Political scheming - Chapitre 41 - Je ne souhaite pas monter sur le trône

Les cloches funèbres finirent par retentir dans le palais impérial, leur son se répercuta dans tout le ciel de Qian’an.

Ce ne fut que dans la seconde moitié de la nuit que la Garde impériale, le camp de Shuofang et les hommes du Bureau des serviteurs impériaux achevèrent de nettoyer les différents endroits qui avaient été ravagés par les combats. Tous les derniers partisans des rebelles furent enfermés dans le palais Ganlu, tandis que les cadavres des rebelles furent comptés, enveloppés dans des toiles blanches et alignés à l’extérieur du palais, parmi lesquels se trouvaient ceux de Lu Zhi, Lu Fang et Lu Zhao.

Quant aux dépouilles de Lu Jing, de l’empereur et de l’impératrice, elles furent placées dans des cercueils provisoires, disposés dans la salle principale du palais Shenlong.

Da Sheng avait tiré Lu Ping de force jusque là puis celui-ci s’était affaissé sur le sol et était resté à regarder fixement le cercueil de Lu Jing, sans le quitter des yeux pendant deux heures.

À côté de lui, les concubines et les princesses du palais pleuraient, s’évanouissaient, plongées dans une profonde détresse, leurs lamentations traversant les couloirs au point de rendre le vent lui-même encore plus froid. Fu Yu était elle aussi agenouillée sur l’un des coussins de prière, mais elle ne pleurait pas. Ses deux yeux sans éclat fixaient simplement le cercueil de Lu Jing, telle une statue.

Après avoir entendu ces pleurs pendant si longtemps, Lu Ping finit par prendre appui sur ses mains pour se relever et sortit du palais.

La neige continuait de tomber à gros flocons. Fu Yi s’avança vers lui à travers la neige et le salua.

Lu Ping parvint péniblement à écarter ses lèvres déjà gercées et demanda : « Que se passe-t-il ? »

Fu Yi lui rapporta : « La concubine Xiao s’est pendue dans le palais Qinse. Lors d’une patrouille, l’armée Longwu a intercepté près de la porte Fanglin un eunuque qui s’apprêtait à escalader le mur pour s’enfuir. Il s’agissait de la concubine Deng déguisée. »

La concubine Xiao était la mère biologique de Lu Zhi. Après la défaite de Lu Zhi, elle savait certainement qu’elle ne pourrait pas rester en vie et n’avait donc pu choisir que la manière la plus digne de mourir. La concubine Deng était la mère biologique de Lu Zhao. Elle avait probablement décidé de profiter du chaos pour s’enfuir après que Lu Zhi eut tranché la tête de Lu Zhao et l’eut jetée devant la porte de son palais. Quant à savoir si elle avait, ou non, participé au projet de soulèvement de Lu Zhao, nul ne le savait.

Lu Ping se contenta de dire : « Enfermez-la d’abord. Nous verrons cela demain. Autre chose ? »

Fu Yi hésita un instant avant de poursuivre : « La huitième princesse semble avoir subi un choc. Elle est devenue folle dans son propre palais. … Par ailleurs, je ne trouve pas mon frère. Il n’est ni chez lui ni au camp de la Garde impériale. »

Le frère aîné de Fu Yi, né de la même épouse légitime, était Fu Xuan, commandant de la Garde impériale. Il avait disparu sans laisser de traces. Impossible de savoir si les hommes de Lu Zhi l’avaient attiré ailleurs par une ruse pour détourner son attention ou s’il avait lui-même manqué à son devoir.

« Pour tout le reste, il faudra attendre l’audience de demain matin pour en discuter. » déclara Fu Yi.

Lu Ping resta indifférent, il s'affaissa sur les marches et s'assit.

Après un long moment, Fu Yi s’avança à son tour et s’assit deux marches plus bas.

Lu Ping regarda son armure imprégnée d’une odeur de sang et se souvint alors qu’il l’avait encore vu au domaine des Yan avant la tombée de la nuit. Lorsqu’ils s’étaient séparés, Fu Yi lui avait dit qu’il avait rendez-vous ce soir avec un vieil ami et qu’il devait se rendre dans le quartier de Yongxing.

