IRNDGL - Chapitre 30 - Courir

Entre le moment où Johan aperçut l’horrible scène à l’intérieur de cette chambre jusqu’à celui où il perdit connaissance, il ne s’écoula qu’un court instant.

Son esprit conservait encore l’image de ces fleurs d’un blanc pur poussant hors de la chair sanguinolente ; devant ce contraste terrifiant, un frisson lui parcourut le cuir chevelu et ses poils se dressèrent.

Mais il n’eut pas le temps de réagir pour fuir.

L’instant suivant, sa vision devint complètement noire, et une douleur dépassant toutes les limites envahit son corps.

Cette seconde à la fois brève et interminable fut d’un désespoir absolu.

Il sentait avec une netteté effrayante les filaments de sang s’accrocher à sa peau, puis s’infiltrer centimètre par centimètre dans ses oreilles, ses yeux, sa bouche et ses narines.

De l’épiderme, aux organes internes, jusqu’au cerveau.

Johan eut l’impression d’être un sac gonflé, rempli de chair et de sang, que l’on mélangeait frénétiquement de l’intérieur. Une fois figé, ce qui resta n’était déjà plus lui, ni même quelque chose pouvant être considéré comme une personne.

Le mage noir d'âge mûr qui se tenait à la porte cessa soudainement de bouger et sa tête retomba, le regard vide.

Sa main reposait encore sur la poignée de la porte, et, sur le dos de celle-ci, des filaments de sang semblèrent ramper un moment avant de disparaître.

« Gaaa— », murmura-t-il imperceptiblement.

Johan recula pas à pas et referma doucement la porte.

En descendant l’escalier, il murmurait, perdu, d’une voix hachée : « Je… je, je dois… je dois… »

On aurait dit qu’il venait tout juste d’acquérir la capacité de parler, balbutiant quantité de paroles dénuées de sens.

Mais en arrivant au rez-de-chaussée, son débit se mit peu à peu à redevenir normal.

L’expression de ses phrases devint claire.

« Je dois éliminer… tout ce qui pourrait menacer l’existence du Maître… »

« Maître, votre serviteur est ici… Et vous promet sa plus grande loyauté.. »

***

You’ai attendait dans la ruelle sombre.

Il termina sa cigarette, la jeta au sol et l’écrasa en piétinant sa propre ombre, puis sortit sa montre de poche et y jeta un œil.

Quelques gouttes de pluie éclaboussèrent le cadran.

Il fronça les sourcils et essuya l’eau d’un coup de pouce.

Une demi-heure s’était déjà écoulée.

L’endroit où il se trouvait ne se situait pas à plus de deux kilomètres de la 23e avenue ; à la vitesse que Johan pouvait atteindre grâce à la Technique de transformation en ombre, il aurait dû atteindre la destination en environ cinq minutes.

Ses objectifs d'enquête n’étaient pas non plus particulièrement approfondis.

Comparé à la rapidité avec laquelle Johan exécutait habituellement les missions de repérage, il était déjà extrêmement lent, cette fois-ci.

« On dirait que cette librairie est effectivement loin d’être simple… »

You’ai poussa un long soupir. Il avait bien fait, par prudence, de ne pas s’y rendre lui-même.

Cependant, jusqu’à présent, il n’avait ressenti aucune fluctuation majeure d’éther en provenance de la 23e avenue ; au moins, il n’y avait pas eu de combat.

La possibilité la plus probable était que Johan ait réussi à s’infiltrer, mais que la cible ait mis en place certaines mesures défensives, si bien qu’il n'avait pu obtenir aucune information.

Une telle situation ne serait pas considérée comme trop grave, mais pour l’instant Johan avait probablement déjà battu l’herbe en faisant fuir le serpent (NT : idiome signifiant alerter involontairement l’ennemi), et You’ai devrait probablement gérer lui-même la suite.

Pour l’heure, il valait mieux attendre que Johan revienne avant de prendre une décision.

You’ai faisait grande confiance aux capacités de furtivité et de fuite de Johan ; après tout, l’hybride d’un humain et d’une bête onirique était un être extrêmement rare.

Avec dans ses veines du sang de la lignée des vermiformes d’ombre-mousse, Johan pouvait exploiter sa technique de transformation en ombre à 200 %, et pour lui se fondre dans une ombre ou dissimuler son aura était aussi simple et naturel que de respirer.

« Ffffshh… »

En un clin d’œil, la pluie battante emporta le mégot, qui tourbillonna dans l’eau accumulée avant d’être entraîné dans l’égout.

You’ai rangea sa montre de poche et s’apprêtait à allumer une autre cigarette quand il se figea.

Il avait clairement écrasé sa cigarette… alors pourquoi y avait-il une ombre, dans cette ruelle obscure par une nuit pluvieuse ?

« Bon sang ! »

Le visage de You’ai se décomposa ; il pinça aussitôt la cigarette dans sa main et cria : « Incantation de flamme — Technique de Lumière Incandescente ! »

« Boum ! »

La cigarette, malheureux instrument de fortune pour lancer un sort, s’embrasa instantanément et se changea en une brillante explosion de flammes, aussi vive qu’un éclair, illuminant d’un coup toute la ruelle.

