KOD - Chapitre 127 - Jumeaux

 

Yixie et Qianli

 

Cependant, les paroles de réconfort n’étaient, face à la réalité, qu’une goutte d’eau sur une roue de char en feu (NT : idiome signifiant une aide dérisoire face à un problème immense).

Que ce soit les jumeaux Cheng ou les autres habitants de la villa, tous étaient abattus à cause de cette entrée dans la porte. Ye Niao, qui venait tout juste d’intégrer Obsidienne, ne connaissait pas encore très bien cette organisation, mais malgré cela, il ressentait cette atmosphère extrêmement pesante. Il avait à l’origine un caractère enjoué, mais durant cette période, il n’osait même plus parler trop fort.

Quelques jours plus tard, le moment où les jumeaux devaient entrer dans la porte arriva finalement.

C’était un matin où le temps était particulièrement agréable. Lu Yansue avait préparé un copieux petit-déjeuner, dans lequel se trouvaient les petits pains vapeur que Cheng Qianli préférait. Cheng Qianli mangea avec bonheur, en avalant presque un entier à chaque bouchée, tel un hamster faisant des réserves de nourriture.

L’appétit de Lin Qiushi était plutôt médiocre. Il avait l’impression d’être comme un parent attendant les résultats de l’examen d’entrée à l’université de son enfant. Les autres devaient probablement ressentir la même chose que lui. Mais en réalité, le prix d’un échec dans une porte était bien plus terrible qu’un échec à cet examen.

Alors que tout le monde mangeait, Cheng Yixie et Cheng Qianli se levèrent soudainement et montèrent au deuxième étage.

Lorsque Lin Qiushi aperçut leurs silhouettes de dos, il comprit instantanément ce qui allait se produire ensuite. Il se sentit inexplicablement nerveux ; même les baguettes qu’il tenait en main lui échappèrent et tombèrent sur la table.

Depuis le départ de Zhuang Rujiao, Lu Yansue était la seule femme restante d’Obsidienne. Elle esquissa difficilement un sourire : « Ils iront bien, n’est-ce pas, frère Ruan ? »

Ruan Nanzhu était assis à côté de Lin Qiushi. Les yeux baissés, il ne donna aucune réponse à la question de Lu Yansue.

La dixième porte ; même lui ne pouvait promettre qu’il en ressortirait vivant.

En temps normal, une porte ne durait dans le monde réel qu’une dizaine de minutes.

Lin Qiushi n’avait jamais trouvé dix minutes aussi interminables. Il fixait sa montre, observant l’aiguille des secondes avancer peu à peu. Il retint même involontairement sa respiration, jusqu’à manquer d’air et devoir reprendre deux grandes inspirations.

Chen Fei se leva soudainement et parla avec agitation. « J’ai envie de boire un peu d’alcool. Vous en voulez ? »

Lin Qiushi acquiesça. « Oui. »

Ruan Nanzhu jeta un regard à Lin Qiushi et, contre toute attente, ne tenta pas de l’en dissuader.

Chen Fei alla donc chercher une bouteille de Maotai (NT : eau de vie à base de sorgho), et tout le groupe se mit à boire de l’alcool de bon matin.

Le soleil projetait à travers les fenêtres des taches de lumière éparses, mais elles semblaient dépourvues de toute chaleur. Lin Qiushi sirotait l’alcool dans son verre. L’atmosphère de toute la maison était terriblement silencieuse.

Cependant, le verdict qu’ils attendaient finit par arriver.

À neuf heures dix-huit du matin, un hurlement de douleur retentit à l’étage.

Comme les autres, le visage de Lin Qiushi changea brusquement. Ils montèrent précipitamment et virent les jumeaux qui auraient dû être assis sur le lit de leur chambre.

Seulement, à présent, l’un tenait l’autre dans ses bras. Celui qui était enlacé crachait sans arrêt du sang rouge vif. Lin Qiushi n’avait jamais vu autant de sang. Gorgée après gorgée, il teintait les draps, le tapis et tout ce qui se trouvait devant eux.