Lu Ping fronça les sourcils et demanda : « Comment as-tu su qu’il y avait une rébellion dans le palais ? »

À ces mots, le regard de Fu Yi se figea. Après un long silence, il passa lourdement sa large paume sur son visage et une certaine lassitude marqua davantage ses traits.

Il finit par dire à voix basse : « Je crois que je me suis peut-être trompé sur quelqu’un. »

« Quoi ? »

Fu Yi eut un sourire amer : « Autrefois, Zikeng et Xinbai me conseillaient toujours de ne pas fréquenter Xu Yan. Ils avaient raison. »

Xu Yan ?

Cela faisait longtemps que Lu Ping n’avait pas entendu ce nom. Cet étudiant issu d’une famille modeste, qui avait été à l'Académie impériale comme une étoile entourée d’une multitude d’admirateurs, avait, disait-on, obtenu la première place aux examens impériaux du printemps cette année et avait été nommé rédacteur à l’Académie Hanlin. Moins de deux mois plus tard, il avait été promu fonctionnaire au temple Dali. Sa vie n’avait donc absolument plus aucun point de contact avec celle de Lu Ping.

Il demanda : « Que lui est-il arrivé ? »

La pomme d’Adam de Fu Yi bougea. Sa voix était rauque : « Cette nuit, j’étais censé être de service au camp de Shuofang mais il m’a invité. C’était la première fois qu’il prenait lui-même l’initiative de m’inviter. » À ces mots, ses yeux se teintèrent même de rouge. Comme pour chercher à fuir son regard, il détourna la tête et parvint difficilement à poursuivre : « … Il m’a fait boire jusqu’à ce que je sois ivre mort, je n’étais plus maître de moi-même, et puis il… »

Lu Ping n’y comprenait rien.

Fu Yi poursuivit : « Plus tard, un serviteur est venu me réveiller et m’a dit que Li Wenye, le vice-ministre du ministère des Rites, était venu me chercher. Il était complètement affolé. Il disait que son épouse était entrée au palais aujourd’hui et n’était toujours pas rentrée chez eux, il y avait neuf chances sur dix qu’un coup d’État militaire ait eu lieu. Il m’a demandé de prendre des soldats pour aller la secourir. »

Après avoir parlé, il leva la tête vers la neige et laissa le vent nocturne sécher les traces de larmes qui subsistaient au coin de ses yeux.

Lu Ping ne comprenait pas. Il demanda : « Si le seigneur Li vous cherchait, il aurait dû se rendre au camp de Shuofang, non ? Comment savait-il que vous étiez à Yongxing ? »

« Je ne sais pas. » Fu Yi renifla et sembla ne plus vouloir se rappeler ces événements. «Je ne sais vraiment pas… À ce moment-là, l’alcool s’est dissipé d’un seul coup. Ce n’est que maintenant que je commence peu à peu à comprendre toute cette affaire. »

Lu Ping fronça les sourcils et réfléchit : « Tu veux dire que Xu Yan était de connivence avec Lu Zhi. »

« Je ne sais pas. » répéta Fu Yi.

Lu Ping remarqua que son expression était à la fois mélancolique et abattue. Il était presque affalé sur les marches, secouant sans cesse la tête et répétant qu’il ne savait pas. Le choc provoqué par la trahison d’un ami devait être trop important. À cela s’ajoutaient les combats menés toute la nuit : épuisement physique et effondrement psychologique le torturaient conjointement, au point qu’il ne pouvait plus réfléchir.

Lu Ping ne posa pas les autres questions qui demeuraient dans son esprit. Il se dit que si la rébellion de Lu Zhi était réellement liée à Xu Yan, alors il ne lui pardonnerait jamais.

Lu Ping ne dormit pas de toute la nuit.

Il était incapable de dormir. Il resta devant le cercueil de Lu Jing et écouta toute la nuit les sanglots et les lamentations. Plus tard, quelqu’un proposa de placer les cercueils de l’empereur et de Lu Jing dans deux palais distincts. Lu Ping put alors être séparé des nombreuses concubines et rester seul avec Fu Yu dans le palais latéral pour veiller Lu Jing.

Plus tard, épuisée, Fu Yu s’endormit affaissée sur son coussin de prière. Fu Yi la ramena de force au palais Anren dans ses bras.

