Panguan - Chapitre 28 – Traces
« Qu'il aille se faire foutre, ton présage de bonne fortune. »
Arc 4: Boutique Sanmi
Avant de sortir, Zhang Lan demanda à son garde du corps, Xiao Hei, de lui prédire sa fortune.
Xiao Hei s’appliqua sérieusement, puis dit : « L'hexagramme Huan : prospérité. Le roi visite le temple ancestral, favorable pour traverser de grandes rivières, favorable pour rester sur la voie juste. »
Zhang Lan, devant une fenêtre, appliquant son rouge à lèvres couleur sang, répondit : «Je ne pratique pas l’art des oracles, ne me parlez pas en termes ésotériques, parlez en langage clair. »
Xiao Hei expliqua : « Cela signifie que tant qu'un souverain rend personnellement visite au sanctuaire ancestral, cela l'aidera grandement à surmonter les crises, tout en restant fidèle à lui-même et au bon chemin. »
Zhang Lan : « Je vais juste rencontrer quelqu’un, pas besoin de parler de rois ou de temple, fais simple. Dis-moi juste si c’est de bon ou de mauvais augure. »
Xiao Hei : « Bon. »
Zhang Lan marmonna : « Comment se fait-il que je n’y croie pas du tout ? »
La fenêtre s’ouvrit de l’intérieur et Zhang Yalin regarda la bouche rouge sang de sa sœur, et il hésita à lui asperger le visage avec la tasse de thé qu'il tenait à la main. : « Tu as déjà un miroir dans ta chambre, pourquoi aimes-tu toujours dessiner ta bouche devant ma fenêtre ? »
« C'est une retouche. Tu ne sais même pas parler gentiment, quel gâchis d'éducation. » Zhang Lan se tourna vers Xiao Hei en souriant largement : « C’est joli ? »
Xiao Hei, respectueux, complimenta : « Une grande bouche porte bonheur, car cela permet de devenir compétent dans les voies du monde. »
Zhang Lan resta silencieuse.
Zhang Yalin avala de travers son thé, le visage rouge. Il se sentait peut-être humilié ou retenait un rire, et s’apprêta à partir en se cachant le visage. Zhang Lan l’attrapa.
« Tu devrais vérifier Xiao Hei, j’ai l’impression qu’il se trompe de plus en plus dans ses prédictions ces derniers jours. » dit Zhang Lan.
« Si tu ne comprends pas les divinations, ne blâme pas ma marionnette. » répondit Zhang Yalin. « Je l’ai fabriquée avec l’objet spirituel que Bu Ning utilisait à l’époque. Comment pourrait-elle se tromper ? »
Bu Ning était le disciple principal de Chen Bu, spécialisé dans les divinations et les formations magiques, doué de naissance, et un ancien respecté. Zhang Lan réfléchit, puis déclara : « Soit tu as utilisé une contrefaçon, soit ton niveau en fabrication de marionnettes est en cause. »
Zhang Yalin, pensant que sa sœur débitait des bêtises, se retint par éducation : « Comme tu l’as dit, tu ne sors que pour voir quelqu’un, et il n’est pas question de divination ou de marionnettes, ce n’est pas quelqu’un d’important. »
La personne que Zhang Lan voulait rencontrer n’était autre que le disciple de la famille Shen, celui dont le nom ne figurait même pas sur le registre officiel.
Elle voulait l’intégrer à la rotation de service, pour pouvoir le surveiller et avoir plus d’occasions de le tester.
Après tout, les affaires actuelles des panguans revenaient principalement à la famille Zhang. Elle devait montrer son autorité.
« C'est surtout que j’ai des spasmes aux paupières aujourd’hui, je suis inquiète. » expliqua Zhang Lan. « Et puis, ceux en rotation sont déjà sur le registre officiel. Si j’invite ce type, ça peut sembler brusque. S’il le sait, il pourrait très bien m’ignorer. »
« Les anciens de la famille Shen sont partis, il ne reste que ces deux jeunes. » remarqua Zhang Yalin. « Ils ne fréquentent personne d’autre, et ne savent rien. Tant qu’aucun expert n’est là… »
C’était clair sur son visage : tu peux le manipuler à ta guise.
