Ces molosses étaient élevés par Lu Fang.
Cette année-là, afin d'assister aux combats entre chiens et taureaux, il avait fait élever tout spécialement un groupe de molosses à la nature particulièrement féroce et d'une sauvagerie extrême. Ils étaient gardés près de l'hippodrome situé à l'extrémité nord du Jardin de l'Est. L'empereur comme l'impératrice étaient tous deux au courant de cette affaire.
L'impératrice obtint de la bouche des serviteurs la confirmation de ce qu'elle savait déjà.
Elle trembla de colère de tout son corps, ferma les yeux et demeura silencieuse pendant un long moment. Ce ne fut qu'au bout d'un certain temps qu'elle les rouvrit.
Comme si elle avait ravalé toute son indignation, avalant sa colère en silence, elle relâcha la manche qu'elle avait froissée à force de la serrer, puis déclara d'une voix contenue : « Les molosses ont blessé et effrayé la princesse héritière, au point qu'elle a failli perdre la vie, entraînant presque la mort de deux êtres à la fois. Je transmets l'ordre de ce palais : tous les molosses doivent être exécutés. Pas un seul ne doit être épargné ! »
« À vos ordres Majesté ! »
Était-ce tout ? Lu Ping observa l'impératrice en silence.
Il la vit reprendre, le visage empreint de dureté : « Quels sont les hommes du Bureau impérial des Écuries chargés de les élever ? Ils ont failli à leur devoir de surveillance. Qu'ils soient tous exécutés à coups de bâton ! »
« ... À vos ordres Majesté ! »
À la fin, toute force sembla quitter l'impératrice. Le corps légèrement penché, soutenue par une servante du palais, elle fut la première à sortir de la salle principale et quitta la cour de Cangzhu.
Comme si elle n'avait plus d'autre ordre à donner.
Elle ne pouvait même pas toucher un seul cheveu de Lu Fang. Que cette affaire eût ou non un lien direct avec lui, l'impératrice était incapable de poursuivre davantage l'enquête.
La gorge de Lu Ping était si sèche qu'elle le brûlait.
Il détourna son regard du dos de l'impératrice qui s'éloignait, puis le reporta sur l'eunuque qui venait de recevoir les ordres.
Esquissant un léger sourire, il demanda : « Monsieur l'eunuque, lorsque vous irez demain à l'hippodrome pour procéder aux exécutions, pourriez-vous m'emmener avec vous ? »
*
Ce ne fut qu'au milieu de la nuit que l'état de Fu Yu s'améliora quelque peu. La nuit était profonde et la rosée abondante, l'impératrice craignait que la ramener au Palais de l'Est au beau milieu de la nuit ne lui fasse prendre froid. Elle décida donc de la laisser passer la nuit dans la cour de Cangzhu.
Lu Jing resta à son chevet jusque tard dans la nuit avant de quitter la chambre et de se rendre dans la pièce annexe pour voir Lu Ping. Comme il s'y attendait, celui-ci ne dormait pas.
Lu Ping demanda : « Ge, comment va ma belle-sœur ? »
Lu Jing s'assit au bord de son lit. La lueur de la bougie faisait paraître ses yeux rougis. «Juste après l'accouchement, elle n'arrêtait pas de pleurer. » murmura-t-il, ses mots empreints d'une culpabilité inexprimée. « Elle disait même qu'elle n'avait pas tant souffert que cela... Je ne sais vraiment pas comment je pourrais un jour réparer ce qu'elle a enduré. »
Après un moment de silence, Lu Ping demanda : « Tong Li t'a-t-il expliqué la cause de l'accident d'aujourd'hui ? »
« Oui. » Lu Jing acquiesça avec hésitation.
« Frère impérial, crois-tu vraiment que les chiens de Lu Fang ont été libérés par accident?»
Le regard de Lu Jing se durcit. Après un long moment, il répondit : « Il y a huit chances sur dix que ce soit intentionnel. »
Lu Ping eut un léger rire froid. « Je suis non seulement certain qu'il l'a fait volontairement, mais je suppose également qu'il a reçu les instructions de la noble concubine Xiao ou de Lu Zhi et qu'il a agi ainsi pour leur compte. »
Lu Jing, épuisé, couvrit ses yeux de sa paume et inspira profondément avant de dire : «Heureusement, cette fois, A Yu n'a subi aucun accident. Si sa vie avait été en danger, j'aurais certainement poursuivi cette affaire avec eux jusqu'au bout. »
Lu Ping savait que, comme l'impératrice, Lu Jing n'avait aucune preuve. Il ne pouvait donc pas aller dénoncer Lu Fang devant l'empereur et demander qu'il soit puni.
