KOD - Extra 6 -Jumeaux dans la vie, jumeaux dans la mort (Partie 3)

 

La première personne à quitter une porte pouvait obtenir un indice concernant la porte suivante. C'était un traitement de faveur et une indulgence accordés par la Porte au vainqueur, ainsi qu'une reconnaissance de la force des plus puissants.

Pourtant, beaucoup ignoraient que lorsqu'il ne restait plus qu'une seule personne dans une porte, celle-ci obtenait, au moment de quitter cette porte, un indice particulier. Celui qui possédait cet indice pouvait non seulement obtenir des informations détaillées sur la porte suivante, mais aussi bénéficier d'une occasion de sauver sa vie dans cette prochaine porte.

Pour certaines raisons, Ruan Nanzhu n'avait jamais parlé de cette affaire à Cheng Yixie, jusqu'à ce que celui-ci la découvre par lui-même, par un heureux hasard.

Et Cheng Yixie, qui s'était échappé de la septième porte dans un état lamentable, comprit également quelque chose. Il découvrit qu'il était incapable de protéger Cheng Qianli. Le monde à l'intérieur des portes était étrange et imprévisible ; aussi intelligent fût-il, il n'était qu'un simple mortel. Les mortels commettent tous des erreurs. Les erreurs de la vie quotidienne étaint peut-être sans importance, mais les erreurs commises dans une porte coûtaient la vie.

Lorsque Cheng Yixie revint à la villa, il vit Cheng Qianli enlacer Toast tout en affichant un sourire éclatant, et il prit alors une décision.

Tout ce qui suivit se produisit avec une évidence parfaite.

Cheng Yixie était quelqu'un d'intelligent. Et lorsqu'une personne intelligente fait le mal, elle le fait naturellement avec une grande aisance.

« Sais-tu seulement ce que tu es en train de faire, Cheng Yixie ? » Ruan Nanzhu remarqua très vite que quelque chose n'allait pas chez lui. Leur première violente dispute éclata. « Tu vas tuer Cheng Qianli, et tu vas aussi te tuer toi-même ! »

Face aux reproches de Ruan Nanzhu, Cheng Yixie choisit le silence.

« Arrête-toi. Il est encore temps. » dit Ruan Nanzhu. « Il n'est pas encore arrivé au point où il est impossible de faire demi-tour... »

Cheng Yixie lui donna sa réponse : « Cheng Qianli n'a même pas encore dix-huit ans. »

Appuyé contre la rambarde, il regardait le jardin luxuriant et verdoyant, où Cheng Qianli jouait et courait après Toast. « Si un seul de nous deux peut survivre, alors je souhaite que ce soit lui. »

Ruan Nanzhu répondit : « Mais il existe forcément d'autres moyens. Celui que tu utilises est le plus stupide... »

« Mais c'est celui qui offre le plus grand bénéfice. »

Cheng Yixie n'avait que quatorze ans, pourtant aucune innocence enfantine ne subsistait dans ses yeux. Son regard ressemblait à un lac profond, dissimulant des choses que même Ruan Nanzhu ne parvenait pas à comprendre. « Désolé, frère Ruan, je suis vraiment incapable de regarder Qianli mourir. »

Ruan Nanzhu comprit qu'il ne pourrait plus ramener Cheng Yixie à la raison. Il ne dit plus un mot et partit.

À cette époque, tout ce que faisait Cheng Yixie consistait simplement à ne pas porter secours à quelqu'un en danger. Mais plus tard...

Cheng Yixie ferma les yeux. Il ne voulait plus évoquer la suite.

Une fois que les limites morales d'une personne sont franchies, c'est comme tomber dans un bourbier : il ne reste plus qu'à s'enfoncer toujours davantage.

S'il s'était agi de quelqu'un d'autre, Ruan Nanzhu l'aurait probablement expulsé depuis longtemps d'Obsidienne. Mais Cheng Yixie n'était encore qu'un enfant. Tel un jeune arbre qui venait à peine de pousser, avant même de pouvoir se redresser fièrement, il avait été brutalement courbé par les vents et les intempéries.

Peu à peu, Cheng Yixie sombra dans l'abîme, incapable désormais d'en ressortir.

On dit que toute chose obéit à la loi des causes et des effets. Cheng Yixie pensait que les actes qu'il avait commis finiraient par retomber sur lui. Lorsqu'une personne commet une faute, elle doit en payer le prix. Cheng Yixie était prêt à offrir sa propre vie pour expier ce péché.

Mais lorsque le châtiment arriva réellement, Cheng Yixie découvrit que certaines choses étaient loin d'être aussi simples qu'il l'avait imaginé.

La dixième porte.

Une difficulté digne de l'enfer.

Même Cheng Yixie, muni de son billet spécial, y frôla la mort à maintes reprises.