« Non ! Non !!! » Le hurlement ressemblait au cri funèbre d’un mourant. Celui qui restait poussait des sanglots déchirants : « Ne me laisse pas derrière toi ! Qianli, Qianli ! »

Mais Cheng Qianli semblait déjà n’avoir presque plus de forces. Ses yeux étaient grands ouverts, mais son regard devenait vide. Ses doigts glissèrent lentement sur la joue de Cheng Yixie. Il força un sourire et appela faiblement : « Grand frère... »

« Aaaah !!! » Cheng Yixie hurla comme un fou. Son apparence désespérée donnait l’impression qu’il regardait une partie de son âme mourir lentement sous ses yeux.

« Appelez le 120 ! Vite, appelez le 120 !! »

Lu Yansue était déjà en larmes. Les mains tremblantes, elle composa le numéro des urgences puis se précipita vers Cheng Qianli. Elle lui saisit la main : « Qianli, Qianli, tiens bon, Qianli ! »

Cheng Qianli ne répondit pas.

L’éclat dans ses yeux commençait à disparaître. Son souffle s’affaiblissait peu à peu. Il ressemblait à une peinture dont les couleurs s’effaçaient pour devenir noir et blanc. Une froideur glaciale envahissait son corps.

Il ouvrit difficilement la bouche et prononça encore une fois : « Grand frère... »

Puis, rassemblant toutes ses forces, il articula quelques mots : « Ne... sois pas triste. »

En voyant cette scène, Lin Qiushi se couvrit le visage. Lentement, il se retourna, s’adossa au mur et s’affaissa complètement.

À ses oreilles résonnaient les pleurs de Lu Yansue et de Cheng Yixie, comme une marche funèbre.

À quoi pouvaient bien servir les ambulances ?

Ils connaissaient tous le prix de l’échec.

Au final, Cheng Yixie refusa les secours médicaux. Lorsqu’ils arrivèrent, Cheng Qianli avait déjà cessé de respirer, et il refusait que son frère adoré quitte ses bras ne serait-ce qu’un instant.

Ruan Nanzhu ne dit rien. Ce ne fut qu’après la confirmation du décès de Cheng Qianli qu’il se leva et alla chercher une serviette propre dans la salle de bain. Puis il s’accroupit devant Cheng Yixie et essuya doucement, petit à petit, les traces de sang sur le visage de Cheng Qianli.

Cheng Yixie observait silencieusement ses gestes.

Toutes les étoiles de ses yeux étaient tombées ; il ne restait plus qu’une obscurité sans fin.

Finalement, il parla : « Ruan ge. »

Ruan Nanzhu leva les yeux vers lui.

Cheng Yixie dit : « Je veux quitter Obsidienne. »

Ruan Nanzhu ne répondit pas. Leurs regards se croisèrent.

Il comprit ce qu’exprimaient les yeux de Cheng Yixie.

« Je vais te donner des vacances. »

Cheng Yixie resta silencieux.

Ruan Nanzhu posa une main sur son épaule. Les mots étaient si impuissants à cet instant.

Il tendit un doigt et effleura doucement la joue de Cheng Qianli. Elle était déjà glacée, dépourvue de toute la chaleur d’autrefois.

« J’avais tort. » dit Cheng Yixie. « C’est toi qui avais raison. »

Ruan Nanzhu ne savait pas quoi répondre. Il se contenta de tousser doucement, comme pour réprimer certaines émotions montant dans sa gorge.