Mais Lu Ping, lui, était seul, sans attaches ni entraves et il ne craignait rien, quelle que soit la situation.
Le lendemain, Lu Ping apparut à l'heure prévue sur l'hippodrome.
À sa grande surprise, Lu Fang était également là.
Le terrain de l'hippodrome était plus élevé sur les côtés et plus bas au centre. La poussière soulevée retombait donc facilement et ne se dispersait pas vers les autres parties du Jardin de l'Est. À l'est se trouvait la forêt d'érables où l'incident s'était produit la veille, à l'ouest s'étendaient, sur plusieurs centaines de pas, la piste équestre et le sentier montagneux escarpé, qui se prolongeaient jusqu'au mont Longshou situé à l'extérieur du palais.
Après que les molosses eurent été libérés pour être exécutés, Lu Fang apparut au moment opportun à l'extrémité de la piste, avec une voix nonchalante : « Que se passe-t-il donc ? »
Lu Ping regarda dans sa direction et vit qu'il se tenait les mains derrière le dos, jetant un coup d'œil à l'hippodrome en contrebas. Il ne semblait nullement surpris.
Le chef des gardes impériaux s'avança et lui rapporta alors l'accident de la veille. Lorsqu'il entendit que les molosses avaient effrayé Fu Yu, une lueur de satisfaction traversa les yeux de Lu Fang. Mais lorsqu'il apprit ensuite que tous les molosses allaient être abattus, il ne manifesta pas la moindre peine et dit seulement d'un ton indifférent : « Oh. Puisqu'il en est ainsi, procédez donc à l'exécution. »
Les molosses étaient naturellement féroces et cruels. Les tuer à proximité risquait de blesser quelqu'un, il fallait donc les abattre à l'intérieur de l'enclos. Les gardes dressèrent leurs arcs recourbés et commencèrent à tirer des flèches.
Dès que le premier molosse fut touché et s'effondra, les autres, pris de panique, se mirent tous à fuir dans tous les sens, se jetant contre les barrières avec leur tête.
Lu Fang se tourna pour partir.
Lu Ping l'arrêta : « Sixième frère impérial, ces chiens qui ont blessé la princesse héritière étaient tous élevés par toi. »
Lu Fang répondit avec indifférence : « Oui et alors ? »
Lu Ping déclara : « Tu ne comptes pas rester jusqu'à la fin avant de partir ? Lorsque ce sera terminé, nous irons ensemble rendre visite à la princesse héritière au palais Anren. Sinon, ceux qui connaissent la situation diront simplement que Son Altesse le sixième prince est trop occupé par ses affaires mais ceux qui l'ignorent pourraient croire que tu n'oses pas y aller par culpabilité. »
L'expression de Lu Fang devint extrêmement intéressante : elle mêlait stupéfaction et colère.
C'était probablement la première fois qu'il voyait Lu Ping prononcer des paroles aussi acérées et pleines de sous-entendus. Il le dévisagea avec incrédulité pendant quelques instants, puis renifla froidement et resta finalement observer l'exécution à contrecœur.
Lu Ping dit au garde le plus proche : « Pourriez-vous me prêter un arc et des flèches, je vous prie ? Merci. »
Une fois l'arc et les flèches en main, Lu Ping arma son arc et fixa une flèche. Regardant les quelques molosses restants courir dans tous les sens dans l'enclos, il murmura : «Lequel d'entre eux a effrayé la princesse héritière hier ? »
Da Sheng, derrière lui, supposa : « Puisqu'il s'agit de celui qui a mordu, ce doit certainement être le plus féroce de tous. »
À ces mots, Lu Ping pointa sa flèche vers le molosse qui courait le plus rapidement sur le terrain. Il tira, mais la flèche tomba brusquement à trois pouces derrière les pattes arrière de l'animal.
Le molosse se retourna aussitôt, retroussa les babines et grogna férocement en direction de la flèche.
Voyant cela, Lu Fang ricana : « C'est celui-là, le plus difficile à dresser. Autrefois, j'ai même failli être mordu par lui. »
« Vraiment ? »
Alors c'est parfait, pensa Lu Ping.
Il arma de nouveau son arc et tira une autre flèche. Celle-ci tomba encore à trois pouces derrière les pattes arrière du molosse.
L'animal devint encore plus furieux et se mit à aboyer sauvagement en direction de Lu Ping, les crocs découverts.
Lu Fang le regarda de biais avec un sourire moqueur : « Quel genre de niveau de tir à l'arc est-ce donc ? Ne viens-tu pas te ridiculiser ? Laisse-moi faire si tu n'en es pas capable. »
Lu Ping répondit : « Ne sois pas pressé. »
Depuis son enfance, il avait manqué de vêtements et de nourriture. Son corps était donc plus frêle que celui des autres. En équitation ou au maniement de la lance, il était naturellement inférieur aux autres. Mais pour le tir à l'arc, ce n'était pas forcément le cas. Lors de la dernière évaluation des compétences civiles et militaires, s'il ne s'était pas blessé au bras, il aurait encore pu concourir pour un classement au tir à pied.