Lorsqu'il arriva enfin jusqu'à la porte avec Cheng Qianli, tous deux dans un état pitoyable, il découvrit qu'à l'endroit où aurait dû se trouver la porte se dressait une gigantesque statue de bronze. Son visage verdâtre, ses crocs acérés lui donnaient l'apparence d'un démon maléfique, tandis que le bronze qui la recouvrait commençait à se fissurer morceau par morceau, révélant une peau noire et dure comme la roche.

En voyant cette scène, Cheng Yixie comprit que le fantôme devant eux était sur le point de prendre vie. Même si la porte se trouvait juste derrière lui, ils ne pourraient pas la franchir.

« Gege... » Derrière Cheng Yixie, Cheng Qianli parla doucement. « J'ai peur. »

La paume de sa main, qui tenait celle de Cheng Yixie, était couverte de sueur, et sa voix tremblait de façon incontrôlable.

« N'aie pas peur. Je suis là. » Cheng Yixie le rassura doucement. Après avoir inspiré profondément, il glissa son autre main dans la poche de son pantalon, où se trouvait un couteau pliant extrêmement aiguisé. « Il te suffit d'être sage et de m'écouter. »

Cheng Qianli se rapprocha de lui. Il semblait avoir compris quelque chose et l'enlaça de toutes ses forces. Ils étaient jumeaux ; depuis toujours, ils ressentaient les émotions de l'autre comme les leurs. À travers leurs vêtements légers, Cheng Yixie sentait la chaleur du corps de Cheng Qianli, mais aussi toute l'inquiétude qui habitait son cœur.

« Gege... » La voix de Cheng Qianli était remplie de tristesse, au point d'être légèrement étouffée par les sanglots. « Il va prendre vie, n'est-ce pas ? »

Derrière eux, le monstre avait déjà dévoilé ses yeux rouges sang. Son immense gueule hérissée de crocs s'ouvrait et se refermait férocement, prête à se jeter sur eux.

« Oui », répondit Cheng Yixie. « Mais il ne pourra pas te faire de mal. »

« Pourquoi suis-je si stupide... » gémit Cheng Qianli. « Si seulement j'étais un peu plus intelligent... »

Sa voix était pleine de souffrance. « Si j'étais plus intelligent, gege n'aurait pas à souffrir autant... »

Les bras avec lesquels Cheng Qianli étreignait Cheng Yixie commencèrent lentement à se relâcher. « Mais, même si je suis stupide... je sais quand même ce que gege veut faire... »

Cheng Yixie sentit aussitôt que quelque chose n'allait pas. Sa voix se figea légèrement tandis qu'il tournait lentement la tête. « Qianli... »

« Hé, moi aussi j'en ai apporté un. »

Cheng Qianli sourit. « Je l'ai caché en secret dans la poche de mon pantalon, exactement comme toi. »

Il souriait, mais la douleur devait être trop intense, car ce sourire était particulièrement douloureux à regarder.

Cheng Yixie baissa lentement les yeux.

Une dague était plantée dans la poitrine de Cheng Qianli. Un sang rouge vif s'écoulait continuellement de sa poitrine, imbibait ses vêtements et se répandait sur le sol.

En regardant cette dague, Cheng Yixie sentit le monde tourner autour de lui. Il ouvrit la bouche, voulut dire quelque chose, mais la scène qui se déroulait devant lui semblait lui avoir arraché jusqu'à la capacité de parler. Aucun mot ne sortit. Son corps vacillait, prêt à s'effondrer.

« Ge... ça fait tellement mal... » Cheng Qianli s'écroula dans les bras de Cheng Yixie. Ses grands yeux noirs restaient grands ouverts, reflétant uniquement le visage de Cheng Yixie. « Ge... »

« Aaah... AAH !!! »

Un hurlement déchirant s'échappa de la bouche de Cheng Yixie. Il regarda, impuissant, le souffle de Cheng Qianli devenir de plus en plus faible. Derrière lui, le rugissement du monstre éclata au-dessus de sa tête. Cheng Yixie ne se retourna pas. Le monstre se jeta sur lui—

Une ombre gigantesque l'engloutit.

Son corps aurait dû être mis en pièces par le monstre, mais une faible lueur apparut autour de lui, bloquant directement l'attaque du monstre.

Dans ses bras, la poitrine de Cheng Qianli ne se soulevait déjà plus.

Le visage totalement vide d'expression, Cheng Yixie tourna lentement la tête et aperçut la porte noire derrière le monstre.

Il la fixa, puis, portant Cheng Qianli dans ses bras, se releva avec difficulté et se précipita vers la porte de fer. Avec la clé couverte de sang, il ouvrit la porte.

Il voulait encore revoir Cheng Qianli. Il avait encore tant de choses à lui dire.

Comme un fou, Cheng Yixie traversa le tunnel en courant et serra dans ses bras Cheng Qianli qui se trouvait à l'extérieur de la porte.