« Cette porte était trop difficile. À la fin, il ne restait plus que nous deux. »

Cheng Yixie baissa les yeux vers le visage de son frère. « Il a été stupide toute sa vie, et il n’a été intelligent qu’une seule fois. »

Aucune douleur n’apparaissait sur son visage, mais les larmes continuaient de couler de ses yeux comme s’il avait perdu tout contrôle. « Intelligent une seule fois... »

Cheng Yixie posa son front contre celui de Cheng Qianli. « Tout est de ma faute. »

Dans ses yeux, Cheng Qianli avait toujours été un enfant qui ne grandirait jamais. Et désormais, il n’aurait effectivement plus jamais besoin de grandir. Cheng Qianli ne passerait jamais son dix-huitième anniversaire.

Son temps s’était arrêté à cet instant précis, incapable d’avancer d’une seule seconde supplémentaire.

Personne ne prononça le moindre mot de consolation. Personne ne lui dit de tenir bon, de supporter, que tout finirait par passer. Ils savaient tous que cette épreuve ne passerait jamais.

Toutes ces paroles n’auraient été que des faux-semblants et des mensonges.

Ils avaient définitivement perdu cet enfant qui riait comme un idiot heureux.

Lu Yansue éclata en sanglots, accompagnée des reniflements d’Yi Manman. Ruan Nanzhu quitta la pièce et descendit au rez-de-chaussée.

Lin Qiushi était recroquevillé dans un coin contre le mur, semblable à une statue figée. Même après avoir assisté à tant de séparations, il n’arrivait toujours pas à s’y habituer.

Même le petit corgi Toast, qui dormait habituellement en bas, sembla ressentir quelque chose. Il monta les escaliers en courant dans la panique. Lorsqu’il découvrit que son maître ne bougerait plus jamais, il se mit à aboyer frénétiquement, essayant de réveiller Cheng Qianli comme s’il ne faisait que dormir.

Mais ce n’était pas un rêve. Ou alors, si c’en était un, c’était un cauchemar dont on ne se réveillait jamais.

Lin Qiushi avait du mal à respirer. Lui-même souffrait déjà ainsi ; alors qu’en était-il de Cheng Yixie, son frère jumeau ? C’était une douleur qu’il n’osait même pas imaginer.

Comment cette journée se termina exactement, Lin Qiushi ne s’en souvenait plus très bien. Comme si un mécanisme d’autodéfense du corps avait atténué certains souvenirs par réflexe.

Mais le visage pâle de Cheng Qianli s’était profondément imprimé dans son esprit. Il s’en souvenait avec une précision insupportable, au point de rester longtemps incapable de trouver le sommeil.

Puis vint l’enterrement.

Les parents des jumeaux arrivèrent en toute hâte. Ils souhaitaient ramener Cheng Qianli dans leur ville natale, mais Cheng Yixie refusa. Il disait vouloir garder Cheng Qianli près de lui.

Voyant qu’ils ne parvenaient pas à le convaincre, ses parents cédèrent finalement.

En quelques jours à peine, Cheng Yixie avait maigri au point d’être méconnaissable. Même ses tempes s’étaient couvertes de mèches blanches. Il n’avait pourtant que dix-sept ans. L’âge où l’on devrait être en pleine fleur de jeunesse.

Tenant l’urne funéraire de Cheng Qianli dans ses bras, Cheng Yixie la déposa dans cette petite tombe.

La tombe était divisée en deux parties. D’un côté était inscrit le nom de Cheng Yixie. De l’autre, celui de Cheng Qianli.

Cheng Yixie avait probablement toujours cru qu’il partirait le premier ; il avait même déjà fait graver son propre nom en lettres dorées. Mais la réalité avait été complètement différente de ce qu’il avait imaginé.

« C’est moi le plus égoïste. » Lors de l’enterrement, Cheng Yixie s’adressa à la pierre tombale. « Je voulais partir moi-même et le laisser derrière. »

Pourtant, celui qui restait était le plus malheureux.

Il se mit soudain à sourire. « Au moins, lui n’aura pas à subir tout cela. »

En voyant ce sourire, Lin Qiushi voulut lui demander d’arrêter de sourire. Mais aucun mot ne sortit. En vérité, ces derniers jours, les phrases qu’il avait prononcées pouvaient se compter sur les doigts d’une seule main.

