KOD - Chapitre 129 - La quatorzième porte
Vie et mort
Après être passés par les portes à deux reprises pour cela, Ruan Nanzhu pouvait déjà confirmer que l’indice de la onzième porte ne subirait plus aucun nouveau changement.
La difficulté de la dixième porte était trop élevée ; il leur était impossible de la refaire une troisième fois. De plus, deux passages étaient déjà suffisants ; ils ne pouvaient plus risquer leur vie. Si Cheng Yixie n’était pas parti, ils auraient peut-être obtenu un troisième indice concernant la onzième porte. Mais le destin n’en avait pas décidé ainsi, et un tel accident s’était produit.
La vie est sans doute souvent ainsi, pleine d’imprévus et de changements.
Ruan Nanzhu disait que Ye Niao avait lui aussi une lumière en lui, qu’il était quelqu’un de très adapté aux portes. Et comme Ruan Nanzhu l’avait prévu, Ye Niao s’intégra rapidement à la vie d’Obsidienne. Son caractère vif et enjoué empêchait l’atmosphère de la villa de devenir trop morose.
Deux ans, ce n’est ni vraiment long, ni vraiment court.
Depuis qu’il avait quitté Obsidienne, Lin Qiushi n’avait plus jamais revu Cheng Yixie. Celui-ci avait simplement dissimulé toute trace de son existence, disparaissant proprement et définitivement du regard de tous, comme s’il n’avait jamais existé.
Avec lui disparut également Zhuo Feiquan, qui venait souvent leur rendre visite auparavant. Après l’accident de Cheng Qianli, il était encore venu une fois. S’installant négligemment dans le salon, il avait demandé : « Où est passé cet idiot de Cheng Qianli ? Pourquoi n’est-il pas là ? »
Personne ne répondit à sa question.
Peut-être parce que les expressions affichées par tous à cette question étaient vraiment trop pénibles à voir, Zhuo Feiquan sembla comprendre quelque chose. Il hésita un instant à parler, puis ne dit finalement rien et s’en alla. Après ce départ, il ne reparut jamais. Tout comme Cheng Yixie, il disparut du champ de vision de tous.
Durant ces deux années, Lin Qiushi ne cessa pas de franchir des portes. Des portes de haut niveau comme de bas niveau ; il y entrait environ une fois toutes les deux semaines. Parfois Ruan Nanzhu l’accompagnait, parfois il y allait seul.
Pendant cette période, Lin Qiushi eut encore l’occasion de voir Ye Niao déguisé en femme… Enfin, mieux valait ne pas en parler ; rien que d’y penser, ses yeux le brûlaient.
À force d’entrer dans les portes, il vit toutes sortes de personnes : des fortes, des faibles. Les multiples facettes de l’existence humaine face à la mort suscitaient toujours chez lui de profondes réflexions.
Quant à Ruan Nanzhu, il n’avait pas renoncé à essayer de contacter Cheng Yixie, mais n’obtint jamais de réponse. Jusqu’au jour où, au cours de la deuxième année, ils surent avec certitude que Cheng Yixie apparaîtrait à un endroit précis.
Ce jour-là était l’anniversaire de la mort de Cheng Qianli.
Lin Qiushi et Ruan Nanzhu se rendirent au cimetière où Cheng Qianli était enterré. Ils trouvèrent un coin discret et attendirent un moment. Puis ils aperçurent une silhouette devant la tombe de Cheng Qianli.
La personne portait un masque et une casquette, rendant son visage difficile à distinguer. Pourtant, un seul regard suffit à Lin Qiushi pour reconnaître Cheng Yixie.
« Devons-nous aller le voir ? » demanda Lin Qiushi.
Ruan Nanzhu secoua la tête. « Laissons-le d’abord seul un moment. »
Lin Qiushi poussa un soupir.