Cheng Qianli lui adressa tout juste un sourire alors qu'une grande quantité de sang jaillissait de sa bouche.

Il caressa le visage de Cheng Yixie, l'appela ge et lui demanda de ne pas être triste.

Cheng Yixie éclata en sanglots.

Son Qianli.

Son Qianli...

L'enfant qu'il chérissait n'avait finalement pas réussi à grandir. Il n'avait même pas pu atteindre son dix-huitième anniversaire, encore moins parcourir les magnifiques paysages du monde comme Cheng Yixie l'avait tant souhaité pour lui.

La suite, Cheng Yixie ne s'en souvenait plus très bien. Il ne se rappelait plus comment il avait traversé cette période.

Lorsqu'il reprit finalement ses esprits, il avait déjà quitté Obsidienne et commençait à franchir les portes aux côtés de Zhuo Feiquan.

Zhuo Feiquan et lui étaient tous deux des compagnons d'infortune. Zhuo Feiquan avait perdu sa sœur ; Cheng Yixie avait perdu son frère. Mais Zhuo Feiquan avait eu bien plus de chance que lui : il possédait un pendentif renfermant l'âme de sa sœur.

« Hé, tu ne songerais quand même pas à me tuer dans une porte pour me voler mon pendentif ? » demanda Zhuo Feiquan avec franchise. « Je te préviens, j'ai la vie dure. »

Cheng Yixie le regarda et répondit calmement : « Laisse tomber. J'y ai pensé... mais il vaut mieux ne pas le faire. »

« Pourquoi ? » demanda Zhuo Feiquan.

« Parce que j'ai peur que les mauvaises actions que je commettrai retombent encore sur lui. » La voix de Cheng Yixie était froide. « Regarde, n'est-ce pas déjà ce qui est arrivé ? »

Il n'osait même plus mourir, car sa propre vie avait été échangée contre celle de Qianli. Ce petit idiot n'avait été intelligent qu'une seule fois dans toute son existence, mais cette unique fois suffisait à le torturer au point de lui faire souhaiter la mort sans pouvoir mourir.

Zhuo Feiquan éclata de rire.

Ayant tous deux connu la douleur de perdre un proche, ils éprouvaient une profonde compréhension mutuelle. Mais cette période ne dura pas longtemps. Zhuo Feiquan mourut dans sa propre dixième porte. Avant de mourir, il plaça son pendentif dans la main de Cheng Yixie. Ils n'échangèrent pas un mot, mais ils avaient déjà compris les intentions de l'autre.

Cheng Yixie serra le pendentif que Zhuo Feiquan lui avait confié et esquissa avec difficulté un léger sourire, acceptant ainsi sa dernière marque de bienveillance.

Après avoir obtenu ce pendentif, Cheng Yixie envisagea d'utiliser celui-ci pour faire apparaître Cheng Qianli.

Il y pensa, mais ne le fit pas. Parce qu'il se rappela que Cheng Qianli avait peur des fantômes. S'il n'était pas là, Cheng Qianli ne pourrait que rester à l'intérieur des portes.

Ce serait probablement une autre forme de souffrance. Au bout du compte, Cheng Yixie n'eut pas le cœur de le faire.

Les jours passèrent les uns après les autres, et Cheng Yixie en vint à penser que telle était la fin de son histoire avec Cheng Qianli. Il continuait à franchir les Portes avec une indifférence engourdie ; peut-être mourrait-il un jour dans une Porte, mais à ses yeux, la mort ressemblait désormais davantage à une grâce et à une délivrance.

Cette situation perdura jusqu'à ce que Cheng Yixie entre dans sa onzième Porte.

Lorsqu'il aperçut Tan Zaozao à la télévision, à l'intérieur de cette onzième Porte, Cheng Yixie comprit immédiatement quelque chose. Il quitta précipitamment l'hôpital où il était arrivé en entrant dans la Porte, retourna chez lui et frappa à cette porte qui lui était si familière.

Un instant plus tard, derrière la porte apparut un visage exactement identique au sien. En le voyant, ce visage laissa paraître une expression de profonde stupéfaction.

Cheng Yixie éclata de rire. Sans tenir compte de la surprise de Cheng Qianli, il le serra brusquement dans ses bras et dit : « Idiot, gege t'a cherché pendant si longtemps. » Il avait cru qu'après l'avoir perdu, il ne le retrouverait plus jamais.

Heureusement, à présent, il l'avait enfin retrouvé. Puisqu'il l'avait retrouvé, rester dans cette Porte qui semblait illusoire paraissait finalement être… une assez bonne chose.

Les âmes qui avaient été séparées finirent enfin par ne faire plus qu'une, comme au moment de leur naissance dans le ventre de leur mère. Cheng Yixie afficha un sourire comblé, essuya les larmes au coin de ses yeux et regarda le soleil, à l'extérieur de la fenêtre, disparaître lentement derrière l'horizon.

 

Traducteur: Darkia1030