Puis, la noble concubine Chen, qui avait servi l’empereur de son vivant, vint trouver Lu Ping et lui annonça que, lors de l’audience du lendemain matin, Lu Ping devrait se présenter à la cour et prendre en charge les affaires de l’État.

Ce ne fut qu’alors que Lu Ping comprit que, dans toute la cité impériale, il n’y avait en réalité personne de plus apte que lui à prendre les rênes des affaires.

Il veilla toute la nuit.

L’aube finit par poindre timidement.

La neige avait cessé de tomber. Le soleil n’était pas encore apparu et la glace sur les routes n’avait pas encore fondu. Après avoir changé de vêtements, Lu Ping suivit durant un long moment le vieil eunuque de l’Office des Serviteurs impériaux depuis le palais Liangyi, avant d’arriver enfin au palais Taiji.

Le palais Taiji était le lieu où, d’ordinaire, l’empereur se rendait à la cour et dirigeait les affaires de l’État. Lu Ping n’y était encore jamais venu. Lorsqu’il parvint derrière le rideau suspendu, il s’arrêta instinctivement, refusant de sortir.

À l’extérieur, les voix s’élevaient de toutes parts et résonnaient sous les voûtes de la grande salle, au point de lui donner le vertige.

Après que l’eunuque derrière lui l’eut pressé à plusieurs reprises, il finit par avancer d’un corps raide et gravit les marches.

Au-dessous de lui, les fonctionnaires vêtus de robes officielles violettes, rouges et vertes se mirent aussitôt en mouvement avec une parfaite discipline et s’inclinèrent pour saluer Lu Ping. Le vent froid traversa la grande salle, faisant légèrement frissonner Lu Ping.

Il ne connaissait presque aucun des ministres qui se tenaient en contrebas.

Le premier était un fonctionnaire âgé vêtu d’une robe officielle violette, portant une barbe. Les yeux embués de larmes, il déclara d’une voix accablée : « Par le passé, Sa Majesté commençait ses audiences matinales et les achevait tardivement, consacrant toute son existence à gouverner et à prendre soin de ses sujets. Dans le cœur de votre vieux serviteur, il surpassait même l’empereur Guangxiao et pouvait rivaliser de grandeur avec le soleil et la lune ! Hélas… »

Sur ces mots, il éclata en sanglots.

Qui était donc cet homme ?

Lu Ping ne le reconnaissait vraiment pas et ne savait pas non plus quelles paroles de consolation employer. Après avoir longuement réfléchi, il finit par répondre d’un ton raide : « Monsieur, veuillez faire votre deuil. »

Puis un autre fonctionnaire, vêtu d’une robe rouge et âgé de plus de cinquante ans, sortit des rangs. Tremblant de tout son corps, il déclara : « Aussi longtemps que Sa Majesté a régné, votre vieux serviteur a été en fonction. Durant ces vingt-trois années, sa bienveillance et ses vertus ont été profondes… Maintenant que Sa Majesté a accompli son grand départ (NT : 大行, terme honorifique désignant la mort de l’empereur), votre vieux serviteur souhaiterait véritablement partir à sa suite ! »

En disant cela, il se laissa tomber en arrière, sur le point de s’évanouir, mais un autre fonctionnaire parvint heureusement à le retenir et à le relever.

Et celui-ci, qui était-ce ?

« … Monsieur, veuillez faire votre deuil. » répéta Lu Ping.

Plusieurs autres fonctionnaires exprimèrent à leur tour, les uns après les autres, leur profonde affliction face à la mort de l’empereur et au coup d’État qui avait secoué le palais, comme s’ils pleuraient en racontant leur malheur.

Finalement, l’homme qui se tenait au tout premier rang s’avança.

Ses tempes étaient blanchies, son visage couvert de rides, sa démarche lente et son dos déjà légèrement courbé. Il s’appuyait sur un simple bâton de bois.

Enfin, Lu Ping en connaissait un.

C’était le Grand Chancelier Liang Hansong, un vénérable érudit confucéen, vétéran de deux règnes et qui allait désormais devenir un vétéran de trois règnes, placé au-dessous d’un seul homme et au-dessus de tous les autres.

