Lu Qiang était sans conteste la plus belle et la plus favorisée des princesses. Dès son entrée, plusieurs jeunes aristocrates, hommes et femmes, présents dans la salle s'approchèrent pour la saluer. Elle portait une veste courte jaune clair, assortie d'une jupe à motifs brodés d'un délicat motif de losanges rouge et abricot. Drapée d'un châle de soie, sa chevelure était ornée d'épingles dorées et de fleurs rouges, complétant son allure royale et délicate.
Lu Ping demeura assis à sa place, observant les groupes passer devant lui pour former un cercle autour de Lu Qiang.
Lu Jing soupira, impuissant. « Qiang'er, tu étais encore presque en retard. »
Lu Zhi ajouta : « Qiang'er, viens rencontrer les nouveaux arrivants. Voici le second fils du duc Fu, et voici le jeune maître Yan, de la famille des marquis du Nord. »
À travers la muraille humaine, Lu Ping aperçut vaguement Lu Qiang s'approcher avec grâce, ses pas légers et raffinés. Son regard était empreint de tendresse, son visage rayonnait d'un charme timide. Sa voix, douce et suave, résonna dans la salle. « Jeune Maître. »
Yan Ren s'inclina respectueusement : « Votre Altesse, huitième princesse. »
Lu Ping ne put s’empêcher de frissonner — comment Lu Qiang pouvait-elle sembler être devenue une toute autre personne ?
L’heure du cours approchait; les conversations s’apaisèrent peu à peu, et chacun regagna son pupitre pour s’asseoir, droit et digne. Le bruit s'étant enfin calmé, Lu Ping poussa un soupir de soulagement et se plongea dans son livre.
Soudain, la voix de Lu Qiang retentit à l'avant. « Attendez, je veux changer de place. »
Le geste de la servante qui déposait les coffrets de livres s’interrompit.
Lu Ping entendit des pas et, bientôt, une paire de chaussures apparut dans son champ de vision. Il leva les yeux et vit que Lu Qiang se penchait vers lui, le dominant du haut de sa stature. Elle lui adressa un sourire. « Je veux m’asseoir ici. »
Cette fauteuse de troubles ne pouvait passer une journée sans lui causer du tort. Lu Ping répondit : « Ta place est là-bas. »
« Échange avec moi », insista Lu Qiang.
En temps normal, Lu Ping aurait cédé, préférant éviter tout conflit inutile. Mais aujourd’hui, sa place était idéale : au dernier rang, devant lui la haute silhouette de He Xinbai bloquait la vue du siège du maître, derrière lui la brise fraîche entrant par la porte — on ne pouvait rêver mieux. Il n’avait aucune envie de changer.
Il jeta un coup d'œil à la place de Lu Qiang – quel cauchemar ! Autour d’elle se trouvaient Lu Zhi, Lu Fang et Lu Zhao, tous des personnages redoutables, véritables tigres et loups. S'y asseoir serait comme un agneau entrant dans la gueule du tigre. Il ne pourrait plus suivre le cours tranquillement de toute la journée.
Lu Qiang reprit : « Neuvième frère, n’as-tu pas entendu ? »
Lu Ping fut légèrement surpris. Lu Qiang semblait plus calme aujourd'hui. Bien que ses paroles fussent toujours autoritaires, son ton était remarquablement retenu. Il demanda :
« Pourquoi ? »
En entendant ces paroles, Lu Qiang laissa apparaître dans ses yeux une pudeur qui ne semblait pas lui appartenir; elle jeta même un regard en direction du voisin de Lu Ping. Celui-ci tourna la tête : assis à côté de lui se trouvait Yan Ren.
« … »
Ah, ainsi elle souhaitait s’asseoir près de Yan Ren. Lu Ping comprit vaguement la raison de son désir d’échanger de place.
Dès lors, il était encore plus hors de question de la laisser parvenir à ses fins. Lu Ping se faisait un plaisir de prendre part à toutes les choses au monde capables de contrarier la Huitième Princesse; feindre l’innocence était un art dans lequel il excellait.
Il déclara : « Huitième sœur, je ne changerai pas. J’ai occupé cette place le premier; pour quelle raison devrais-je te la céder ? »
Le visage de Lu Qiang se teinta enfin d’une colère qu’elle ne parvenait plus à contenir. Elle abaissa la voix : « Lu Ping, n’as-tu pas peur que je te donne une leçon ? Si tu ne veux pas m’irriter, range tes affaires et cède-moi la place immédiatement. »
Elle restait donc bien la même Lu Qiang.
