IRNDGL - Chapitre 78 - Deuxième royaume des rêves
Devant les yeux de Lin Jie s'étendait une terre calcinée, vaste et sans limites.
L'immense étendue noire était parcourue de fissures, sous lesquelles la lave s'écoulait lentement, laissant filtrer une faible lueur rouge. Le ciel était couvert d'une épaisse couche de nuages, au sein de laquelle des éclairs se déchaînaient et couraient en tous sens.
D'immenses ruines effondrées, hautes de plusieurs centaines de mètres, se dressaient çà et là. Il était impossible d'en estimer l'étendue totale. Malgré leur destruction, ces vestiges conservaient encore les contours de leur splendeur passée. Éparpillés sur cette terre, ils ressemblaient à des bêtes gigantesques blessées, qui continuaient pourtant de respirer.
En les contemplant depuis le sol, on ressentait avec une netteté saisissante sa propre insignifiance.
Plus loin, à l'horizon, s'étendait une mer de brume grise, presque reliée à la couche nuageuse du ciel. Cette brume semblait vivante : elle roulait et ondulait sans cesse, prenant fugitivement d'étranges formes distordues.
Debout sur cette terre brûlée, on pouvait entendre, venant de cette brume, des murmures et des hurlements semblables au souffle du vent.
Lin Jie marmonna en promenant son regard autour de lui. « Cette fois, c'est quoi ? Un RPG ? Le décor d'un combat contre un boss ? »
D'après L'Interprétation des rêves de Freud, un livre qu'il avait déjà lu, les rêves étaient l'expression des désirs enfouis du subconscient.
Devait-il comprendre que, depuis qu'il avait changé de monde, cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas joué à des jeux vidéo que ce désir commençait même à se manifester dans ses rêves ?
Si c'était vraiment le cas, il n'y pouvait rien. Ce n'était pas une question d'envie, mais de matériel : avec l'industrie vidéoludique arriérée de Nuozin, pouvoir jouer à une simple console Famicom (NT : célèbre console 8 bits de Nintendo) relevait déjà du miracle.
Lin Jie poussa un soupir, chassa cette pensée de son esprit et observa de nouveau les alentours.
Plus il y réfléchissait, plus il avait l'impression que, d'un instant à l'autre, une musique symphonique allait retentir et qu'un grand boss à l'apparence spectaculaire et à l'aura imposante ferait son entrée.
Pensif, il s'approcha d'une colonne du péristyle, se baissa et ramassa un fragment de brique.
La surface de rupture était étonnamment lisse. Le marbre blanc immaculé était orné de magnifiques motifs sculptés.
À partir de ce simple débris, ainsi que des ruines colossales qui demeuraient grandioses malgré leur effondrement, on pouvait aisément imaginer la splendeur incomparable qu'avait autrefois connue cet endroit.
« Cependant… le style et les motifs de ces ornements me semblent étrangement familiers. » Lin Jie plissa les yeux, caressa du bout des doigts ce fragment tout en en chassant les salissures qui y étaient attachées, puis examina attentivement les motifs gravés à sa surface.
Une intuition instinctive, alliée à l'expérience accumulée au fil des années, lui permit de parvenir instantanément à une conclusion.
L'épée longue que Joseph m’a apportée !
Bien que les ornements des deux objets ne présentent pas exactement la même composition d'ensemble, et que le dessin sur ce fragment soit même incomplet, une personne ordinaire, en y jetant un simple coup d'œil, aurait sans doute eu juste l'impression qu'ils étaient tous deux richement décorés, sans être capable d'expliquer précisément pourquoi ils se ressemblaient.
Mais Lin Jie était un professionnel. Les arts populaires et l'architecture faisaient également partie de son domaine de recherche ; ils constituaient une composante essentielle et indissociable de la culture folklorique.
Lors de ses enquêtes de terrain, il lui arrivait de rencontrer des formes d'art locales aussi rares qu'insolites. Certains vestiges n'étant conservés que de manière fragmentaire, il devait lui-même en effectuer la reconstitution et la mise en ordre.
À ce propos, comme les domaines de recherche en sciences humaines se recoupaient souvent, Lin Jie était même parfois réquisitionné par les chercheurs du département voisin d'archéologie pour leur prêter main-forte.
Il était extrêmement sensible au style de ces motifs décoratifs. Presque au premier regard, il avait repéré plusieurs similitudes dans la technique et le style des deux objets, ce qui lui permettait d'affirmer que les ornements de l'épée longue et ceux gravés sur ce fragment de pierre architecturale étaient issus d'une même origine.
Qui plus est, juste avant de se coucher, poussé par la curiosité, il avait longuement manipulé cette épée, la retournant dans tous les sens, allant même jusqu'à en reproduire les motifs. Son souvenir en était donc encore extrêmement vif.
« À bien y réfléchir, c'est donc bien mon subconscient qui est à l'œuvre, en incorporant dans mon rêve tout ce que j'ai vécu récemment. » Lin Jie haussa légèrement les sourcils, reposa le fragment, puis poursuivit sa marche en direction du centre des ruines.