Liang Hansong prit lentement la parole : « Votre vieux serviteur réussit l’examen impérial à l’âge de dix-sept ans et obtint la première place à l’examen du palais lors de la troisième année du règne de l’empereur Wen. Il entra à la cour avec le titre de langzhong (NT : fonction administrative correspondant à un cadre intermédiaire de haut rang) au ministère des Rites, puis eut personnellement le privilège d’assister à l’accession de Sa Majesté au trône. Souverain sage et ministres vertueux, le vent et les nuages se sont rencontrés favorablement (NT : idiome désignant une rencontre bénéfique entre des personnes destinées à accomplir de grandes choses), leur alliance était appelée à traverser les âges. Sans la capacité de Sa Majesté à reconnaître les talents et à les employer à bon escient, jamais le Dasheng d’aujourd’hui, paisible et prospère, ne serait devenu ce qu’il est. Son Altesse le prince héritier possédait un cœur bienveillant et savait honorer les hommes de talent et travailler humblement avec ses subordonnés. Votre vieux serviteur est âgé et pensait qu’avec un héritier aussi sage et éclairé, Sa Majesté ayant quelqu’un pour lui succéder, il pourrait enfin prendre sa retraite en paix. Mais je ne pensais pas que… »

L’indifférence qui avait jusque-là habité Lu Ping se troubla enfin.

Liang Hansong était le premier à avoir mentionné Lu Jing.

Retenant les larmes qui lui montaient aux yeux, Lu Ping déclara : « Le chagrin de Votre Excellence, n’est-il pas aussi le mien ? Mon père impérial est décédé et mon frère impérial a péri en protégeant Sa Majesté. En une seule nuit, tout est devenu méconnaissable. Désormais, nous ne pouvons que mener une enquête approfondie sur la rébellion armée du prince Wu, sans faire preuve de la moindre indulgence ni épargner aucun de ses partisans, afin d’apaiser les âmes célestes de mon père impérial et de mon frère impérial.»

Liang Hansong s’inclina légèrement : « De l’avis de votre serviteur, il faudrait commencer par enquêter sur les soldats de l’armée Shence qui étaient de garde hier soir, sur les soldats chargés de surveiller les différentes portes du palais, en particulier ceux qui gardaient la porte Anli, ainsi que sur les proches des familles venus au palais réciter les sutras. Il faudra les interroger sévèrement afin de découvrir tous ceux qui sont impliqués, puis les punir en fonction de leurs crimes. Les principaux instigateurs devront subir la peine de responsabilité collective (NT : punition s’étendant aux proches ou aux associés du coupable), tandis que les moins impliqués pourront être exilés. »

La cour entière devint instantanément silencieuse.

Lu Ping parcourut du regard les couvre-chefs officiels, l’un après l’autre, et se souvint soudain des paroles que Lu Fang avait prononcées de son vivant la nuit précédente : la moitié de la cour appartenait au parti du prince Wu.

Un frisson le parcourut.

Il ignorait lesquels exactement, mais, en fin de compte, personne ne s’était levé pour prendre la défense de Lu Zhi et personne ne s’était opposé à la proposition de Liang Hansong.

Lu Ping hocha la tête : « Alors faisons selon les recommandations du grand chancelier Liang. Le ministère des Rites se chargera des funérailles de mon père impérial, de ma mère impériale et de mon frère impérial. Quant à… » Il s’interrompit, puis poursuivit avec une certaine hésitation : « Quant au reste, le temple de Dali, le ministère de la Justice et la Cour des censeurs formeront une commission judiciaire tripartite afin d’enquêter en profondeur sur l’affaire de la rébellion du prince Wu. »

Après avoir parlé, il vit trois hommes sortir lentement des rangs. Il s’agissait probablement du ministre du temple de Dali, du ministre de la Justice et du grand censeur. Les trois hommes s’agenouillèrent, reçurent l’ordre, puis regagnèrent leur place.

Lu Ping dirigea son regard vers le siège du ministre du temple de Dali et aperçut quelqu’un qui se tenait derrière lui.

Xu Yan.

Comme tous les visages qui l’entouraient lui étaient inconnus, Lu Ping remarqua rapidement Xu Yan, qui était jeune, excessivement beau et arborait toujours cette expression froide et indifférente.