Lu Ping feignit l’incompréhension : « Huitième sœur, d’ordinaire tu es assise avec Sixième frère. Pourquoi veux-tu soudainement échanger avec moi aujourd’hui ? Serait-ce que vous vous êtes disputés ? »
Lu Qiang renifla froidement : « Si tu ne ranges pas toi-même, j’ordonnerai à quelqu’un de le faire. »
Lu Ping posa fermement la main sur les livres étalés sur son pupitre et poursuivit :
« Puisqu’il s’agit d’une querelle, il convient de vous réconcilier. Entre frère et sœur de même sang, il n’y a pas de rancune qui dure jusqu’au lendemain. Je suis certain que Sixième frère se réjouira de se réconcilier avec toi. »
Lu Qiang fit signe à la servante de saisir le coffret de livres de Lu Ping; celui-ci l’immobilisa aussitôt de l’autre main et s’écria : « D’ailleurs, tu n’as toujours pas expliqué pourquoi tu veux cette place ! Y a-t-il ici de l’or ou des perles ? Non ! Il n’y a que la bave que j’ai laissée en m’assoupissant tout à l’heure ! »
Des rires éclatèrent alentour.
Furieuse, Lu Qiang s’accroupit aussitôt pour s’emparer elle-même du coffret.
« Qiang’er, ne fais pas de scandale. Viens t’asseoir ici, auprès de ton Sixième frère. »
La voix de Lu Zhi retentit à l’avant. Bien qu’il demeurât assis droit sans se retourner, il était manifestement parfaitement informé de la situation; son ton, sévère, ne souffrait aucune contestation.
Lu Qiang lança à Lu Ping un regard plein de fureur, fit quelques pas pour retourner à sa place, puis s’arrêta et revint soudainement.
Lu Ping la regarda avec incertitude.
Lu Qiang esquissa soudain un sourire et dit lentement : « Neuvième frère, aujourd’hui ta sœur te cède cette place. Mais te souviens-tu de notre pari ? Après-demain aura lieu le petit examen. Si je te bats, non seulement tu devras t’agenouiller devant moi en criant trois fois “Votre Altesse Princesse”, mais tu devras également échanger ta place avec moi. »
Lu Ping ne répondit pas.
Ce pari, proclamé unilatéralement valable et assorti d’une surenchère de conditions, n’était qu’une exigence déraisonnable dont seule Lu Qiang était capable. Il pouvait, dans son for intérieur, ne pas en tenir compte; toutefois, il lui était impossible d’en déclarer seul l’invalidité.
Perdu dans ses pensées, il mit un long moment à s’apercevoir qu’un regard demeurait fixé sur lui. Il tourna la tête : Yan Ren, appuyé sur sa main, l’observait en penchant légèrement la tête, un fin sourire aux lèvres; il était impossible de savoir depuis combien de temps.
Lu Ping sursauta. Yan Ren dit : « Il semble que la Huitième Princesse et le Neuvième Prince ne s’entendent guère. »
Lu Ping marmonna : « Ceux qui ne s’entendent pas avec moi sont nombreux. »
Yan Ren poursuivit : « Votre Altesse a tout à l’heure, défendu son point de vue avec raison et sans servilité, ce qui contraste entièrement avec notre première rencontre au début du mois dernier; j’en suis fort surpris. »
Lu Ping répondit : « Il n’y a pas lieu d’être surpris; ce n’était qu’un accident. »
Yan Ren sembla soudain comprendre, puis ajouta d’un air pensif : « Je sais désormais pourquoi vous refusez d’échanger de place avec elle. »
Lu Ping, interloqué : « Que savez-vous donc ? »
Yan Ren baissa les yeux en fronçant légèrement les sourcils; le sourire dans son regard se fit plus marqué. « Votre Altesse, Zikeng connaît vos sentiments; toutefois, il n’est point nécessaire… » Il parut hésiter, puis soupira. « Il n’est point nécessaire de s’obstiner à occuper cette place dans le seul but de vous rapprocher de moi. »
Ces paroles étaient d’une logique obscure; Lu Ping, horrifié, s’exclama : « De quoi parlez-vous ? »
Yan Ren reprit : « Si l’on considère uniquement la commodité d’écoute, la place de la Huitième Princesse est plus appropriée. Les élans sentimentaux ne devraient pas être mêlés aux études. »
Lu Ping : « … »
Yan Ren ajouta : « Toutefois, si cela peut inciter Votre Altesse à redoubler d’efforts et à remporter le petit examen, l’on pourra dire que Zi Keng aura accompli une bonne action sans le vouloir. »
Il parlait avec le plus grand sérieux, mais Lu Ping comprenait de moins en moins. Ils ne s’étaient rencontrés que deux fois, et chaque fois il demeurait incapable de saisir les intentions du jeune seigneur : tantôt il le taquinait sous prétexte que ses cheveux étaient en désordre, tantôt il lui faisait remettre un pendentif aux deux lapins sans même l’avoir nettoyé, ajoutant qu’un objet offert ne pouvait être repris, puis il s’asseyait à côté de lui et tenait à présent ces propos dénués de sens.