Cheng Yixie resta longtemps devant la tombe de Cheng Qianli. Finalement, il déposa les fleurs qu’il tenait devant la pierre tombale. Alors qu’il s’apprêtait à partir, Lin Qiushi ne put s’empêcher de l’appeler : « Yixie ! »
Le corps de Cheng Yixie se figea, puis il tourna la tête vers Lin Qiushi.
Lin Qiushi s’avança rapidement vers lui. Il avait beaucoup de choses à dire à cet enfant, mais ne savait pas par où commencer.
« Cela fait longtemps », dit pourtant Cheng Yixie le premier.
Son regard, posé sur Lin Qiushi, était glacé. Comparé à la froideur naturelle qu’il affichait autrefois à cause de son caractère, son regard ressemblait désormais à un lac gelé, profond et sombre, dont le froid pénétrait jusqu’aux os ; il n’y subsistait plus la moindre chaleur.
« Cela fait longtemps en effet», répondit Lin Qiushi.
Ruan Nanzhu s’approcha également de Cheng Yixie. Il l’observa un instant, mais ne dit rien.
« J’ai encore des choses à faire. Je dois partir », déclara Cheng Yixie après avoir regardé sa montre. Son ton demeurait très froid.
« Tu… » Lin Qiushi voulait lui demander s’il allait bien, mais trouva cette question superflue. N’importe qui pouvait voir qu’il n’allait pas bien.
Cheng Yixie n’allait pas bien. Ses cheveux avaient considérablement blanchi. Même cachés sous sa casquette, cela restait évident.
« Vas-y », dit finalement Ruan Nanzhu. Il ne trouva rien d’autre à ajouter. « S’il se passe quelque chose, appelle-moi. Nous sommes tous là pour toi. »
Cheng Yixie hocha la tête. Son visage ne montra toujours aucune émotion. Puis il se retourna et s’éloigna.
Lin Qiushi et Ruan Nanzhu regardèrent sa silhouette s’éloigner, tous deux silencieux. En réalité, ils ne savaient pas comment le réconforter. Même après un an, certaines blessures n’avaient pas perdu de leur force ; elles ne la perdraient peut-être jamais.
Lin Qiushi déballa lentement un bonbon et le mit dans sa bouche, sentant la douceur se répandre sur sa langue. Il tendit la main et saisit celle de Ruan Nanzhu. « Allons-y. »
Ce n’est qu’alors qu’ils quittèrent le cimetière.
Le simple fait de savoir que Cheng Yixie était encore en vie soulagea quelque peu Lin Qiushi. Il n’osait pas espérer davantage. Mais ce à quoi il ne s’attendait pas, c’est que quelques jours plus tard, ils reçoivent une lettre envoyée par Cheng Yixie. Dans cette lettre, celui-ci expliquait brièvement l’indice qu’il avait obtenu concernant la onzième porte.
« L’indice que j’ai obtenu est un indice spécial », écrivait Cheng Yixie. « Il ne comporte que deux mots : vie, mort. »
En lisant la lettre, Lin Qiushi prononça ces deux mots particuliers : « Vie… et mort ? »
Ruan Nanzhu fronça les sourcils et tomba lui aussi dans une profonde réflexion.
Leur propre indice était insoluble, tandis que celui de Cheng Yixie était « vie et mort ». Cela fit naître une étrange hypothèse dans l’esprit de Lin Qiushi. « Serait-il possible que la onzième porte soit la même pour tout le monde ? »
Ruan Nanzhu caressait la lettre du bout des doigts, regardant les deux caractères « vie » et « mort ». « C’est possible. »
« Ton prédécesseur t’avait-il fourni des informations lorsqu’il a franchi la onzième porte ? » demanda Lin Qiushi à Ruan Nanzhu.
« Non. À cette époque, j’étais encore un novice », répondit Ruan Nanzhu. « Comment aurais-je pu imaginer que la onzième porte concernait quelque chose d’aussi lointain ? »
Ils n’avaient donc aucun moyen d’en savoir plus. Personne autour d’eux n’avait franchi la onzième porte. En réalité, le fait que Ruan Nanzhu et Lin Qiushi aient réussi à traverser la dixième porte en toute sécurité faisait déjà d’eux des personnes exceptionnelles.