Il se rappela alors les paroles que Fu Yi lui avait adressées avant l’aube. Si Xu Yan était réellement le conseiller derrière la rébellion du prince Wu, alors l’expression détachée et parfaitement calme qu’il affichait à cet instant était vraiment trop bien jouée.

Tandis que Lu Ping réfléchissait, un ministre venu présenter une requête interrompit ses pensées.

Le ministère des Rites demandait comment organiser les funérailles du grand maréchal Yan Cen, dont la cour avait reçu la veille la nouvelle de sa mort au combat ; le ministère de la Justice demandait si les prisons risquaient de manquer de place et s’il pouvait emprunter des locaux au ministère de la Guerre ; le ministère des Travaux demandait s’il y avait des endroits du palais nécessitant des réparations…

Lu Ping en avait la tête lourde. Heureusement, pour chaque affaire, Liang Hansong et les autres chanceliers du Secrétariat central et de la Porte du Conseil fournissaient des propositions concrètes de mise en œuvre, si bien qu’il ne se retrouva pas complètement perdu.

Finalement, un officier militaire prit la parole pour faire son rapport : « À la deuxième veille de la nuit dernière (NT:entre 23 heures et 1 heure), un incendie s’est soudainement déclaré dans la demeure du grand précepteur Song. Le feu s’est propagé sans discontinuer dans les trois pièces situées autour de la chambre du grand précepteur Song et, à l’aube, il ne restait plus que les structures calcinées ! »

Le visage de Lu Ping changea radicalement.

Toute la salle éclata en tumulte, les expressions devenant diverses : certains affichaient une profonde tristesse, d’autres soupiraient avec émotion, tandis que quelques-uns demeuraient impassibles.

Comment cela pouvait-il être une telle coïncidence ? Comment se pouvait-il que, précisément au cours de cette même nuit où le palais avait été plongé dans le chaos politique, la demeure de Song Siyuan ait également pris feu ?

Lu Ping demanda précipitamment : « Et mon maître ? »

« … On a retrouvé un cadavre carbonisé parmi les débris du lit qui se trouvait dans la chambre du grand précepteur. Il est désormais impossible d’en distinguer les traits, mais à en juger par sa stature, il s’agit probablement du grand précepteur Song lui-même. »

Les jambes de Lu Ping se dérobèrent sous lui. Il recula de deux pas avant de parvenir tant bien que mal à retrouver son équilibre.

Song Siyuan était son maître au pavillon Baihu depuis plusieurs années. Bien qu’en raison de la discrétion avec laquelle Lu Ping dissimulait ses capacités, Song Siyuan ne lui eût guère accordé d’attention, il avait retenu dans son cœur la majeure partie de ce que son maître lui avait enseigné. Dans son cœur, tout comme Lu Jing, il éprouvait un profond respect et une grande admiration pour cet enseignant.

Il ne put s’empêcher de s’emporter : « Et les soldats chargés de patrouiller la nuit ? Pourquoi n’ont-ils pas éteint l’incendie ? »

« Ils sont intervenus, mais le feu était trop important… Ils n’ont pas réussi à le maîtriser. »

Après avoir parlé, l’officier militaire s’agenouilla en tenant sa tablette cérémonielle, et déclara d’une voix forte : « La cause de l’incendie demeure inconnue. S’il s’agit simplement d’un accident provoqué par la sécheresse de l’air et la chute d’une bougie, cela peut encore s’expliquer. Mais si quelqu’un a commis un méfait et assassiné le grand précepteur en fonction, alors il s’agit d’un crime extrêmement grave. Votre serviteur supplie Votre Altesse d’ordonner une enquête approfondie sur cette affaire ! »

(NT : Le ‘hu’ () était une tablette cérémonielle tenue par les fonctionnaires à la cour, servant à la fois de support pour leurs notes et de symbole de leur fonction et de leur rang. Le fait que l’officier tienne son hu tout en s’agenouillant souligne qu’il se trouve dans une situation officielle et solennelle.)