Après l’enterrement, Cheng Yixie disparut. Sa chambre resta telle qu’avant. Il manquait seulement quelques vêtements et une valise.

Lin Qiushi fut le premier à s’en apercevoir. Il demanda à Ruan Nanzhu où Cheng Yixie était parti.

Ruan Nanzhu répondit : « Je ne sais pas. »

Lin Qiushi se tut.

« Je ne sais pas où il est allé. Je ne sais pas non plus où il pourrait aller. » poursuivit Ruan Nanzhu d’une voix calme. « Depuis qu’il a commencé à entrer dans les portes, il a toujours été à Obsidienne. Obsidienne était son foyer. »

Lin Qiushi regarda Ruan Nanzhu. Une légère confusion apparut dans ses yeux.

Ruan Nanzhu poussa un léger soupir, prit Lin Qiushi dans ses bras et lui donna un baiser apaisant. Il dit : « Certaines choses sont prévues depuis longtemps. »

« Y compris la mort ? » demanda Lin Qiushi.

« Naturellement, y compris la mort. » répondit Ruan Nanzhu. « Tout le monde doit passer par la mort, tôt ou tard. »

Lin Qiushi dit : « Mais leur mort est arrivée trop tôt. »

Ils étaient encore si jeunes. Ils n’avaient encore rien vécu. Ils auraient dû avoir davantage de temps. Ils...

Ruan Nanzhu déclara : « Le ciel est injuste. »

Si Cheng Yixie et Cheng Qianli étaient nés avec un corps en bonne santé, ils ne seraient jamais entrés dans les portes. Les portes étaient des épreuves, mais elles leur avaient aussi donné davantage de temps, leur permettant de bien regarder ce monde. Cependant, même les faveurs ont une fin. Tomber du paradis en enfer est la chose la plus douloureuse qui soit.

Cette nuit-là, Ruan Nanzhu et Lin Qiushi dormirent ensemble.

Lin Qiushi demanda : « Cheng Yixie avait obtenu ce genre d’indice ? »

« Oui. » répondit Ruan Nanzhu.

Lin Qiushi resta silencieux.

« Certaines choses exigent tôt ou tard qu’on en paie le prix. » ajouta Ruan Nanzhu. « Et ce prix est bien plus terrible que tu ne l’imagines. »

Lin Qiushi s’apprêtait à répondre lorsqu’il sentit Ruan Nanzhu lui glisser un bonbon dans la bouche.

Le bonbon entre les lèvres, il demanda d’une voix indistincte : « Tu as réussi à arrêter de fumer ? »

« Oui. » répondit Ruan Nanzhu.

Lin Qiushi ne sut plus quoi dire. Ces derniers temps, ses silences devenaient de plus en plus fréquents et de plus en plus longs.

Ruan Nanzhu sembla pourtant percevoir son désarroi. Il tendit le bras pour l’enlacer et murmura : « Dors. »

Lin Qiushi ferma les yeux et s’endormit profondément.

La mort de Cheng Qianli semblait avoir brisé l’illusion de tranquillité qui régnait dans la villa. Une atmosphère pesante commença à s’y répandre.

Il arrivait souvent à Lu Yansue d’essuyer ses larmes en cuisinant, sans doute parce qu’un ingrédient lui rappelait quelqu’un qui aimait le manger.

Après avoir constaté la disparition de son maître, Toast sombra lui aussi dans la mélancolie pendant longtemps. Ce ne fut qu’avec les consolations de Lizi qu’il parvint peu à peu à s’en remettre.

Concernant le départ des jumeaux, Lin Qiushi éprouvait toujours une impression d’irréalité. Il avait l’impression qu’en retournant au salon l’instant suivant, il verrait encore Cheng Qianli assis sur le canapé à regarder la télévision en riant bêtement.

Cette illusion ne fut brisée qu’un soir.

