Panguan - Chapitre 21 - Légende

 

« Serais-tu encore affamé ? »

 

Au moment où Zhou Xu était déjà en train de perdre contenance, un bruit encore plus désespéré que le sien retentit juste à côté : Beurk— »

Il tourna la tête — la vieille femme qui mangeait des côtes tenait maintenant une poubelle contre elle et vomissait de façon spectaculaire.

Zhou Xu : « ? »

La boîte alimentaire en plastique tomba à terre, renversant son contenu partout.

Le riz imbibé de bouillon présentait des grains bien détachés, légèrement imbibés de sauce, et exhalait un parfum riche, presque appétissant, mais aussi écœurant.

Les côtelettes hachées luisaient de graisse, le cartilage était d’un blanc net ; les boulettes de viande rebondirent deux fois avant de rouler en grinçant.

Et, roulant avec elles, il y avait un anneau en or, très simple.

Xia Qiao, les lèvres livides, bondit en arrière autant qu’il pouvait.

Il détestait ce son — celui d’une bille ou d’un objet métallique roulant sur le sol, si fort qu'il semblait se produire directement dans ses tympans.
Il se réveillait souvent au milieu de la nuit en l’entendant juste au-dessus de sa tête, comme si un enfant encore éveillé jouait à l’étage. Sauf que l’étage supérieur, chez lui, ne contenait qu’une chambre d’amis vide : il était impossible que quelqu'un y soit.

L’anneau fit un tour complet puis revint au pied de la vieille femme.

Comme si c’était intentionnel, il s’immobilisa contre sa chaussure noire, avec un léger cliquetis métallique.

La vieille femme, toujours appuyée sur sa poubelle, tressaillit légèrement sans relever la tête.

Tout le monde aurait voulu reculer encore de trois pas, mais Wen Shi s’accroupit pour examiner l’objet.

Voyant son calme, Zhou Xu, piqué dans son orgueil, se pencha à son tour.

L’anneau était un simple cercle sans décor, dont la moitié était couverte de sang séché, exhalant une odeur métallique âcre.

L’autre moitié, intacte, luisait sous la lumière, reflétant des silhouettes.

Il aurait dû n’y avoir que celles de Wen Shi et de Zhou Xu, mais une troisième figure apparaissait derrière eux : un visage féminin voilé par de longs cheveux.

Ce visage se pencha plus près, ses traits se dilatant lentement.
D’abord un contour blanc indistinct, puis deux cavités noires semblables à des trous béants, d’où le sang s’écoulait.

Zhou Xu hurla et tomba assis par terre.

Il se retourna brusquement—

Pour découvrir Zhang Biling juste derrière lui.

« Mais… qui es-tu exactement ?! » demanda-t-il, terrifié.

Zhang Biling : « … »

« Je suis ta mère. » Elle était d’ordinaire courtoise et douce, mais vis-à-vis de son fils turbulent, elle sembla perdre toute patience. « Tu cherches vraiment les ennuis, n’est-ce pas ? »

Zhou Xu, tétanisé par sa frayeur, voyait même sa propre mère comme une apparition. Affolé, il recula en trébuchant, s’agrippa à quelqu’un — et ne se calma qu’après un long moment.

Puis il réalisa qu’il s’agrippait à Xia Qiao.

Celui-ci tremblait avec lui et fit. « Comment se fait-il que tu aies encore moins de courage que moi ? »

« Ridicule ! » grogna Zhou Xu, repoussant vivement Xia Qiao.

Zhang Biling le désigna du doigt : « Essaie encore de prononcer un mot vulgaire et tu verras ce qui se passe. »

Zhou Xu, têtu, resta silencieux — mais son visage était d’un blanc cadavérique : il avait été profondément terrorisé.

Pendant ce temps, la vieille femme, serrant toujours la poubelle, finit par relever la tête.

Elle appuya une main contre sa poitrine, s’adossa au mur et murmura : « J’ai failli mourir de peur… Ce n’est rien… Ce n’est rien… Ce doit être un accident, une maladresse… Je dois… je dois récupérer cela et l’envoyer en bas… »

Ses paroles laissèrent tout le monde perplexe.

Après avoir marmonné quelques instants, elle sortit un mouchoir chiffonné de sa poche.

Elle jeta un coup d’œil à l’anneau, si rapide qu’on ne put distinguer son expression.
Puis, détournant la tête, elle tâtonna du bout des doigts avant de ramasser l’anneau à travers le mouchoir, l’enveloppant soigneusement, comme si un simple regard de plus était dangereux.