Vie et mort, vie et mort… Que signifiaient exactement ces mots dans l’indice ? S’il s’était agi d’une autre porte, ils auraient pu attendre d’y entrer pour analyser les événements qui s’y produiraient. Mais il s’agissait d’une porte d’une difficulté extrême où la moindre erreur pouvait coûter la vie. Même Ruan Nanzhu n’osait pas faire preuve d’excès de confiance.
Bien qu’il leur restât encore une année avant d’y entrer, ils avaient déjà commencé à s’y préparer.
Tous deux consultèrent de nombreuses sources de documentation. À partir des deux caractères « vie » et « mort », ils multiplièrent les associations d’idées : des légendes orientales aux mythologies occidentales, du palais de Yama (NT : roi des enfers dans la tradition chinoise et bouddhique) à Anubis… (NT : dieu égyptien de la mort et de l'embaumement, chargé de guider les âmes des défunts et de veiller à leur jugement dans l'au-delà.)
Même s’ils ignoraient si tout cela aurait réellement une utilité, faire quelque chose restait bien plus supportable que d’attendre passivement la mort.
Au cours de ces deux années, Ye Niao franchit sa septième porte. À l’époque, Lin Qiushi lui demanda s’il voulait sauter un niveau. Après réflexion, Ye Niao refusa.
Il déclara que sauter des portes ne servait à rien ; celles qu’il devait franchir, il devrait les franchir tôt ou tard.
Lin Qiushi admirait beaucoup sa prudence et sa maîtrise de lui-même. Face à une telle tentation, tout le monde n’était pas capable de refuser avec autant de sérénité.
La date exacte de la onzième porte était le 27 mars. Comme le niveau de la porte était désormais extrêmement élevé, ils pouvaient percevoir clairement le moment précis de leur entrée.
Avec un air très sérieux, Ruan Nanzhu dessina un cercle sur la date du 26 mars dans le calendrier. À côté, il ajouta même un petit cœur.
Lorsque Lin Qiushi le vit, il lui dit : « Tu t’es trompé, c’est le 27 que nous entrerons dans la porte. »
Ruan Nanzhu répondit : « Je ne me suis pas trompé. »
Lin Qiushi resta perplexe.
Ruan Nanzhu dit : « Le 26, il faudra le faire plusieurs fois. »
Lin Qiushi : « … »
Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que cet individu faisait une plaisanterie à connotation sexuelle. Il resta momentanément sans voix. Depuis qu’ils avaient officialisé leur relation, le tempérament espiègle que Ruan Nanzhu montrait dans les portes devenait de plus en plus évident. Lin Qiushi trouvait cela plutôt agréable. Le seul problème était que Ruan Nanzhu était souvent jaloux de lui-même.
« Préfères-tu Zhu Meng ou Ruan Nanzhu ? » À l’extérieur des portes, Ruan Nanzhu posait cette question à Lin Qiushi.
Lin Qiushi ne pouvait que répondre qu’il aimait Ruan Nanzhu.
Mais une fois à l’intérieur des portes, la réponse devait changer.
Alors Zhu Meng, soudain pris d’un excès de jeu dramatique, déclarait : « Pourtant, hier, un homme nommé Ruan Nanzhu m’a contacté pour me dire que tu l’aimais. »
Lin Qiushi répondit : « … Je ne peux pas aimer les deux ? »
Ruan Nanzhu répliqua : « Si, je t’autorise à aimer les deux. »
Lin Qiushi : « … » Hélas, pourquoi avais-tu autant de scénarios sous la main ?
La date de la onzième porte approchait peu à peu et l’atmosphère parmi eux recommença à devenir pesante.