« Et puis, qui ignorerait ton invitation ? Tout le monde se bouscule pour participer à la rotation. »
Zhang Lan pensa qu’il avait raison. Avec sa manière imposante, gérer un jeune inexpérimenté serait facile.
« Viens avec moi. » invita Zhang Lan.
Zhang Yalin but son thé, sans intérêt : « Non. »
Zhang Lan, agacée : « Toujours non, non. Change ton nom en Zhang Bule (NT : litt. «Zhang Non Merci »). Tu admires l’ancêtre des marionnettes, Wen Shi, mais tu ne veux pas rencontrer ses descendants ? »
Zhang Yalin resta impassible, alluma un encens pour sa marionnette, lançant : « Ses descendants sont nombreux, de moins en moins bons d’une génération à l’autre. Si tu peux me faire rencontrer l’original, je m'agenouillerai tout le long du chemin. »
Zhang Lan roula des yeux et dit à Xiao Hei : « Allons escroquer le beau gosse. »
Avant de partir, elle s’était renseignée auprès de Zhang Biling.
La villa des Shen était immense, mais comme seuls les deux frères y vivaient, elle restait froide et vide, ce qui inspirait un certain sentiment de négligence et de tristesse.
C’étaient des jeunes facilement ignorés, ce dont ils avaient le plus besoin était la reconnaissance. Qui ne voulait pas figurer sur le registre et honorer ses ancêtres ?
C'est pourquoi Zhang Lan s'attendait à ce que la réunion se déroule ainsi :
En tant que vitrine de la famille Zhang, elle se rendait d’elle-même chez les Shen, signe de considération et de reconnaissance. Les deux frères seraient touchés et la recevraient.
Pas nécessairement avec beaucoup de cérémonial, mais au moins avec plaisir et chaleur.
Puis tout se déroulerait naturellement.
Elle tendrait la branche d’olivier, l’autre la saisirait précipitamment, et l’affaire serait réglée.
En conséquence, tôt ce matin-là, elle se présenta à la villa des Shen, en affichant un sourire d'esprit renard. Elle frappa à la porte et cria : « Bonjour, beau gosse », pour se retrouver face au fragile Xie Wen.
« ... »
Le sourire de l'esprit renard se brisa instantanément.
‘Quelle coïncidence, que fais-tu ici ?’ pensa-t-elle, effarée mais tentant de garder sa contenance.
Comme tout le monde le savait, Xie Wen n’entretenait pas de relations étroites avec les autres. D’habitude, on allait le voir à la galerie Xiping, et neuf fois sur dix, il était même absent. Il n’avait aucune raison de sortir rendre visite à quelqu’un.
Qu’il vienne de lui-même, c’était comme si une pluie rouge tombait du ciel.
Zhang Lan ne voulait pas subir cette pluie aujourd’hui.
Xie Wen, bien que médiocre et peu expérimenté, entrant rarement dans les cages, connaissait parfaitement les règles actuelles, au moins en ce qui concernait la «rotation».
Avec un ancêtre comme celui-ci, Zhang Lan serait incapable de duper qui que ce soit.
Elle sentit qu’elle s’y était prise au mauvais moment: il aurait mieux valu attendre quelques heures plus tard, que Xie Wen s’en aille, plutôt que de se présenter maintenant.
Ta divination est excellente.
Zhang Lan lança un regard à Xiao Hei, prête à trouver une excuse pour partir.
Contre toute attente, cet idiot de Xiao Hei pensa qu’elle était paresseuse et qu’il devait agir à sa place. Il demanda donc sérieusement à Xie Wen : « Est-il commode d’entrer pour discuter ? »
Zhang Lan resta muette: je ne suis pas vraiment disponible.
Xie Wen ne remarqua pas la raideur dans son sourire, ou fit semblant. Il balaya du regard les deux personnes avant de s'écarter et de dire: « Entrez. »
Zhang Lan pensa qu’il savait vraiment prendre des décisions, comme si c’était chez lui.