Une nouvelle flèche partit.
Cette fois, elle se planta dans l'arrière-train du molosse.
L'animal poussa un cri de douleur et se précipita vers Lu Ping, mais fut arrêté par la barrière. Pourtant, personne ne s'attendait à ce qu'il supporte la douleur, accroche ses griffes à la clôture et parvienne à passer par-dessus.
Da Sheng poussa un cri d'effroi : « Votre Altesse, attention ! »
Lu Ping abaissa son arc et saisit à mains nues une flèche.
Il cria d'une voix forte : « Reculez ! »
Tous les gardes autour de lui reculèrent instinctivement.
Lu Fang, réalisant tardivement le danger, recula tandis que ses eunuques se précipitaient pour le protéger, se retirant précipitamment vers le sentier forestier.
D'un côté se tenaient les gardes équipés et les archers et de l'autre, deux hommes seuls vêtus de simples habits. Dans cette confrontation inégale, le molosse tourna vers Lu Fang ses yeux brillants d'une haine féroce.
Le cœur de Lu Ping se mit soudain à battre violemment.
Lu Fang poussa un cri de terreur, hurla et se mit à courir vers le chemin forestier. Les crocs du molosse déchirèrent le pan de la robe de l'eunuque.
Lu Fang cria : « Qu'attendez-vous pour venir me sauver ?! »
Lu Ping tenta de garder son calme et cria d'une voix forte : « Nous avons reçu l'ordre de l'impératrice de tuer ces molosses. Tant que les molosses ne sont pas morts, nous ne pouvons pas rendre compte de notre mission. Tirez ! »
« Tu es fou ! Ne tirez pas ! Quelle audace ! » hurla Lu Fang, terrifié.
La scène tomba momentanément dans le chaos. Les gardes derrière eux ne surent plus quoi faire. Mais finalement, ils ne bandèrent pas leurs arcs et ne s'avancèrent pas non plus pour secourir Lu Fang.
Le jeune eunuque trébucha à mi-chemin. Pourtant, le molosse ne le mordit pas. Il continua simplement à poursuivre Lu Fang sans relâche.
Lu Fang courait tout en hurlant : « Vous tous ! Lorsque je serai rentré, je demanderai à ma mère de me rendre justice ! Je vous ferai tous tuer ! Mère ! Mère, sauve-moi ! »
Soudain, son pied glissa. Il dévala la pente et disparut de la vue. Le molosse derrière lui sauta également à sa suite.
Les arbres en contrebas bruissaient dans l'obscurité, bloquant la vue. Il était désormais impossible de savoir ce qui se passait.
« Cela ne va pas... Si le sixième prince venait réellement à avoir un accident, nous... »
Lu Ping se tourna vers cette voix et vit qu'il s'agissait du grand eunuque qui accompagnait habituellement l'impératrice.
Lu Ping comprit ce qu'il voulait dire. Il déclara donc volontairement : « La maîtresse du harem est l'impératrice. Qu'est donc la noble concubine Xiao pour oser outrepasser l'autorité de l'impératrice ? »
Puis il ramassa l'arc au sol. « Vous autres, continuez ici à vous occuper des chiens restants. J'irai moi-même voir la situation. Si quelque chose arrive, j'en prendrai la responsabilité. »
Personne ne voulait prendre cette responsabilité. Seuls Lu Ping et Da Sheng continuèrent.
C'était le sentier forestier menant au mont Longshou. Autrefois, Lu Ping l'empruntait souvent, il connaissait donc très bien la topographie des lieux.
Il trouva la pente escarpée par laquelle Lu Fang avait glissé. En regardant en contrebas, il vit que le molosse mordait férocement le mollet de Lu Fang sans vouloir lâcher prise. Lu Fang, tout en poussant des cris de douleur, frappait la tête de l'animal avec une pierre qu'il tenait dans sa main.
Lu Ping arma son arc et tira une flèche qui atteignit précisément le cou du molosse. Celui-ci s'effondra aussitôt. Mais Lu Ping, n'étant pas rassuré, tira encore deux flèches successives : la première transperça le cou, la seconde le crâne. Toutes deux avaient frappé des points vitaux. Le molosse cessa définitivement de bouger.
Le visage couvert de larmes, Lu Fang cria : « Tu ne vas pas venir m'aider à remonter ? Appelle un médecin impérial ! Ma jambe est fichue ! »
Lu Ping fit signe à Da Sheng de rester sur place. Puis il descendit lui-même la pente escarpée pas à pas et arriva devant Lu Fang.