Elle se leva, attrapa son crochet pointu, et repartit lentement, celui-ci heurtant le sol avec un «clangclang… » régulier.

Wen Shi la suivit naturellement. À peine avait-il fait deux pas qu’il entendit plusieurs séries de pas derrière lui.

En se retournant, il vit que tout le monde les suivait : les plus jeunes, les plus âgés, même ceux qui étaient enfermés ici depuis plusieurs jours.

« Vous n’avez pas peur ? » demanda-t-il.

« Cette vieille dame… ça va encore, » dit le garçon en chemise à carreaux. « Elle a l’air plus effrayée que nous, alors elle fait moins peur. Et puis… »

Il hésita.
Il ne savait pas pourquoi, mais une curiosité soudaine et intense l’avait pris.
Il avait très envie de suivre cette vieille femme.

Elle s’arrêta dans un recoin.

Elle se trouvait devant un ascenseur vétuste. Elle appuya sur le bouton, et l'ascenseur démarra en grinçant.

Les silhouettes de chacun se reflétaient sur la porte métallique, distordues, étirées, étranges comme des ombres de personnes inconnues.

Zhou Xu, encore traumatisé, trouva tout le monde effrayant. Il ne cessait de se retourner pour s’assurer que personne ne se tenait juste derrière lui.

Les personnes peureuses devraient éviter de rester groupées (NT : idiome se référant au fait que la peur est contagieuse).

Sous l’influence de l’agitation de Zhou Xu, Xia Qiao devint lui aussi soupçonneux et inquiet. Il avait l’impression que le regard des autres était terne comme la mort, et que leur manière de fixer l’ascenseur, les yeux grands ouverts, était inquiétante.

Soudain, l’ascenseur émit un « ding », et les portes métalliques s’ouvrirent lentement.

Une odeur de renfermé et de décomposition s’en échappa. Xia Qiao retroussa les lèvres : son intuition lui disait que cela ne présageait rien de bon.

À cet instant, quelqu’un le heurta à l’épaule.

Il tourna la tête et vit le garçon à la chemise à carreaux et ses compagnons marcher tout droit vers l’ascenseur. Ils allaient entrer derrière la vieille dame.

Xia Qiao ouvrit grand les yeux, mais avant qu’il n’ait le temps de réagir, il entendit quelqu’un pousser un soupir.

C’était Zhang Biling.

Ayant pénétré de nombreuses « cages », elle savait très bien de quoi il retournait. Ces gens n’entraient pas de leur propre volonté : ils étaient « poussés » en avant, car l’inconscient du maître de la cage souhaitait que les vivants disparaissent.

Tout le monde subissait son influence, bien qu’à des degrés différents.

Même elle avait eu un instant de flottement et, lorsqu’elle revint à elle, elle avait déjà avancé de deux pas.

Le premier groupe avait déjà un pied dans l’ascenseur. Si elle sortait maintenant ses talismans, il serait déjà trop tard pour les lancer.

L’instant d’après, les portes se refermeraient, et ces personnes seraient tranchées en deux.

Si seulement quelqu’un de plus puissant était là, pensa Zhang Biling.

Elle se rappela qu’elle avait autrefois suivi Zhang Lan dans une cage et qu’elles avaient rencontré le même problème. Zhang Lan avait été influencée à peine deux secondes, et les choses s’étaient naturellement réglées sans danger.

Si seulement elle était là.

Zhang Biling sortit malgré tout ses talismans dans la précipitation, bien qu’elle sût que c’était trop tard.

Ses doigts touchaient à peine le papier qu’elle entendit quelque chose fendre l’air à côté d’elle, lancé en un claquement sec.

Elle leva les yeux : ces personnes avaient soudain été ligotées ensemble par plusieurs fines lignes blanches, et tirées violemment en arrière d’un pas.

Clang —

Les portes de l’ascenseur se refermèrent dans un fracas métallique assourdissant.

Les personnes ligotées reprirent soudain leurs esprits. Elles fixèrent les portes de l’ascenseur sans parvenir à émettre le moindre mot.

Le jeune homme à la chemise à carreaux, qui se trouvait en tête, sentit son nez frôlé par le métal lorsque les portes s’abattirent. Très vite, il sentit un liquide couler le long de son nez, goutte à goutte sur le sol.

Terrifié, il baissa la tête. Il vit les fils qui les enserraient et le sang qui tombait au sol.

Si celui qui les avait tirés avait été plus lent d’un rien, ce qui roulerait au sol à présent ne serait sans doute pas du sang, mais leurs corps et leurs têtes.