Ce jour-là, il descendit de l’étage et vit qu’un film d’horreur passait à la télévision du salon. La personne qui regardait le film était enveloppée dans une couverture, l’air extrêmement effrayé.

En voyant cette scène, Lin Qiushi laissa échapper : « Qianli ?! »

Cependant, c’est le visage de Ye Niao qui apparut sous la couverture. Il regarda Lin Qiushi et dit doucement : « Qiushi ? »

Au moment où il aperçut le visage de Ye Niao, Lin Qiushi comprit enfin qu’il ne reverrait plus jamais Cheng Qianli.

C’était un sentiment impossible à décrire avec des mots. Comme si un rêve auquel il s’accrochait tant bien que mal venait d’être brutalement percé, l’obligeant à faire face à une réalité cruelle et sanglante.

« Ce n’est rien. » Lin Qiushi se retourna.

Ye Niao l’appela encore : « Qiushi ? »

Mais Lin Qiushi était déjà remonté à l’étage.

Une légère inquiétude apparut sur le visage de Ye Niao, car il avait clairement vu qu’après avoir aperçu son visage, les joues de Lin Qiushi s’étaient couvertes de larmes.

Lin Qiushi l’avait visiblement pris pour Cheng Qianli… Pour une raison inconnue, Ye Niao ressentit un léger regret.

Si seulement il avait rejoint Obsidienne plus tôt. Il aurait pu partager avec eux leurs joies et leurs peines au lieu d’être tenu à l’écart de tout cela.

Ce ne fut qu’après être retourné dans sa chambre que Lin Qiushi réalisa qu’il pleurait. Lorsque Cheng Qianli était parti, il n’avait même pas versé une larme. Il ne s’attendait pas à perdre le contrôle de lui-même à cet instant.

Assis au bord du lit, il comprit soudain pourquoi Cheng Yixie était parti. Parce que cette villa était remplie de traces de la vie de Cheng Qianli. Et ces traces étaient comme une lame émoussée qui découpait la chair coup après coup sans qu’aucune goutte de sang ne soit visible.

Lin Qiushi s’allongea sur le lit et poussa un long soupir. Il vida son esprit et finit par s’endormir dans un demi-sommeil.

Ruan Nanzhu ne rentra qu’au milieu de la nuit. Lorsqu’il vit Lin Qiushi recroquevillé sur le lit, il ne le réveilla pas.

Il se contenta de lui poser doucement une fine couverture sur le corps.

« Mmh... » Lin Qiushi se réveilla pourtant en sursaut. « Nanzhu... »

« Oui. »

Ruan Nanzhu s’assit à côté de lui. « Je suis là. »

« Qianli me manque. » dit Lin Qiushi.

Ruan Nanzhu répondit : « Il me manque aussi. »

Il reconnut cette vérité avec une étonnante franchise.

« Chaque fois que je vois Toast, je pense à Qianli. »

Il pensait à Cheng Qianli tenant Toast dans ses bras. Il pensait au sourire éclatant de cet enfant.

« Que faut-il faire dans ces moments-là ? » demanda Lin Qiushi. « Je pense aussi à Wu Qi, à Tan Zaozao... »

Ils n’étaient que des passants dans sa vie. Ils étaient venus, puis étaient repartis.

« Il faut simplement endurer. » répondit Ruan Nanzhu. « Une fois qu’on a tenu bon, cela va mieux. »

En entendant le ton calme de Ruan Nanzhu, Lin Qiushi ressentit soudain une profonde peine pour lui. Après le départ de Cheng Qianli, presque tout le monde s’était effondré. Seul Ruan Nanzhu avait continué à gérer calmement les affaires qui suivaient.

C’était lui qui avait prévenu les parents des jumeaux.

C’était lui qui avait contacté les pompes funèbres.

C’était lui qui avait choisi la date de l’enterrement.