Xiao Hei ferma la porte derrière eux, et Zhang Lan, tout en observant l’intérieur, calcula mentalement. Puisqu’elle était là, autant discuter un peu. Après avoir renvoyé ce visiteur malchanceux, elle pourrait passer aux choses sérieuses.
« C’est la première fois que je viens ici. » dit Zhang Lan.
« Moi, c’est la deuxième. » répondit Xie Wen avec désinvolture alors qu'il s'enfonçait plus profondément dans la maison.
Donc nous sommes à égalité, personne ne connaît l’endroit mieux que l’autre.
Zhang Lan se sentit un peu rassurée.
Elle suivit instinctivement Xie Wen, mais se demanda pourquoi les deux frères Shen étaient si étranges, laissant Xie Wen errer chez eux tandis qu’eux-mêmes restaient introuvables.
Étaient-ils dans la salle de bain ?
Ou étaient-ils montés à l'étage ?
En règle générale, une conversation ne s’interrompt pas ainsi en plein milieu. À voir la situation, les deux frères et Xie Wen avaient déjà fini de discuter — cela signifiait donc que ce dernier allait partir d’un moment à l’autre.
Zhang Lan se sentit encore plus rassurée et dit en souriant : « Tu es venu si tôt pour voir les deux frères, dis donc.»
« Je n’avais rien de particulier à faire. »
Xie Wen s’arrêta devant une porte au rez-de-chaussée, leva la main et frappa deux fois, puis lança à la personne à l’intérieur : « Les visiteurs sont déjà entrés. Tu comptes encore faire traîner les choses ? »
Après avoir appelé, il se retourna enfin vers Zhang Lan et ajouta : « Je ne suis pas venu les voir. J’habite ici. »
Zhang Lan en resta sans voix.
Tu habites… ici ?
La seconde suivante, la porte fermée s’ouvrit.
Le beau disciple de la famille Shen apparut sur le seuil.
Il n’avait pas encore dissipé sa somnolence : ses paupières fines étaient à moitié baissées, ce qui donnait à son regard une froideur naturelle et une distance peu engageante.
Il fronça les sourcils et dit : « Qui vient chercher quelqu’un de si bon matin ? »
Xie Wen se décala légèrement, révélant Zhang Lan qui était à moitié dissimulée derrière lui.
Bien que, par politesse, le disciple de la famille Shen serra les lèvres et ravala ses paroles, Zhang Lan distingua clairement sur son visage la trace de cette phrase restée en suspens : Encore toi ?
Zhang Lan se dit intérieurement : Pourquoi suis-je venue ici, au juste ?
Wen Shi, lui, ignorait réellement ce que cette demoiselle cherchait.
Il éteignit la climatisation de la chambre, jeta la télécommande sur le lit et lança d’un ton peu enthousiaste : « Attendez un instant. »
Puis il se tourna vers la salle de bain, prit une brosse à dents et un gobelet, et ouvrit l’eau en silence.
Se lever et faire sa toilette est une chose intime. La « grande Dame Zhang » eut le tact de se retirer : elle se dirigea vers le salon avec son garde du corps Xiao Hei et alla s’asseoir bien sagement sur le canapé pour attendre.
Wen Shi se pencha légèrement, une main appuyée sur le bord du lavabo. Il regardait le niveau d’eau monter dans le gobelet, mais du coin de l’œil, il vit que Xie Wen se tenait toujours dehors. Il ne savait pas pourquoi celui-ci n’était pas parti avec les autres.
Il sentait le regard de l’autre posé sur lui, et cela le rendait quelque peu mal à l’aise.
Car une demi-minute plus tôt, lorsqu’il avait fermé la porte devant Xie Wen, sa première réaction avait été de se changer — ôtant le t-shirt et le pantalon froissés dans lesquels il avait dormi.
À ce moment-là, la lumière vive du soleil entrait par la fenêtre. Les yeux à demi plissés, pieds nus, il s’était éloigné de l’armoire et avait machinalement passé la main dans ses cheveux à deux reprises.