« Que… que s’est-il passé ?! »

« Pourquoi… pourquoi suis-je devant l’ascenseur ? »

Leur esprit était complètement vide. Lorsqu’ils revinrent à eux, leurs jambes flanchèrent; ils ne pouvaient même plus se tenir debout.

Zhang Biling, tenant encore le talisman qu’elle n’avait pas eu le temps d’utiliser, suivit des yeux la ligne blanche jusqu’à apercevoir d’abord une paire de mains.

Ces mains étaient remarquables : ses doigts étaient longs et droits, si fins que les os du dessus de sa main ressortaient nettement. Les fines cordelettes blanches s’enroulaient entre ces doigts sans qu’ils ne tremblent, comme s’ils pouvaient retenir un poids immense. Il s’en dégageait une tension froide, empreinte de sévérité.

C’étaient les mains d’un marionnettiste d’exception.

Zhang Biling se souvint d’une description qu’elle avait lue, autrefois, dans un ancien livre de la famille Zhang.

Puis elle leva les yeux et vit le visage de Wen Shi.

« Vous… » demanda-t-elle d’une voix douce, « vous n’avez pas été affecté, tout à l’heure ?»

Wen Shi leva les yeux vers elle, hésita un instant, et répondit : « Est-ce possible ? »

« Alors… alors comment avez-vous fait pour les ramener à temps ? »

« J’ai la main rapide », dit Wen Shi.

Zhang Biling reprit lentement ses esprits. Pendant un instant, elle avait presque cru que ce jeune homme possédait un niveau exceptionnel. Mais en y repensant, quelqu’un d’un niveau exceptionnel suivrait-il Shen Qiao ? Serait-il incapable d’apparaître même sur un registre de classification ?

Impossible.

Une fois passée la tension du moment, elle réalisa que, finalement, la réaction de Wen Shi ne lui avait peut-être pas été si rapide que ça après tout.

***

L’ascenseur qui avait failli trancher quelqu’un en deux émit des grincements  métalliques et descendit lentement vers l’étage inférieur.

Devant la porte, le groupe était dans un état de choc, certains effondrés, d'autres figés sur place, tous demeurant stupéfaits un long moment.

Wen Shi baissa les mains et rembobina ses fils. En se retournant, il aperçut Xie Wen debout près de la rambarde, en train de fixer un point vers l’étage inférieur.

Au moment où il s'apprêtait à le rejoindre, une voix rauque et cassée, semblable à un canard, s'éleva  : « Es-tu un pratiquant de l’art des marionnettes? »

Encore ce vaurien de Zhou Xu.

« Non. » répondit Wen Shi, laconique.

Zhou Xu en resta interdit : « Non ? Alors que pratiques-tu ? »

Wen Shi répondit d’un ton plat et sec : « Je fais des figures avec un élastique. » (NT: référence au jeu de ficelle, où l’on forme des motifs géométriques avec une boucle de ficelle ou un élastique entre les doigts.)

Zhou Xu : « … »

T'es sérieusement malade ou quoi ?

Cette réaction absurde anéantit la curiosité de Zhou Xu, ne laissant place qu'à l'envie de contredire : « Peux-tu produire un marionnette ? Une vraie, vivante ? »

Cela ne te regarde pas.

Wen Shi n’avait pas l’intention de répondre à ce petit importun.

Mais Xia Qiao, dans sa naïveté crasse,  incapable de supporter que l’on méprise son frère, déclara : « Bien sûr qu’il le peut. »

Le regard de Zhou Xu changea, trahissant une certaine admiration. Mais elle disparut aussitôt, remplacée par son arrogance coutumière : « Vraiment ? Est-ce authentique ? »

Xia Qiao répondit : « Pourquoi te mentirais-je ? »

Zhou Xu posa une autre question : « Et combien de marionnettes peut-il avoir en même temps ? »

Xia Qiao ouvrit la bouche, la referma, puis se tourna vers Wen Shi, car lui-même l’ignorait : « Frère, que signifie “combien de marionnettes” ? Plus on en a, plus on est puissant ? »

« Évidemment. » déclara Zhou Xu, toujours avec cette attitude faussement imposante. «Un marionnettiste ordinaire ne manipule qu’une seule marionnette, et on juge sa puissance à la durée d’existence de celle-ci. Un marionnettiste puissant peut créer une marionnette qui subsiste dix, voire plusieurs dizaines d’années. Il existe aussi des cas particuliers, extrêmement remarquables, capables de produire simultanément deux marionnettes ayant l’apparence humaine. Mon oncle cadet en est capable, lui peut en avoir six à la fois. »

Wen Shi : « … »

Encore une fois. Après avoir vanté sa tante, voilà qu’il vante son oncle. Malheureusement, Wen Shi ne connaissait aucun des deux.