Lu Ping avait l’esprit assailli de pensées et ne savait pas quelle décision prendre. Liang Hansong s’apprêtait à parler lorsque Lu Ping l’interrompit : « J’ai compris. Cette affaire sera confiée à… » Il s’interrompit, regarda en direction du temple de Dali, puis se ravisa : «Le temple de Dali consacrera tous ses efforts à l’instruction des affaires du prince Wu et du prince Yan et ne pourra donc pas s’en charger. Quant à l’incendie de la demeure du grand précepteur, l’enquête principale sera confiée à la préfecture de Jingzhao. »

Après avoir parlé, il ajouta : « Grand chancelier Liang, qu’en pensez-vous ? »

Liang Hansong répondit : « Votre Altesse est sage et clairvoyante. »

Voyant que tout le corps de ce dernier tremblait et qu’il semblait sur le point de ne plus pouvoir tenir debout, Lu Ping se souvint soudain d’avoir autrefois entendu Lu Jing dire que, lorsque l’empereur était encore au pouvoir, il faisait souvent apporter un siège à Liang Hansong durant les audiences. Il déclara donc : « Grand chancelier Liang, vous êtes fatigué de rester debout. Asseyez-vous donc pour délibérer. »

Liang Hansong secoua cependant la tête : « Si Votre Altesse ne s’assied pas, comment votre vieux serviteur oserait-il s’asseoir avant vous ? »

Lu Ping réfléchit un instant, puis déclara : « C’est vrai. Dans ce cas, apportez-moi également une chaise. »

Un eunuque descendit chercher une chaise, mais Lu Ping entendit Liang Hansong dire : «Lorsque Votre Altesse montera sur le trône et deviendra empereur à l’avenir, vous siégerez également sur le haut siège de la salle Ming. Vous asseoir dès maintenant ne saurait donc être considéré comme une usurpation de préséance. »

« Quoi ? » Lu Ping resta stupéfait.

En un instant, il comprit immédiatement ce que Liang Hansong voulait dire. Un profond sentiment de nausée, inexplicable, lui envahit le cœur et il lâcha spontanément : « Je ne monterai pas sur le trône ! »

La grande salle devint silencieuse.

Lu Ping sentit que ses paroles pouvaient prêter à confusion. Il ajouta donc à voix haute : « Je ne serai pas empereur ! »



--

Note du traducteur

Le système décrit s’inspire du modèle institutionnel de la dynastie Tang (618–907), notamment avec les Trois Départements et Six Ministères.

Rôle des différentes institutions :



Nom  / Chinois  / Rôle

Ministère des Rites   礼部 Lǐbù     Gère les rites, cérémonies et funérailles impériales.

Temple de Dali        大理寺 Dàlǐsì    Haute institution judiciaire chargée des affaires criminelles importantes. ‘Temple’ prend ici le sens d’institution officielle

Ministère de la Justice   刑部 Xíngbù   Administre la justice pénale, les prisons et les sanctions.

Cour des Censeurs   御史台 Yùshǐtái    Organe de surveillance et de contrôle des fonctionnaires, chargé notamment de dénoncer les abus et d'enquêter sur les fautes officielles.

Préfecture de Jingzhao   京兆府 Jīngzhàofǔ    Administration judiciaire et policière de la capitale et de sa région.

Ministère des Travaux   工部 Gōngbù  S'occupe des travaux publics, constructions, réparations et infrastructures.

Ministère de la Guerre   兵部 Bīngbù   Gère l'administration militaire, notamment les troupes, les affectations et certains aspects de la logistique militaire.

Secrétariat central   中书省 Zhōngshūshěng   Participe à la rédaction et à la formulation des décisions impériales. Liang Hansong en est le superviseur.

Porte du Conseil   门下省 Ménxiàshěng   Organe chargé notamment de l'examen et de la validation des décisions impériales avant leur mise en œuvre.

Office des Serviteurs impériaux   内侍省 Nèishìshěng   Administration des eunuques et serviteurs du palais, chargée des affaires internes de la cour impériale.

Armée Shence   神策军 Shéncèjūn   Corps militaire d'élite chargé notamment de la protection de la capitale et du palais. Créé au VIIIᵉ siècle, sous le règne de l’empereur Xuanzong.

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent_du

 

 

 

 

Créez votre propre site internet avec Webador