Lorsque sa main droite saisit le vide et toucha les pointes de cheveux courts à l’arrière de sa tête, il réalisa soudain que, l’instant d’avant, ce geste n’était pas destiné à dégager ses mèches du front, mais à attacher ses cheveux.
Comme si le temps était remonté à une année indéterminée : chaque matin, malgré une humeur exécrable au réveil, il devait se préparer avec soin avant d’aller voir quelqu’un, afin d’éviter d’être une fois de plus la cible de plaisanteries et de moqueries.
Cette sensation de décalage devait venir de ce rêve confus et indistinct. Wen Shi resta ainsi plusieurs secondes absent, debout dans la lumière éblouissante, les sourcils froncés, jusqu’à ce qu’on frappe de nouveau à la porte. Il revint alors brusquement à lui et alla ouvrir.
Les cheveux qu’il avait touchés retombèrent devant ses yeux et, paradoxalement, devinrent encore plus désordonnés qu’avant.
Il posa le gobelet sur le plan de marbre et, en tendant la main pour attraper le dentifrice, leva les yeux vers le miroir — juste à temps pour croiser le regard de Xie Wen à travers le reflet.
Mais l’instant d’après, Xie Wen avait déjà détourné les yeux et se dirigea vers le salon. Comme si ce regard n’avait été qu’une distraction passagère, une pensée sans rapport.
Lorsque Wen Shi termina sa toilette et descendit, Lao Mao ainsi que les jumeaux étaient déjà en bas.
Xia Qiao, les cheveux en bataille comme un nid d’oiseau, fouillait la cuisine avec le visage rougi. Da Zhao, en revanche, était très à l’aise: il prit la boîte de thé trouvée par Xia Qiao et, comme s’il accueillait des clients dans une boutique, servit une tasse à Zhang Lan.
Puis ils s’assirent tous les deux à côté d’elle, bien droits et bien sages, occupant sans vergogne toute la place que Zhang Lan avait délibérément laissée à Wen Shi.
Le visage de la « grande Dame Zhang » vira au vert.
Wen Shi avait encore un reste d’irritation matinale et n’était pas de très bonne humeur. Mais en voyant cette scène du canapé bondé, sa main qui effleurait sa pomme d’Adam s’arrêta net, et il eut soudain envie de rire.
Ce sourire disparut aussitôt. Lorsqu’il se laissa tomber dans le fauteuil individuel, il retrouva son air froid habituel, bien que sa pomme d’Adam fût légèrement rouge à force d’avoir été pressée.
« Tu as quelque chose à me demander ? » demanda-t-il à Zhang Lan.
« Oui, en effet. »
Zhang Lan sourit deux fois sous son maquillage appuyé, puis sembla se souvenir de quelque chose et dit à Xie Wen : « Au fait, le malade chronique, ta galerie Xiping ne va pas bientôt rouvrir ? »
Le sous-entendu était on ne peut plus clair.
Mais Xie Wen répondit calmement : « Rien ne presse. Je vais rester assis encore un moment. »
Zhang Lan resta muette.
Puisqu’il faisait semblant de ne pas comprendre, Zhang Lan ne pouvait pas non plus rester là à les dévisager toute la journée. Elle décida donc de casser la cruche (NT : idiome signifiant « agir sans retenue puisqu’on n’a plus rien à perdre ») et d’aller droit au but : « Voilà : l’autre jour, Ling-jie — je veux dire Zhang Biling — et son fils, après être sortis de la cage, n’ont cessé de me vanter ta performance à l’intérieur. C’était plutôt inattendu. Je suis proche de Ling-jie. D’une part, je voulais te remercier. D’autre part, je souhaitais t’inviter. »
« À quoi ? » demanda Wen Shi.
« Aux rotations de service. C’est une routine incontournable dans notre milieu. Chaque jour, des personnes différentes sont responsables de zones différentes. Ainsi, dès qu’une cage apparaît quelque part, on peut la détecter et la résoudre au plus vite, afin d’éviter que davantage d’innocents ne soient impliqués. La nuit où je vous ai rencontrés, j’étais justement de service. »
Pour Wen Shi, ce terme était nouveau, mais son essence relevait en réalité de vin vieux dans une bouteille neuve (NT : une nouvelle façade dissimulant un ancien système).