Zhou Xu espérait obtenir des regards admiratifs, mais ces deux ignorants ne semblaient pas comprendre grand-chose.

Après un moment de perplexité, Xia Qiao comprit enfin : « Tu viens de dire qu’un marionnettiste normal n’en a qu’une, et que seuls les très, très exceptionnels peuvent en produire deux en même temps, alors pourquoi demandes-tu combien il en a, lui ? Que veux-tu dire par là ? »

Zhou Xu trouva dans cette protestation une satisfaction ténue. Il renifla légèrement :
« Je pose simplement la question. Je n’ai jamais dit que seul mon oncle en était capable. À ma connaissance, il existe quelques autres personnes. Mais actuellement, mais c'est lui qui contrôle le plus de marionnettes. »

Xia Qiao : « Que veux-tu dire par “actuellement” ? »

« Parmi les vivants. »

« Et il y en avait plus autrefois ? »

« Bien sûr. » Zhou Xu, estimant qu’il n’était pas honteux de reconnaître la supériorité des anciens, ne fit pas mystère de la chose. « Les ouvrages rapportent que le plus puissant des marionnettistes en possédait douze simultanément. »

Le visage de Xia Qiao s’arrondit d’un “oh !” stupéfait. Il ne comprenait pas très bien, mais percevait distinctement que c’était extraordinaire.

« Mais cela remonte aux temps les plus anciens. Cet art s’est perdu depuis longtemps. Personne ne pourrait accomplir cela à présent. » ajouta Zhou Xu, soulignant à nouveau la prouesse de son oncle.

Xia Qiao, toujours ému, demanda : « Le plus puissant, ce ne serait pas le patriarche fondateur ? »

À l’évocation de ce titre, Zhou Xu eut une réaction étrange, mêlée de peur, de respect et d’une volonté manifeste de ne pas entendre davantage.

Il acquiesça, puis secoua la tête : « Il y en avait un autre, l’un des premiers héritiers de la tradition, une figure déjà légendaire. Il se nommait Wen Shi. »

Xia Qiao : « … Comment ??? »

Sa voix dérailla, et Wen Shi lui donna une petite tape derrière la tête.

Zhou Xu le fusilla du regard : « Pourquoi sursautes-tu ainsi ? Es-tu souffrant ? »

Xia Qiao se tourna vers Wen Shi.

Wen Shi désigna du doigt ceux qui avaient failli mourir : « Si tu es vraiment désœuvré, ramène-les là-bas pour qu’ils se reposent. »

Cela dit, il tourna la tête vers Xie Wen.

Xie Wen semblait avoir trouvé quelque intérêt à leurs discussions désordonnées. Il écouta un moment, l’air rêveur, sans que l’on sache à quoi il pensait.

Il sentit bientôt le regard de Wen Shi sur lui, mais ne dit rien. Il le laissa le regarder un moment, puis déclara : « As-tu une requête difficile à formuler pour me regarder ainsi ? »

Wen Shi : « … »

Il s’apprêtait justement à parler, mais ces paroles de Xie Wen le déstabilisèrent et il se tut aussitôt, se détournant pour partir.

L’ascenseur du rez-de-chaussée émit alors un « ding » et s’ouvrit lentement.

La vieille dame sortit en s’appuyant sur son crochet métallique, avançant à petits pas.

Le couloir de secours du centre commercial n’avait même pas de lumière, seul le panneau d’indication de sortie émettait une lueur verte très faible. Wen Shi poussa la porte et descendit seul l’escalier, décidé à jeter un œil au rez-de-chaussée.

Il n’avait pas marché longtemps lorsqu’il entendit de nouveau une porte s’ouvrir derrière lui.

La voix de Xie Wen résonna dans la cage d’escalier étroite et silencieuse, grave et basse, très agréable : « Pourquoi t’enfuis-tu si vite ? »

« Pourquoi me suis-tu ? » demanda Wen Shi en s’arrêtant, une main posée sur la rampe.

« Pour rien. » répondit Xie Wen, sa voix s’approchant, « Il y a moins de monde ici, ce sera plus commode pour toi de parler. »

Wen Shi le regarda approcher, sa silhouette élancée ne se trouvant qu’un peu plus haut sur la marche. Puis la voix douce et grave de Xie Wen résonna de nouveau : « Serais-tu encore affamé ? »

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent-du

 

 

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