Pour combattre une ombre, rien n’était plus efficace que la lumière et le feu !

Cependant, You’ai savait que la situation lui était très défavorable : le temps humide d’un jour de pluie affaiblissait considérablement tous les sorts de feu, et en plus il n’utilisait qu’une cigarette comme support de lancement.

Tout cela signifiait que cette Technique de Lumière Incandescente ne durerait que quelques secondes et ne pourrait causer aucun véritable dégât.

Il recula donc immédiatement et sortit de son manteau un petit rubis gros comme un ongle.

Il était désormais certain que celui qui était revenu pour lui porter un coup fatal était Johan.

Il ignorait pourquoi celui-ci avait trahi, mais une chose était désormais sûre : Johann devait mourir !

Le regard de You’ai devint glacial : « Incantation de flamme — Terre Ardente ! »

Mais l’ombre au sol fut plus rapide que lui !

Une fraction de seconde avant que You’ai ne réalise que quelque chose clochait, l’ombre se changea en sa forme humaine originelle ; les multiples blocs de métal qu’elle transportait se muèrent en une nuée de lances acérées qui transpercèrent You’ai.

« Aaah ! »

Emporté par l’inertie, You’ai fut projeté et cloué contre le mur de la ruelle ; un fracas retentit et la paroi se craquela comme une toile d’araignée.

Ses yeux rougirent sous l’effet de la douleur, et il poussa un hurlement.

La perforation seule n’aurait jamais suffi à le mettre dans un tel état ; les innombrables crochets inversés qui s’étaient formés sur les lances au moment où elles avaient traversé son corps étaient la vraie cause de son cri déchirant.

Au même moment, des flammes déchaînées rugirent et balayèrent toute la ruelle, réduisant tout en terre brûlée.

Le corps, pas très robuste, de Johan fut lacéré par le feu et finit dans le silence, consumé en charbon et dispersé en cendres ; dans l’éclat aveuglant des flammes, il ne resta de lui qu’une silhouette brisée.

La brève confrontation avait pris fin.

You’ai utilisa un sort de Métamorphose pour se libérer des lances métalliques, puis les fit fondre en métal en fusion par un sort d’Élévation de Température.

Haletant, il pressa ses blessures, chancela de deux pas, et ricana froidement : « En matière de trahison… je suis bien plus expérimenté que toi. Tu croyais vraiment que je serais sans défense ? Quelle naïveté stupide ! »

Tout signe de vie avait cessé dans les flammes, et la silhouette carbonisée, au centre de la ruelle, se transforma en une statue, représentant la mort de ce stupide mage noir.

You’ai tendit la main, prêt à lancer une dernière explosion de flammes pour mettre fin à ce combat.

Cependant, ces cendres noirâtres, en tombant sur le sol et sur les murs, s’enracinèrent instantanément, et d’innombrables filaments de sang se répandirent, recouvrant la ruelle en un clin d’œil.

« Quoi ?! »

Quand You’ai réalisa que quelque chose n’allait pas, la ruelle était déjà verrouillée par ces filaments sanglants qui se tortillaient.

Il lança immédiatement un sort, mais la prolifération rapide de ces choses glaçait le sang : elles convergeaient vers le centre à une vitesse terrifiante, comme si elles voulaient le dévorer.

Le sourire de You’ai se figea enfin sur son visage ; regardant autour de lui, il laissa paraître une expression de terreur : « Tu n’es pas Johan ! Qui es-tu ? »

Ces filaments de sang et ces masses de chair se gonflaient et se dégonflaient comme s’ils respiraient, produisant un son strident ressemblant à la voix de Johan : « Maître… votre serviteur… élimine pour vous les obstacles… »

Maître ?

You’ai saisit le mot clé. Le passé de Johan était parfaitement clair : il n’avait jamais été croyant d’aucune église.

Pourquoi ce « Maître » apparaissait-il soudain, juste une demi-heure après que Johan soit parti enquêter ?

Il n’y avait donc qu’une seule explication.

Le propriétaire de la librairie ! C’est l’avertissement du propriétaire de la librairie !

Ce fut la dernière pensée de You’ai avant d’être englouti.

***

« Toc toc. »

Herys entendit frapper derrière lui et dit : « Entrez. Qu’y a-t-il ? »

La voix tremblante d’un subordonné retentit : « Monsieur You’ai… est mort. »

Le regard d’Herys se durcit : « Que s’est-il passé ? »

Le subordonné répondit : « Monsieur You’ai, selon vos instructions, a envoyé quelqu’un enquêter sur la librairie de la 23e avenue. La personne envoyée est revenue puis a soudain trahi, et a obtenu une capacité inconnue, tuant Monsieur You’ai. »

« Voici les photos des lieux, l’expertise des traces de sortilèges ainsi que le rapport de reconstitution, et une phrase… laissée par Monsieur You’ai sur le sol, de toutes ses forces. Une sorte… d’ultime message. »

« Quoi ? »

« Il a dit… “Courez”. »

 

Traduction: Darkia1030

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