Aux origines, les panguans cherchaient les cages, y entraient et les résolvaient selon leur seule volonté et leurs capacités. Lorsqu’ils se rencontraient, ils coopéraient ; sinon, chacun agissait de son côté.
Plus tard, certains commencèrent à perdre de vue l’essentiel : leur priorité n’était plus de résoudre les cages, mais de cultiver leur pratique à travers elles. Peu à peu naquirent des comportements d’appropriation territoriale et de rivalité.
Tout cela restait flou, limité à une minorité, et ne se faisait jamais ouvertement.
Mais ensuite, quelques familles devinrent de plus en plus dominantes. Cette rivalité souterraine passa de l’individu au clan. Dès lors qu’un collectif était impliqué, la «rivalité» se transforma en «coordination».
Cette soi-disant coordination semblait évidemment avantageuse : chacun se voyait attribuer une zone, sans chevauchement ni omission.
Cependant, les situations variaient d’un endroit à l’autre. Avec le temps, ceux qui désiraient encore rivaliser ne convoitèrent plus une zone précise, mais le pouvoir de coordination lui-même.
La famille la plus puissante imposait ses règles.
Les rotations de service étaient manifestement un concept forgé par une famille comme les Zhang.
Wen Shi avait déjà vu ce genre de choses se répéter sur plusieurs cycles de vie. Changer de nom ne suffirait pas à l’induire en erreur.
C’était aussi pour cette raison que leur lignée entretenait rarement des relations avec les autres familles.
Le regard de Wen Shi balaya le long rouleau du registre des noms, puis s’arrêta finalement sur le portrait vivement coloré de l’honorable patriarche accroché à côté — éclatant et excessivement ornementé.
La lumière de la cour traversait les croisillons de la fenêtre et se projetait exactement sur la peinture, à contre-jour. Les traits de la personne représentée devenaient flous. Wen Shi se souvint soudain, dans son rêve, de l’ourlet de la robe d’un blanc immaculé maculé de rouge sombre.
Si la personne de ce rêve existait encore, se demanda-t-il, trouverait-elle tout cela absurde et risible en entendant ces propos ?
Zhang Lan poursuivait son explication : « La rotation ne concerne évidemment pas que la famille Zhang. Toutes les familles participent. Tous les panguans encore en vie, sans exception, y sont inscrits. Personne ne peut être laissé de côté. Voilà pourquoi je suis venue vous voir. »
Elle estimait que ses paroles étaient bien dosées : ni trop chaleureuses — car l’excès aurait paru artificiel — ni trop froides. Elles transmettaient surtout un message implicite aux deux frères : même si le registre officiel ne les reconnaissait peut-être pas, eux, les reconnaissaient.
Qui resterait insensible à cela ?, pensa Zhang Lan.
Elle vit que le jeune homme nommé Xia Qiao semblait déjà ému ; son expression avait changé. Satisfaite, elle tourna ensuite la tête vers l’autre jeune homme — celui dont elle ignorait toujours le nom — pour découvrir qu’il ne la regardait absolument pas, mais fixait le mur.
Zhang Lan resta sans voix.
Le mur était-il plus intéressant qu’elle ?
« Alors, qu’en pensez-vous tous les deux ? Souhaitez-vous rejoindre la rotation ? » demanda-t-elle en s’éclaircissant la gorge, reportant son regard sur Xia Qiao.
Xia Qiao cligna des yeux, puis se tourna silencieusement vers son frère.
Celui-ci détourna enfin le regard du mur et lâcha : « Non. »
Génial. Tout ce maquillage soigneusement appliqué pour rien, songea Zhang Lan.
Elle avait encore l’intention d’ajouter quelques phrases.
Mais le jeune homme reprit : « Votre famille est nombreuse. Faites vos patrouilles entre vous. Avez-vous autre chose à dire ? »
Zhang Lan demeura muette.
À peine avait-il terminé que Wen Shi entendit quelqu’un rire à côté de lui — un rire étouffé, bas, presque indistinct.