Que cherchait-il donc au juste ?
Lu Ping, à court de paroles, choisit de détourner la tête. Justement, derrière le paravent du couloir latéral, quelqu'un entra.
« Le Grand Précepteur est arrivé ! »
Tous, dans la salle, se levèrent et saluèrent selon le rite de Confucius : « Maître. »
Le vieillard assis à la chaire avait déjà les tempes blanchies, mais demeurait plein de vigueur; teint rosé et cheveux blancs, il s’agissait de Song Siyuan, ancien Vice-Chancelier du ministère des Rites. Après avoir servi deux empereurs et accompli de hauts mérites, il s’était retiré; l’Empereur l’avait cependant personnellement invité à enseigner au Pavillon Baihu, où il occupait le poste de Grand Précepteur du Prince héritier.
Selon son habitude, il commença le cours par une copie de textes : chacun retranscrivit des passages célèbres des Quatre Livres et des Cinq Classiques, afin de consolider leurs apprentissages. Le silence régnait dans la salle; seuls s’entendaient le froissement des manches contre les pupitres et le bruit des pinceaux que l’on reposait.
Après une demie heure, lors d’une pause, Lu Ping se rendit au pupitre de Lu Jing pour faire vérifier sa copie.
Lu Jing demanda : « As-tu pratiqué l’écriture ces derniers jours ? »
Lu Ping répondit honnêtement : « Oui. »
Lu Jing sourit : « Pourtant, à voir le tranchant de ton trait, on dirait que tu n’as guère exercé depuis longtemps. À moins que… tu ne sois réellement souffrant ? »
Lu Ping secoua vivement la tête : « Non, je vais très bien !… C’est seulement que je suis de mauvaise humeur. »
Lu Jing jeta un regard vers son pupitre : « Tout à l’heure, Qiang’er voulait échanger sa place avec toi; pourquoi as-tu refusé ? »
« Qui voudrait s’asseoir à côté de Lu Fang ? Plutôt mourir que d’aller m’installer là-bas ! » répondit Lu Ping à voix basse, les dents serrées, avant de s’arrêter. « Frère, souhaiterais-tu que j’y aille ? »
Lu Jing sourit et secoua la tête : « Non. C’est seulement que cela ne ressemble guère à ton caractère… Est-ce la raison de ta mauvaise humeur ? »
Lu Ping acquiesça, puis secoua de nouveau la tête; il n’avait guère envie d’en parler :
« Ma place n’est pas idéale non plus. La personne assise à ma droite est quelque peu importune. »
Lu Jing remarqua : « À voir le jeune seigneur Yan converser si agréablement avec toi, je pensais que vous aviez une bonne relation. »
En entendant une nouvelle fois le mot « relation », Lu Ping frissonna par réflexe : « Pas du tout. Nous ne nous sommes rencontrés pour la première fois que le mois dernier. »
Lu Jing demanda : « Alors en quoi peut-il t’importuner ? »
Lu Ping éprouvait quelques difficultés à s’exprimer; la vérité lui restait en travers de la gorge. Il prit un air douloureux et songea : il nourrit des sentiments pour moi, mais je ne suis pas une manche coupée (NT : expression désignant l’amour entre hommes); je ne l’aime pas !
Lu Jing le regarda avec sollicitude : « Puisque cela t’importune, n’en parlons plus. »
De son côté, Yan Ren observait les deux frères assis côte à côte devant lui et nota : « Il semble effectivement que Lu Ping et Lu Jing entretiennent d’excellentes relations. »
Fu Yi répondit : « C’est évident. Le Prince héritier se montre proche et affable envers tous; à l’égard de ce frère cadet, il en est naturellement de même. On pourrait même dire que la Neuvième Altesse est celle qui est le plus attaché au Prince héritier. »
Yan Ren baissa la tête et referma son cahier de calligraphie.
Fu Yi reprit soudain : « Au fait, tu ne m’as pas encore répondu à la question que j’ai laissée en suspens tout à l’heure. »
« Quelle question ? »
« Celle concernant tes relations avec le Neuvième prince. De quelles relations s’agit-il exactement ? »
Yan Ren se trouva lui aussi dans l’embarras; la vérité lui demeurait impossible à formuler. Il afficha une expression empreinte de regret et songea : Il nourrit des sentiments pour moi, mais je ne m'intéresse pas aux hommes ! Je ne l'aime pas comme ça !
Traduction: Darkia1030
Check: Hent_du
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