Lin Qiushi ignorait combien de fois Ruan Nanzhu avait dû vivre ce genre de choses pour devenir aussi calme.

Ruan Nanzhu sembla pourtant comprendre son regard. Il poussa un léger soupir puis sourit. « Ne me plains pas autant. Je ne suis vraiment pas aussi misérable que tu l’imagines.»

Certaines choses finissent simplement par devenir des habitudes.

Trois mois après avoir quitté Obsidienne, Cheng Yixie envoya une lettre sans adresse à l’organisation. Dans cette lettre, il expliquait qu’il allait bien et leur demandait de ne pas s’inquiéter.

Lu Yansue fut la première à recevoir la lettre. En voyant cette écriture familière, elle éclata immédiatement en sanglots au point de presque s’évanouir. Serrant l’enveloppe contre elle, elle pleurait sans arrêt : « Cet enfant insupportable, pourquoi n’a-t-il écrit que maintenant ? Cet enfant insupportable... »

« Peut-on découvrir où il se trouve ? » demanda Chen Fei à Ruan Nanzhu.

Après avoir examiné la lettre, Ruan Nanzhu prit également l’enveloppe des mains de Lu Yansue. Finalement, il secoua la tête. « Aucun indice. Il a été très prudent. »

Chen Fei soupira. « Est-ce qu’il reviendra un jour ? »

Yi Manman entretenait des relations assez ordinaires avec Cheng Yixie, mais elle était très proche de Cheng Qianli. « Je ne sais pas. »

Ruan Nanzhu ne donna pas de réponse certaine.

« Qu’il revienne ou non, tant qu’il se sent mieux dans son cœur, c’est ce qui compte. » Après avoir prononcé ces mots, Lu Yansue recommença pourtant à pleurer. « Mais comment va-t-il supporter cela tout seul ? Pourra-t-il le supporter ? »

Personne ne connaissait la réponse à cette question. Mais même s’il ne pouvait pas le supporter, il devait continuer à le faire. Ce temps lui avait été offert en échange de la vie de Cheng Qianli. Cheng Yixie ne pouvait pas l’abandonner.

Lin Qiushi fixa longtemps l’écriture sur l’enveloppe sans dire un mot. Ce ne fut que lorsque Ruan Nanzhu le ramena dans leur chambre qu’il parla : « Qiushi, ton état me semble étrange ces derniers temps. »

« Hein ? » répondit Lin Qiushi.

« Tu passes ton temps à rêvasser. » insista Ruan Nanzhu. « Tu ne t’en es pas rendu compte ? »

Il fronça légèrement les sourcils et posa son regard sur le visage de Lin Qiushi.

« Je rêvasse ? » demanda Lin Qiushi, perplexe. « Vraiment ? »

Ruan Nanzhu ne répondit pas. Mais son regard lui donna la réponse.

« Oh. » Lin Qiushi se toucha le visage. « Je crois simplement que je suis un peu fatigué. »

Ruan Nanzhu dit alors : « Partons en vacances. »

« Hein ? » Lin Qiushi ne s’attendait pas à ce que Ruan Nanzhu dise soudainement cela. Il resta un moment interdit, puis son esprit recommença à vagabonder. Ce ne fut que lorsque Ruan Nanzhu lui pinça légèrement la joue qu’il revint à lui.

« Encore en train de rêvasser ? »

Lin Qiushi : « Hum hum. »

Ce n’est qu’alors qu’il se rendit compte qu’il s’était encore laissé distraire, et cela alors même que Ruan Nanzhu le regardait.

Il toussa sèchement deux fois et dit avec embarras : « Désolé. »

Ruan Nanzhu poussa un soupir.

Voyant que l’état de Lin Qiushi n’était pas normal, Ruan Nanzhu commença rapidement à préparer un voyage.

Le printemps aurait dû être la saison où toutes choses renaissent, une saison remplie de bonheur. Mais à cause du départ de Qianli, leur printemps avait été plus difficile encore que l’hiver le plus rigoureux. Lin Qiushi ne se souvenait même plus du moment où les arbres avaient fait éclore leurs jeunes pousses.