S'il l'avait pu, il aurait vraiment voulu laisser le molosse mordre Lu Fang jusqu'à ce qu'il meure.
Mais personne ne pouvait agir selon ses propres désirs et faire ce qu'il voulait à sa guise. Tout comme l'impératrice et Lu Jing ne pouvaient pas décider arbitrairement du sort de Lu Fang, lui non plus ne pouvait pas le tuer.
En pensant à cela, Lu Ping sourit et demanda : « Lu Fang, est-ce que tu as volontairement libéré les molosses ? »
Lu Fang inspira brusquement, surpris.
« Si l'enfant que porte ma belle-sœur impériale était mort, ton objectif aurait été atteint. Et si ma belle-sœur impériale avait également péri, alors tu aurais fait d'une pierre deux coups. » Lu Ping marqua une pause. « Plutôt que de parler de ton objectif, il serait plus juste de dire que celui de la noble concubine Xiao a été atteint. »
Il n'y avait personne d'autre à cet endroit. Lu Ping regardait Lu Fang d'une position dominante, avec une attitude de supériorité. Lu Fang ne put s'empêcher de le fixer avec colère et, serrant les dents de rage, répondit : « Tu es donc assez intelligent. C'est bien moi qui l'ai fait volontairement. »
Puis il prit un air faussement satisfait. « Ah, je pensais que ces sales bêtes mordraient au moins Fu Yu quelques fois. L'idéal aurait été une mort pour deux vies. Je ne pensais pas qu'elle réussirait même à mettre son enfant au monde saine et sauve. Elle a vraiment eu de la chance. Heureusement que c'est une fille. Si c'était un garçon, vous feriez mieux de prier pour qu'il survive jusqu'à son premier anniversaire. »
En disant cela, il afficha de nouveau un sourire sinistre.
Ce sourire glacial et terrifiant, tout comme le sang qui continuait à jaillir abondamment de sa propre jambe, était saisissant d'horreur. Il frappa Lu Ping en plein cœur comme une épée retournée contre lui.
Lu Ping déclara froidement : « Tu l'as donc réellement fait volontairement. »
Lu Fang haussa les sourcils. « Oui. Mais alors ? Tu n'as aucune preuve. Comment pourrais-tu me condamner ? »
Le sang de sa jambe avait teinté de rouge le tissu auparavant immaculé. Sa situation était extrêmement misérable, mais il semblait pourtant avoir déjà remporté la victoire et avoir repris l'avantage.
« C'est dommage, mais c'est vrai : je n'ai aucune preuve. » Lu Ping hocha calmement la tête. « Par exemple, si je voulais maintenant m'occuper de toi, je n'aurais moi non plus aucune preuve. »
« Quoi ? » Lu Fang resta stupéfait.
Avant même qu'il ait eu le temps de réagir, Lu Ping leva l'arc recourbé qu'il tenait dans sa main et l'abattit violemment sur lui.
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Lettre à Yuan Shan
Toi, tu voyages dans les terres lointaines, moi, je demeure retenu au seuil de mon foyer . Séparés l’un de l’autre par deux régions, il n'est pas un seul jour où mon esprit ne vole vers toi.
J'ai l'impression que les jours passent trop vite, et pourtant je redoute l’interminable longueur des nuits. En ton absence, le temps semble filer comme un cheval blanc franchissant une brèche, si soudain et fugace. (NT : Expression désignant le temps qui s'écoule extrêmement rapidement. Le cheval galopant n'est visible que pendant une fraction de seconde pour l’observateur)
Liu Chen a déjà pris ses fonctions. Song Xin n'a pas encore achevé ses études. Jingci jouit toujours d’une bonne santé. Ma belle-sœur a cependant connu un accouchement difficile et dangereux.
Heureusement, notre petite princesse possède une grande force et pleure chaque jour, ce qui est de bon augure pour un nourrisson. Elle a été appelée Yiwen, nom qui évoque une vertu florissante et une culture raffinée (NT : Yi(懿 ) vertueux ; Wen (文) raffinement, culture). Je lui confie mes espoirs d’une brillante destinée lettrée, en souhaitant seulement qu’elle grandisse en santé, année après année.
À ton retour, je ne la présenterai au monde qu’à l’occasion de la cérémonie de son premier anniversaire.
Je dépose cette lettre dans le casier à livres, la confiant au vent du Sud afin qu'il la porte jusqu'au Nord-Ouest.
Puisse celui qui réside au loin dans les montagnes être sain et sauf.
Respectueusement,
Liu'an s’incline.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent_du
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