Le regard d’Andrew se figea aussitôt.
Pendant un instant, il crut même avoir mal entendu.
LaTtour des RitesSsecrets et l’Union de la Vérité collaboraient depuis de nombreuses années. Chaque année, les listes de classement devaient être modifiées et mises à jour ; ainsi, même les renseignements concernant les dossiers de niveau S continuaient d’être échangés sans interruption.
Certes, il n’existait qu’une poignée de dossiers de niveau S, et leurs modifications étaient généralement peu nombreuses, mais puisqu’il y avait des précédents, cela signifiait que la pratique était parfaitement admise.
De plus, cette fois, il n’avait même pas pris la peine de feindre l’hésitation. Il s’était présenté comme un gros pigeon prêt à se faire plumer, sans la moindre intention de marchander ; la Ttour des Rites Secrets n’avait donc aucune raison de refuser cette transaction.
Et pourtant, les faits étaient là : on venait de lui opposer un refus.
Le jeune homme à l’autre bout de la ligne venait de déclarer sans ambiguïté : « Ce dossier n’est plus à vendre. »
Mais ce qui plongeait Andrew dans une incompréhension mêlée de colère, c’était qu’à peine trois secondes plus tôt, son interlocuteur avait, comme à son habitude, pris exactement le même ton que Joseph, ce vieux filou, pour entamer un marchandage.
Autrement dit, trois secondes plus tôt, ce dossier pouvait encore être vendu ; trois secondes plus tard, ce n’était plus le cas.
Existait-il seulement une logique pareille ?
Le visage assombri, Andrew comprit que, durant ces trois secondes, un facteur extérieur était intervenu pour faire changer d’avis le jeune homme.
Et il était évident que, dans une telle situation, une seule personne pouvait donner directement un ordre à Claude et obtenir son obéissance immédiate.
Une seule.
Le chef de la section renseignement, qui avait pris un congé et confié provisoirement son poste à son disciple : Abraham Joseph.
« Haa… » Andrew prit une profonde inspiration et dit d'une voix grave : « Passez-moi Joseph. Je veux lui parler. »
Claude ne fut pas surpris qu'Andrew ait compris aussi vite ce qui s'était passé. Après tout, ce revirement était beaucoup trop brusque ; seule une consigne de Joseph pouvait l'expliquer.
Cependant…
Il jeta un coup d'œil au nouveau message qu'il venait de recevoir. « Je suis vraiment désolé. Le maître a actuellement une affaire urgente à régler ; je crains qu'il ne puisse pas s'entretenir avec vous. »
Claude ajouta : « Si vous avez des questions, vous pouvez naturellement me les poser. Je ferai de mon mieux pour y répondre… enfin… pour vous fournir une explication raisonnable. »
« Ah bon ? » Andrew se renversa contre le dossier de son canapé, les yeux glacials. « Alors, Claude, pourriez-vous m'expliquer pourquoi ce dossier n'est plus en vente soudainement? »
Claude s'éclaircit la gorge et répondit d'un ton parfaitement administratif : « Voici la situation : tout à l'heure, il s'agissait d'une erreur de ma part. Le niveau de confidentialité du dossier S n° 0113 est passé de "Top Secret" à "Archivé sous scellés". »
« Avec un tel niveau de classification, même avec votre niveau d'autorisation et les privilèges spéciaux qui vous sont accordés, vous n'êtes plus autorisé à le consulter. Si je vous le vendais malgré tout, je violerais le règlement et m'exposerais à de très lourdes sanctions.
« Je ne fais que remplacer temporairement mon maître afin d'assurer le fonctionnement normal de la section renseignement. Je ne maîtrise pas encore parfaitement toutes ces procédures ; je suis sincèrement désolé pour cette erreur. Heureusement, nous l'avons remarquée avant que la transaction ne soit conclue, ce qui a évité toute conséquence fâcheuse. Quant au reste… je n'en sais vraiment rien.
« Si vous avez réellement besoin de ce dossier, vous pourrez attendre le retour de mon maître et en discuter directement avec lui. Vous pouvez également adresser votre requête au Conseil des Anciens. »
Claude sortit l'excuse universelle du « je ne suis qu'un remplaçant », expliquant qu'il ne pouvait rien faire de plus et l'invitant à s'adresser directement au supérieur compétent.
Le visage d'Andrew s'assombrit davantage. Même s'il grinçait des dents de rage, il n'avait aucun moyen d'agir.
Car si Claude disait la vérité, alors il ne faisait qu'appliquer le règlement, ce qui était parfaitement conforme aux procédures.
Mais, sans qu'il sache pourquoi… cette attitude, loin d'apaiser sa colère, ne fit que l'exaspérer davantage. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi furieux ; il avait l'impression d'avoir été tourné en ridicule.
Andrew fronça aussitôt le regard.