Inutile d’y réfléchir davantage : la difficulté de cette porte serait elle aussi très élevée. Avant d’y entrer, Lin Qiushi prit donc le temps de réfléchir minutieusement à la manière dont ses affaires posthumes devraient être réglées.
Mais après réflexion, il se rendit compte qu’il était pratiquement quelqu’un sans attaches. Son unique ami, Wu Qi, était déjà mort. Cela faisait très longtemps qu’il n’avait presque plus aucun contact avec sa famille. En dehors des amis de la villa, il n’y avait réellement personne à qui il devait faire ses adieux.
Cependant, ce à quoi Lin Qiushi ne s’attendait pas, c’est qu’un mois avant leur entrée dans la porte, Ruan Nanzhu l’emmena chez lui.
Lin Qiushi avait toujours imaginé que la maison de Ruan Nanzhu serait un endroit plutôt froid et silencieux. Pourtant, dès leur arrivée, une magnifique femme d’âge mûr surgit et se jeta sur Ruan Nanzhu en pleurant.
Ruan Nanzhu demeura impassible. Il repoussa doucement la femme et dit : « Maman. »
Lin Qiushi resta à côté, embarrassé.
Par la suite, il comprit approximativement la composition de la famille de Ruan Nanzhu. Sa famille était aisée. Il avait un frère remarquable, un père sévère et une mère élégante et charmante.
À part leur excellente situation matérielle, cette famille semblait parfaitement ordinaire. Elle paraissait même totalement incompatible avec Ruan Nanzhu.
Quant à Ruan Nanzhu, il présenta très franchement l’identité de Lin Qiushi, déclarant qu’il était son compagnon.
Lin Qiushi était d’abord un peu nerveux, mais il constata que la famille acceptait étonnamment calmement les paroles de Ruan Nanzhu. Plus tard, il apprit que les membres de cette famille étaient pratiquement comme ceux de Yi Manman : ils pensaient que Ruan Nanzhu souffrait d’un trouble mental…
Profitant du moment où Ruan Nanzhu était allé aux toilettes, sa mère lui dit en essuyant ses larmes : « Mon fils est parfait à tous les égards. Il a seulement un léger trouble délirant. Il souffre de cela depuis son enfance. Merci à vous. C’est certainement parce que vous êtes resté à ses côtés qu’il a pu aller mieux… »
En entendant cela, Lin Qiushi n’osa pas répondre. Il se disait qu’il ne pouvait tout de même pas annoncer à la mère de Ruan Nanzhu qu’il souffrait lui aussi du même « trouble ».
Mais en y réfléchissant bien, cela restait compréhensible. Après tout, aux yeux des personnes qui ne connaissaient pas les portes, leurs passages ne ressemblaient qu’à quelques instants d’absence.
Simplement, les réactions après ces absences étaient un peu excessives : certains pleuraient, d’autres riaient, et certains allaient même jusqu’à se jeter du haut d’un immeuble…
On voyait clairement que la famille de Ruan Nanzhu éprouvait encore des sentiments pour lui. Mais, dans une certaine mesure, ces sentiments étaient devenus un fardeau.
Ils étaient incapables de comprendre ses actes, incapables de comprendre pourquoi il refusait de suivre une trajectoire de vie normale.
Dans ce monde, il n’existe de toute façon rien de tel qu’un partage parfait des sentiments d’autrui.
Après le repas, Ruan Nanzhu repartit avec Lin Qiushi. Assis dans la voiture, il tourna la tête vers lui et demanda : « Tu n’as rien à dire ? »
Lin Qiushi répondit : « Dire quoi… que ta mère est vraiment jeune ? »
Ruan Nanzhu : « … »
Lin Qiushi se mit à rire. « Je n’ai rien à dire. » Après une courte pause, il ajouta : « Ce sont tous de très bonnes personnes. »
Simplement, certaines choses étaient destinées à demeurer incompréhensibles.