L'effondrement de ces ruines suivait un schéma régulier, se propageant de manière radiale, comme une rangée de dominos qui s'abattaient les uns après les autres. Il existait un centre extrêmement net, et l'ensemble des bâtiments dessinait une forme semblable à celle d'une cuvette.
Lin Jie tenta d'explorer les lieux, mais le degré de destruction de ces ruines dépassait tout ce qu'il avait imaginé ; elles étaient presque entièrement réduites à un état qui ne permettait plus d'y pénétrer.
Les bâtiments calcinés étaient si fragiles qu'il suffisait de les toucher pour qu'ils se brisent ; ils s'effondraient dans un fracas de craquements.
Une fois, Lin Jie força un peu trop et provoqua l'effondrement d'une vaste portion des ruines, qui s'écroula avec fracas avant d'être réduite en poussière.
Cette sensation de détruire quelque chose lui procura un plaisir étrange, un peu comme lorsqu'on écrase un paquet de nouilles instantanées au supermarché avant de l'acheter ; cela donnait même envie de recommencer plusieurs fois.
« Ce rêve est vraiment à l'opposé du précédent. La carte est aussi beaucoup plus vaste, mais c'est toujours aussi intéressant. Et en plus… c'est étonnamment réaliste. »
Lin Jie contempla le nuage de poussière qui s'élevait devant lui, se caressa le menton et soupira avec une pointe de regret. « Hélas, je ne peux découvrir un décor de RPG en réalité virtuelle que dans mes rêves. Je vais m'en contenter pour assouvir un peu mon envie. »
Cependant, cette exploration ne fut pas totalement vaine. Au milieu des ruines et de cette terre calcinée, il découvrit bientôt de nombreux cadavres.
La plupart avaient déjà fusionné avec les décombres, au point d'être littéralement amalgamés en une masse informe, mais quelques-uns étaient relativement bien conservés.
Lin Jie s'accroupit devant un cadavre étendu de côté dans un coin, le corps tordu dans une posture grotesque. Ses pupilles se contractèrent et son regard se fixa sur les oreilles du mort.
Ce n'était probablement pas une illusion : ses oreilles étaient plus longues que celles d'un être humain ordinaire.
Avec un calme imperturbable, Lin Jie retourna le cadavre. « Hum… De face, c'est encore plus évident. Ces oreilles n'ont absolument pas une taille normale. »
Il tendit la main et toucha l'une d'elles. À sa surprise, elle était encore légèrement souple ; il sentit le cartilage à l'intérieur, et elle était naturellement reliée au crâne. Ce n'était pas un simple ornement.
Autrement dit, telle était bien sa constitution physiologique.
Un elfe ?
Lin Jie se souvint qu'il avait justement reçu, peu de temps auparavant, une cliente déguisée en elfe, une jeune femme particulièrement jolie en cosplay.
Il se releva, épousseta la saleté sur ses mains et marmonna : « On dirait bien que ce rêve est un véritable patchwork de mon subconscient. »
Il semblait que les préoccupations qui l'habitaient ces derniers temps eussent rendu ses rêves eux aussi particulièrement hétéroclites.
En outre, Lin Jie découvrit dans les ruines de nombreuses armes, notamment des épées longues réglementaires, qui présentaient une étrange ressemblance avec celle que Joseph lui avait offerte.
Il eut l'impression que tous ces objets étaient liés entre eux d'une manière tout à fait inhabituelle, ce qui lui donna, pour la première fois depuis longtemps, la sensation de mener une enquête de terrain dans un petit village reculé. Il décida donc de tout mémoriser, songeant qu'une fois réveillé, il en ferait des croquis ; peut-être cela fournirait-il à Yuanwei Ruisi quelques inspirations pour redonner son sens historique aux armoiries de sa famille.
Finalement, après avoir franchi de nombreux amas de gravats et de pierres brisées, Lin Jie gravit un escalier blanc effondré et aperçut l'épicentre des ruines.
C'était une vaste plateforme en ruine, parcourue de fins motifs tracés en lignes d'or. Tout autour, il était impossible de distinguer si les masses noires étaient des blocs de pierre ou des monceaux de cadavres. Au-dessus, l'immense coupole dorée s'était brisée en deux : une moitié s'était effondrée, tandis que l'autre était fichée dans la terre calcinée.
Au centre se tenait un homme de haute stature, agenouillé, revêtu d'une armure.
Une longue épée lui transperçait le cœur, l'immobilisant au sol comme un pieu.
Sa longue chevelure dorée se répandait sur le sol comme une cascade, semblant encore diffuser une faible lueur. Une couronne de laurier ceignait sa tête. Les lignes harmonieuses de son armure dessinaient une silhouette élancée et vigoureuse, tandis que ses oreilles, vues de profil, étaient longues et effilées.
Au milieu de cette terre dévastée, cette silhouette silencieuse, agenouillée, tenant le pommeau de l'épée plantée dans son propre cœur, donnait l'impression de supplier qu'on lui accordât l'absolution pour une faute.
Lorsque les pas de Lin Jie résonnèrent dans ce silence, l'homme releva soudain la tête et soupira : « Ô mon Sauveur, mon âme exilée attend ici depuis dix mille ans… »
Traduction: Darkia1030
Check: Black_Orchid
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