Le plus gros problème, à présent, c'était : pourquoi le niveau de confidentialité de ce dossier avait-il soudainement changé ?
Andrew retrouva son calme et déclara avec un sourire posé : « Moins d’un mois. En à peine un demi-mois, pourquoi son niveau de confidentialité a-t-il été relevé ? Quoi qu'il en soit, cela reste le même dossier, n'est-ce pas ? L'objet est toujours cette même librairie, et la nature — bonne ou mauvaise — ainsi que les intentions de son propriétaire font encore l'objet d'une enquête. Pour quelle raison refusez-vous soudainement de fournir ces renseignements à l'Union de la Vérité ? À moins que vous aussi n'ayez été ensorcelés par le propriétaire de la librairie… »
Claude laissa échapper un petit raclement de gorge avant de l'interrompre : « Désolé... »
Une veine saillit sur le front d'Andrew. Il avait l'impression que ce simple mot allait finir par lui laisser un véritable traumatisme psychologique. Fixant son communicateur, il articula lentement : « Qu'y a-t-il encore ? »
« Ce n'est pas le même dossier. »
« ? »
« Je veux dire que je dois vous expliquer une chose : après un complément d'enquête approfondi, le dossier n° 0113 a été scindé. Il a donné naissance à un sous-dossier, le n° 0114. Désormais, le dossier 0113 est exclusivement un dossier de zone, tandis que le 0114 est un dossier personnel. Tous deux sont désormais classés au niveau archivé.
« Quant à votre autre question, le Conseil des Anciens a déjà dépêché un évaluateur professionnel. Ses conclusions concordent avec celles de Monsieur Joseph : le propriétaire est bienveillant, sans objectif clairement identifié — ce qui ne signifie pas pour autant qu'il n'en ait aucun —, mais d'après les éléments connus à ce jour, rien n'indique une orientation néfaste. Il n'y a donc aucune raison d'en faire toute une affaire. »
Après avoir terminé, Claude ajouta encore : « Cela dit, tout cela ne fait pas partie du contenu principal des dossiers ; ce sont d'autres renseignements. »
Andrew répliqua d'une voix glaciale : « Ridicule ! Ce n'est pas parce que rien de négatif n'apparaît pour l'instant qu'il n'y en aura jamais ! Si telle est la manière dont la Tour des Rites Secrets traite ce genre d'affaires, je suis profondément déçu. Votre suggestion est excellente : dans quelque temps, j'aurai une bonne discussion avec les trois membres du Conseil des Anciens... »
En entendant cela, Claude poussa un soupir de soulagement, hocha la tête avec satisfaction et répondit : « C'est parfait si vous le comprenez. J'espère que votre entretien avec le Conseil des Anciens se passera agréablement. »
Andrew resta bouche bée un instant. Il fut incapable de déterminer si Claude se moquait de lui avec une ironie à double sens, ou s'il était sincèrement d'accord avec lui.
Voyant son interlocuteur silencieux, Claude demanda de nouveau : « Avez-vous d'autres questions ? »
Andrew reprit son sang-froid. Il avait failli se laisser détourner du sujet. Son regard se fit perçant tandis qu'il déclarait à voix basse : « Cela ne suffit pas. Vous ne m'avez toujours pas expliqué pourquoi le niveau de confidentialité a été relevé aussi brusquement. »
Claude répondit avec résignation : « Cette affaire ne dépend vraiment pas de moi. Je ne sais absolument rien, et je n'ai de toute façon aucune autorisation pour modifier le niveau de confidentialité. Puisque vous avez décidé de vous adresser directement au Conseil des Anciens, je pense que ce sera bien plus efficace que de continuer cette conversation avec moi. »
Bon sang... Le maître et son disciple étaient exactement les mêmes : habiles, insaisissables, impossibles à faire plier, héritiers d'une même rouerie.
Après un long moment de blocage, Andrew finit par déclarer entre ses dents : « Très bien. J'irai enquêter moi-même sur cette librairie. »
La voix de Claude résonna avec une sincérité irréprochable : « C'est une excellente nouvelle ! Je vous souhaite beaucoup de succès dans votre mission ! J'ai entendu dire que le propriétaire de la librairie est non seulement bienveillant, mais qu'il est également disposé à aider les autres à résoudre leurs problèmes. J'espère que votre visite sera des plus agréables... »
« Clac ! » Le communicateur fut coupé.
Andrew demeura seul un moment dans son bureau. Il contempla la pluie battante qui ruisselait contre les vitres, prit la carafe de vin posée sur son bureau, s'en servit un verre et le fit lentement tourner afin d'apaiser ses émotions.
« Pff... Y aller moi-même ? Oublions cette parole lancée sous le coup de la colère. La curiosité débordante de ces érudits « en quête de vérité » sera bien plus utile pour ce genre d'affaire... »
Traduction: Darkia1030
Check: Black_Orchid
Créez votre propre site internet avec Webador