Il se retourna et vit Xie Wen se lever du canapé, les yeux empreints d’un sourire, lui dire : « Très bien, je n’écoute plus. Cette conversation commence à me fatiguer. Il se fait tard, je vais passer à la galerie de Xiping, j’ai quelque chose à régler. »
Zhang Lan pensa : À quoi bon être resté jusque-là ?
Lorsque Xie Wen leva les yeux, son sourire avait disparu. Il balaya le registre des noms d’un regard neutre, puis se dirigea vers la porte. Lao Mao et les deux Zhao se levèrent également, prirent congé et le suivirent.
« Pourquoi me suivez-vous ? » demanda Xie Wen.
Lao Mao resta silencieux.
Les deux Zhao, déconcertés, répondirent d’une seule voix : « Nous allons à la boutique. »
Xie Wen les observa calmement.
Après quelques secondes, les deux Zhao traînèrent un long « Oh », puis revinrent docilement s’asseoir près de Zhang Lan, lui adressant un sourire poli.
Zhang Lan n’en pouvait plus de rester.
Après tout, il ne s’agissait que de deux nouveaux venus. Aussi difficiles à évaluer fussent-ils, elle n’avait pas besoin de s’acharner de la sorte. Elle avait proposé; s’ils refusaient, tant pis.
Elle se leva, salua Wen Shi et Xia Qiao, puis se prépara à partir. En fouillant son sac pour prendre ses clés de voiture, elle attrapa machinalement un talisman.
« Ah… » dit Zhang Lan en tenant le papier talisman, se tournant vers Wen Shi. « Quelle tête j’ai… J’ai parlé sans m’arrêter pendant tout ce temps, et j’ai oublié de demander: quel est votre nom de famille ? Et votre prénom ? »
Wen Shi répondit distraitement avec le premier caractère qui lui vint à l’esprit : « Chen. » (NT : 尘 Chén (poussière, impureté) comme dans Chen Budao)
À peine l’avait-il dit qu’il sentit que quelque chose clochait.
Presque tous les panguans étaient extrêmement sensibles à cette syllabe.
Dès qu’il eut parlé, toute la pièce se figea. Tous les regards se posèrent sur lui. Même Xie Wen, qui avait déjà un pied dehors, s’arrêta et se retourna.
« Quel Chen ? » demanda Zhang Lan.
Wen Shi resta silencieux un instant, puis précisa : « Le Chen ordinaire, qui s’écrit avec “est”. » (NT : 陈 (Chén), radical servant pour la classification et l’indice de sens 阝 et 东 - est)
« Oh, un beau nom de famille, » dit Zhang Lan. « Et le prénom ? »
« Shi, comme l’heure, » répondit Wen Shi.
Pour celui-là, il ne prit même pas la peine de le modifier.
« Chen Shi,» répéta Zhang Lan. Elle roula le talisman autour de son doigt. « C’est noté. Nous reparlerons si l’occasion se présente. »
À peine installée dans sa voiture, elle reçut un message de son frère Zhang Yalin : «Alors?»
Zhang Lan répondit : « Au diable cette soi-disant prédiction faste. »
Zhang Yalin répliqua : « Évite les propos grossiers, cela manque d’élégance. »
« Depuis quand suis-je élégante ? » répondit Zhang Lan. « Je me demande sérieusement si le vieux maître Shen Qiao leur a enseigné quoique ce soit. Participer à la patrouille est une chose formidable, et ils me répondent simplement qu’ils n’y collaboreront pas ? »
Elle imita le ton détaché de Wen Shi, puis, après l’avoir fait, libéra le talisman qu’elle tenait en main.
Zhang Yalin la connaissait bien : « J’ai entendu le bruit du talisman. »
Zhang Lan répondit : « Je lui ai demandé son nom. Juste avant de partir, j’ai même récupéré un cheveu sur ses vêtements. À partir de là, le surveiller devient très facile. Il suffira de demander aux jeunes chargés de la rotation quotidienne d’être un peu attentifs : s’il entre dans une cage, qu’ils y entrent aussi pour voir ce qui s'y passe. Cela ne demandera pas beaucoup d’efforts. »
Le talisman qu’elle avait libéré servait précisément à suivre des traces associées. En temps normal, certains l’utilisaient même pour retrouver des objets perdus : il pouvait errer à l’extérieur pendant plusieurs jours sans difficulté, ce qui revenait, indirectement, à surveiller les déplacements de ce « Chen Shi ».
