? »

Alors son souhait allait enfin se réaliser.

Mais… pourquoi l’empereur avait-il si facilement autorisé son départ de Qian’an, loin du Fils du Ciel ?

Au milieu de la foule, Yan Ren était également entouré de toutes parts et Lu Ping ne pouvait pas s’approcher pour demander des explications. À ce moment, Fu Yi, assis devant, se retourna et dit à Lu Ping : « Neuvième Prince, Zikang est probablement lui-même désireux d’aller dans le nord, mais le processus d’approbation de Sa Majesté n’a pas été si simple. »

Lu Ping fut surpris : « Comment ça ? »

Fu Yi répondit : « Yan Shushu a demandé à l’empereur de laisser Yan Ren le suivre dans le nord, mais Sa Majesté a répondu de manière vague et n’a jamais donné son accord. »

C’était bien le style de l’empereur.

« Ensuite, n’ayant pas d’autre choix, Yan Shushu a dit que sa femme avait attrapé un refroidissement dans les régions frontalières et que sa santé était mauvaise, demandant à rester à Qian’an pour se reposer et se rétablir. C’est seulement alors que l’empereur a accepté. »

Lu Ping fut profondément choqué.

En réalité, il s’agissait simplement d’un échange : Yan Ren, remplacé par Madame Yan en tant qu’otage. Tant qu’un membre de la famille restait sous contrôle, la famille Yan continuerait à servir loyalement l’empereur sans nourrir d’autres intentions.

L’empereur devait également savoir que Yan Ren avait atteint l’âge où il fallait former de nouveaux jeunes généraux. L’envoyer au nord, tout en gardant sa mère à la capitale, était pour lui la solution la plus appropriée.

Mais pour la famille Yan, cela restait un regret qu’ils ne pouvaient accepter.

En y pensant, Lu Ping posa son livre et regarda vers la foule. À travers les interstices, il aperçut enfin le visage de Yan Ren : bien qu’il réponde avec aisance aux félicitations, le sourire dans ses yeux n’était pas vraiment joyeux.

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Réponse au manuscrit de Liu An :

Les thèses de Gongsun Long telles que « un cheval blanc n'est pas un cheval » ou «séparer la dureté de la blancheur » sont des jeux de langage vides de substance, sans véritable fondement logique, et ne tiennent pas face à l’examen sans qu’on ait besoin de les réfuter. Elles ne conviennent pas au monde d’aujourd’hui.

L’intention de Maître Zhuang ne réside pas dans l’examen des origines du « doigt » (NT : allusion à un passage du Zhuangzi  sur l’opposition entre le doigt en tant que concept et le doigt en tant qu’objet réel.) et du « cheval », mais dans l’échange mutuel des contraires et l’éclairage réciproque. Ainsi, Liu'an ne doit pas s’obstiner aveuglément à étudier le paradoxe du « doigt et du cheval ». Car un doigt, un cheval, tout cela relève des dix mille choses du monde.  Prendre ceci comme fondement n'est pas meilleur que prendre cela. Il ne faut pas s’accrocher à sa propre perspective pour juger autrui.

Laissé par Yuan Shan.

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent_du

 

 

 

 

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