Ruan Nanzhu admit : « En réalité, j’ai beaucoup de chance. Ma famille a toujours pensé que j’étais fou et voulait même m’envoyer à l’étranger pour me faire soigner, mais elle ne m’a jamais forcé. »
En parlant de maladie mentale, Lin Qiushi pensa à Yi Manman.
Yi Manman était pratiquement le cas typique d’Obsidienne. Sa famille avait toujours cru qu’il était devenu fou, qu’il souffrait d’un trouble mental. Elle avait même essayé de l’interner de force dans un hôpital psychiatrique.
Comparée à cela, l’attitude de la famille de Ruan Nanzhu était un contraste saisissant.
« Oui. Aux yeux des autres, nous ressemblons réellement à des malades mentaux », dit Lin Qiushi avec impuissance. « Nous restons immobiles quelques instants, puis nous nous mettons à pleurer et à crier. »
Ruan Nanzhu déclara : « Cela fait déjà quatre ou cinq ans que je ne suis pas rentré chez moi. »
Lin Qiushi le regarda, comprenant le sens caché de ses paroles. Comme prévu, Ruan Nanzhu poursuivit d’une voix calme : « Quand les liens sont moins étroits, lorsque l’on perd quelqu’un pour de bon, on souffre moins. »
Lin Qiushi éclata d’un rire silencieux. « Ce n’est pas certain. »
Il repensa au moment où ils étaient sur le point de confirmer leur relation, lorsque Ruan Nanzhu avait soudain reculé d’un pas.
À présent, il comprenait sans doute que cette attitude était dictée par cette même pensée. Mais désormais, ils étaient tous deux suffisamment déterminés pour devenir le soutien sur lequel l’autre pouvait s’appuyer.
Pendant les quinze jours précédant leur entrée dans la porte, la villa entière fut plongée dans une sorte de célébration permanente.
Tous se réunissaient chaque jour pour boire et faire la fête jusque tard dans la nuit.
Cependant, l’émotion réprimée sous cette euphorie éclata brusquement un soir. Cette nuit-là, tout le monde dans la villa pleurait : Chen Fei, Yi Manman, Lu Yanxue et Ye Niao.
Ye Niao cria : « Lin Qiushi, espèce de petit bâtard, tu dois absolument revenir vivant ! »
Chen Fei renchérit : « Frère Ruan, je vous attendrai jusqu’à votre retour. »
Yi Manman et Lu Yanxue pleuraient à s’étouffer, incapables de prononcer un mot.
Lin Qiushi en eut lui aussi les yeux humides, mais seul Ruan Nanzhu gardait un cœur dur comme le fer. Il dit : « Nous ne sommes pas encore morts, alors pourquoi pleurez-vous ? »
« Hou hou hou hou… »
Mais tout le monde avait trop bu et ignora complètement les paroles de Ruan Nanzhu, continuant à évacuer l’angoisse qui leur pesait sur le cœur.
Allongé sur le canapé, l’esprit de Lin Qiushi était entièrement engourdi par l’alcool. Malgré cela, il ressentait un bonheur indescriptible : quelqu’un se souciait de sa vie et de sa mort, quelqu’un s’inquiétait de son sort. Ce sentiment d’être important pour autrui le bouleversait profondément, au point que les larmes lui montèrent involontairement aux yeux.
Ils pleuraient, criaient, et la maison était devenue un véritable chaos.
Ruan Nanzhu s’approcha de Lin Qiushi, s’assit à côté de lui et le prit dans ses bras. Du bout des doigts, il effleura la pointe de son oreille et dit : « Tes oreilles ressemblent à celles d’un elfe. »
Lin Qiushi le regarda en souriant stupidement.
Ruan Nanzhu, après avoir bu un peu, était particulièrement beau. La légère ivresse adoucissait son expression habituellement froide ; ses yeux semblaient traversés de reflets mouvants, ses lèvres étaient rouges, légèrement humides, et paraissaient étonnamment attirantes.