Après avoir libéré le talisman, Zhang Lan démarra et partit à toute allure pour s’occuper d’autres affaires, sans poser davantage de questions.
Une heure plus tard, ce même talisman fonça droit vers la résidence principale de la famille Zhang et vint se coller avec un « clac » sec contre la vitre de la fenêtre de Zhang Yalin.
Zhang Yalin le décolla, le visage rempli d’interrogations.
Dans la villa de la famille Shen, Wen Shi se tenait devant le réfrigérateur de la cuisine, face à Da Zhao et Xiao Zhao. Tous trois se regardaient, également pleins d’incompréhension.
« Pourquoi ne suivez-vous pas Xie Wen ? Pourquoi me suivez-vous, moi ? » demanda Wen Shi en ouvrant une canette de cola glacé, perplexe.
« Le patron n’a pas besoin de nous aujourd’hui », dit Da Zhao.
« Nous avons été abandonnées », ajouta Xiao Zhao.
« Il avait quelque chose à régler et n’a emmené que Lao Mao », déclara Da Zhao d’un ton plaintif.
« Et nous ne pouvons que te suivre », renchérit Xiao Zhao, jouant la comédie : ses yeux rougirent presque instantanément.
« Avoir de l’ancienneté, c’est vraiment un avantage », poursuivit Da Zhao, les yeux rougis à son tour.
« Nous sommes trop jeunes », gémit Xiao Zhao, des larmes commençant déjà à couler.
Wen Shi resta sans voix.
Il avait l’impression que Xie Wen avait laissé ces deux jeunes femmes exprès pour le mettre dans l’embarras.
Quelle affaire ridicule, et pourtant menée avec tant de précautions, se plaignit-il intérieurement.
À ce moment-là, Xie Wen, qui venait d’arriver à la galerie de Xiping, s’adossa près de la porte arrière et toussa légèrement à plusieurs reprises, puis leva deux doigts pour faire un signe.
L’instant suivant, un homme vêtu d’un sweat à capuche noir s’approcha de loin. Il se mouvait comme une ombre : une seconde plus tôt, il se trouvait encore à cent mètres ; en un clignement d’œil, il était déjà tout près; l’instant d’après, il se tenait devant Xie Wen.
Lao Mao, le ventre légèrement proéminent, laissa échapper un petit cri de surprise :
« Tiens, ce n’est pas le vêtement que Xiao Zhao a acheté par erreur en version masculine? »
Xie Wen répondit calmement : « De toute façon, elle n’en voulait pas. Je l’ai emprunté. »
Lorsqu’il s’était rendu pour la première fois chez la famille Shen, c’était précisément cette veste qu’il portait sur les épaules. À ce moment-là, grâce à la capacité du huigu à “sentir les esprits”, il avait enfin localisé Wen Shi. Il comptait simplement jeter un coup d’œil et repartir, en laissant sur place une marionnette spirituelle habillée pour veiller discrètement, ni trop près ni trop loin.
Il n’avait pas prévu que, s’il trouverait bien la personne, l’empreinte spirituelle, elle, aurait disparu.
La marionnette chargée initialement de veiller sur Wen Shi avait donc dû changer de fonction. Xie Wen avait raconté à Wen Shi que le vêtement avait été perdu dans la montagne ; en réalité, il l’avait volontairement jeté.
Dès que cette marionnette avait “ouvert les yeux”, elle avait commencé à inspecter les environs, cherchant discrètement des traces de l’empreinte spirituelle de Wen Shi. Et aujourd’hui, il avait enfin obtenu un début d’information.
« Où ça ? » demanda Xie Wen.
« Au magasin Sanmi (NT : “三米店” : nom propre, littéralement “boutique des trois riz”) », répondit l’homme vêtu de la capuche noire.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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