Lorsqu’il s’en rendit compte, l’été était déjà arrivé. De grands arbres luxuriants bordaient les rues.

Ces quelques mois semblaient avoir été arrachés à leur vie par une étrange force. Mais la vie devait malgré tout continuer.

Durant cette période, personne dans la villa n’avait de porte à franchir, aussi la vie y était-elle très paisible.

Ruan Nanzhu, contrairement à son habitude de traverser sans cesse des portes, avait décidé d’emmener Lin Qiushi voyager quelque temps.

« Où voudrais-tu aller ? » demanda Ruan Nanzhu en tenant une carte.

« N’importe où. Je ne suis encore jamais allé à l’étranger. » répondit Lin Qiushi. « Et toi ? »

« J’y allais autrefois. Maintenant, beaucoup moins. » répondit Ruan Nanzhu.

« Autrefois ? » Lin Qiushi se rappela soudain qu’il parlait très rarement de son milieu familial et qu’il ne l’avait presque jamais entendu évoquer sa famille.

« Oui. » dit Ruan Nanzhu. « Ma famille est aisée, mais ils pensent tous que je suis devenu fou. »

Il parlait doucement, comme s’il racontait quelque chose qui ne le concernait pas. « Ensuite, je n’ai plus repris contact avec eux. »

« Oh. »

Lin Qiushi sentit que Ruan Nanzhu n’avait guère envie de parler de sa famille et n’insista donc pas davantage.

« Si tu veux savoir, je peux aussi t’emmener là-bas une fois. » dit Ruan Nanzhu.

« Je n’en ai pas vraiment envie. » Lin Qiushi sourit. « Tant que je te connais toi, cela me suffit. »

Ruan Nanzhu le regarda. « Vraiment ? »

Lin Qiushi écarta les mains. « Sinon quoi ? »

Finalement, ils choisirent un archipel situé près de l’équateur et décidèrent d’y passer leurs vacances.

Lorsque les autres apprirent qu’ils allaient partir voyager, Chen Fei fut très surpris. « Ruan ge, cela fait combien d’années que tu n’as pas pris de repos ? Pourquoi as-tu soudainement pensé à partir en voyage cette année ? »

Ruan Nanzhu répondit : « Est-ce étrange de partir en vacances quand on est fatigué ? »

Chen Fei eut un rire gêné. « Non, non, pas du tout. Amusez-vous bien. S’il y a quoi que ce soit, appelez-nous. »

Ruan Nanzhu répondit d’un simple : « Mm. »

Puis il tourna la tête vers Lin Qiushi et découvrit qu’il était de nouveau assis sur le canapé, perdu dans ses pensées. Une pointe d’impuissance apparut sur son visage.

Il s’approcha de Lin Qiushi et lui mordit directement la joue.

« Ah ! »

Mordu ainsi à la joue par Ruan Nanzhu, Lin Qiushi revint brusquement à lui. Il se couvrit la joue d’une main, complètement déconcerté. « Pourquoi me mords-tu ? »

Ruan Nanzhu répondit : « J’avais peur que si je ne te mordais pas pour te faire revenir, ton âme s’envole. »

Lin Qiushi soupira, impuissant. « Ce n’est pas si grave. »

Cette morsure avait été bien réelle. Sa joue le brûlait douloureusement et portait désormais une empreinte de dents parfaitement nette.

« Si tu ne veux pas être mordu, alors cesse de rêvasser. » Ruan Nanzhu dit cela avec le plus grand sérieux.

Une expression embarrassée apparut sur le visage de Lin Qiushi. Il ne savait pas lui-même pourquoi il aimait tant rêvasser ces derniers temps...

Et puis, pouvait-on réellement contrôler ce genre de distraction ?

 

Traducteur: Darkia1030