Lin Qiushi leva la main et caressa ses longs cils épais en souriant : « Ils sont vraiment longs. »
Ruan Nanzhu baissa les yeux vers lui.
Appuyé contre sa poitrine, sentant la chaleur de sa peau, Lin Qiushi murmura : « Avant, je pensais que cela me suffisait déjà. Mais maintenant… » Une légère tristesse passa dans son regard. « J’aimerais vieillir avec toi jusqu’aux cheveux blancs. Est-ce trop de la gourmandise ? »
« Non », répondit Ruan Nanzhu. « Tout le monde pense ainsi. C’est normal. » Il se pencha près de son oreille et embrassa doucement la pointe de celle-ci. Sa voix était rauque. « Moi aussi. »
En entendant cela, Lin Qiushi sourit avec éclat. « Alors c’est merveilleux. Tu as peur ? »
« J’ai eu peur autrefois », répondit Ruan Nanzhu, « mais maintenant je n’ai plus peur. »
Ils s’étaient trouvés l’un l’autre.
Le cœur de Lin Qiushi s’apaisa lui aussi. « Moi non plus, je n’ai plus peur. »
Ils se regardèrent longuement, puis échangèrent un sourire complice. Ruan Nanzhu souleva Lin Qiushi dans ses bras et monta directement au deuxième étage.
Voyant les deux partir, Ye Niao cria : « Vous vous en allez déjà ? Nous n’avons même pas encore assez bu pour nous amuser ! » À peine eut-il fini de parler que Chen Fei lui donna une tape sur la tête. « Jeune homme, reprends-toi un peu. Ces deux-là sont amoureux. »
Ye Niao : « … » Cet endroit n’était vraiment pas amical envers les célibataires.
Ces dix et quelques jours ressemblèrent à un carnaval de fin du monde. Mais, durant la semaine précédant le 27, les émotions de chacun se calmèrent peu à peu.
Ruan Nanzhu trouva Chen Fei et commença à lui confier certaines choses.
Au début, Chen Fei se montra réticent, mais une phrase de Ruan Nanzhu le fit taire : « Je ne peux pas garantir que je reviendrai. Si je pars, tu devras faire en sorte qu’Obsidienne continue d’exister. Ils sont encore là, tu dois les protéger. »
Ce n’est qu’alors que Chen Fei accepta à contrecœur.
Contrairement à Ruan Nanzhu, Lin Qiushi n’avait rien de particulier à faire, alors il alla aider Lu Yanxue à cuisiner.
Elle avait l’air profondément abattue. Elle essayait de se forcer à retrouver un peu d’entrain, mais Lin Qiushi voyait bien que même son sourire était forcé.
La voir ainsi lui serrait le cœur. Il lui dit donc avec douceur qu’elle n’était pas obligée de sourire si elle n’en avait pas envie ; il comprenait ce qu’elle ressentait.
À ces mots, Lu Yanxue ne put plus se retenir. Elle se jeta dans les bras de Lin Qiushi et éclata en sanglots. « Je n’arrive pas à imaginer… je n’arrive pas à imaginer un monde où toi et Frère Ruan ne seriez plus là. Je n’ose pas penser à ce qui arriverait si quelque chose vous arrivait… »
Lin Qiushi lui caressa les cheveux comme pour apaiser un enfant en pleine crise. Il ne savait pas quoi faire d’autre et ne pouvait que répéter : « Tout ira bien. Tout ira bien. »
Lu Yanxue pleura de façon incontrôlable.
Le 25 mars, Cheng Yixie revint. Son retour prit tout le monde au dépourvu ; la joie se mêlait à une profonde inquiétude.
Il avait grandi, maigri, et en deux ans il était devenu un homme mûr.
Il connaissait la date d’entrée de Lin Qiushi et de Ruan Nanzhu dans la porte ; s’il venait cette fois-ci, c’était probablement parce qu’il craignait qu’il ne s’agisse de leur dernière rencontre.
Personne n’osa évoquer le passé. On lui demanda simplement comment il avait vécu ces deux dernières années. Cheng Yixie répondit par bribes, mais Lin Qiushi remarqua qu’il portait désormais un collier. Il l’avait déjà vu autrefois autour du cou de Zhuo Feiquan…
« Où est Zhuo Feiquan ? » demanda Ruan Nanzhu, posant exactement la question que Lin Qiushi voulait poser.
« Il est mort », répondit Cheng Yixie d’un ton très calme, comme si la mort n’était plus capable de provoquer la moindre émotion en lui. « L’année dernière. Il n’a pas survécu à la dixième porte. »
Ruan Nanzhu ne dit plus rien.
Cheng Yixie resta assis environ une heure avant de se lever pour partir. Lu Yanxue lui demanda pourquoi il ne revenait pas vivre avec eux. Il sourit légèrement et prononça seulement quelques mots : « Je n’en suis pas digne. »
En entendant ces mots, Lin Qiushi sentit son cœur se serrer comme s’il était piqué d’une aiguille. Il regarda Ruan Nanzhu et vit ses lèvres se tendre en une ligne rigide, sans qu’aucune parole ne soit prononcée pour le retenir.
Après le départ de Cheng Yixie, Ruan Nanzhu dit enfin : « Prendre un raccourci exige toujours un prix à payer. »
Lin Qiushi comprit ce qu’il voulait dire.
Ruan Nanzhu avait probablement très envie de lui dire « Bienvenue de retour à Obsidienne », mais il garda finalement le silence. Cheng Yixie avait désormais pris une voie opposée à ses principes. Certaines choses relevaient de la ligne à ne pas franchir ; quelle qu’en soit la raison, cette ligne ne pouvait être brisée.
Le 26 mars, Lin Qiushi et Ruan Nanzhu passèrent toute la journée allongés dans le même lit. Ils échangeaient des paroles tendres ; leurs regards étaient pleins d’affection profonde. Ils s’endormirent enlacés, et le soleil se coucha puis se leva de nouveau. Enfin arriva le jour le plus important.
Le 27 mars, le jour où Lin Qiushi et Ruan Nanzhu devaient entrer ensemble dans la porte.
C’était une belle journée de printemps, le vent soufflait doucement et le soleil répandait une chaleur agréable.
Ils prirent leur petit-déjeuner ensemble, chargèrent leurs affaires préparées à l’avance sur leur dos, puis s’assirent au bord du lit en mangeant des bonbons et en bavardant, jusqu’à ce que l’atmosphère autour d’eux change brusquement.
La personne assise en face de Lin Qiushi disparut soudainement.
Il comprit que le moment était arrivé. Le sac sur le dos, il se leva, ouvrit au hasard une porte et retrouva le long couloir devenu si familier. Dans ce couloir, dix portes étaient déjà scellées par des bandes de fermeture. Il ne restait plus que deux portes dressées au bout du passage.
Lin Qiushi avança lentement jusqu’à l’une d’elles. Après avoir pris une profonde inspiration, il saisit la poignée et ouvrit doucement.
Le décor bascula. Une puissante force d’aspiration l’emporta à l’intérieur de la porte.
Mais lorsqu’il distingua enfin son environnement, sa respiration se bloqua. Après avoir traversé tant de portes et vu tant de scènes étranges et fantastiques, rien n’était aussi inquiétant que ce qu’il avait devant les yeux.
Une sueur froide couvrit son dos et sa peau se hérissa de chair de poule.
Il se trouvait dans une chambre apparemment ordinaire.
Lin Qiushi se souvenait parfaitement que c’était dans cette chambre qu’il avait rencontré pour la première fois le Ruan Nanzhu du monde réel.
Oui. Il était revenu dans son ancien logement, cette chambre louée qu’il avait quittée depuis longtemps.
Avec un sourire amer, Lin Qiushi pensa que c’était véritablement « un cauchemar au cœur d’un cauchemar ».
Traducteur: Darkia1030
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