Strong winds - Chapitre 113 - « À peine entend-on les noms de Hua Tuo et Bian Que, que même sans être malade, on a envie d’avaler deux pilules. »
(NT : Bian Que (扁鹊), Vè siècle avJC, de la dynastie Zhou de l’est, est considéré comme le premier médecin de la tradition chinoise,représente la clairvoyance médicale absolue. Hua Tuo (华佗), vers 200 avJC, est un médecin prodige de la fin de la dynastie Han, souvent considéré comme l’un des plus grands médecins de la Chine antique.)
Parce que, grâce à son propre deuxième frère, l’impression que Liu Nanyuan avait du prince Xiao venait tout juste de s’améliorer un peu, elle trouvait qu’il ne semblait pas aussi féroce que les rumeurs le prétendaient ; et voilà que Cheng Suyue la ramenait à la case départ. Certes, la raison pouvait à peine passer, mais il n’en restait pas moins qu’il était bien trop différent de tous les hommes qu’elle avait vus jusqu’ici. Ainsi, après avoir terminé ses tâches ce jour-là, Liu Nanyuan alla spécialement trouver son deuxième frère.
« Pourquoi demandes-tu cela ? »
« Par curiosité. »
Liu Xian'an infusa une théière de thé aux fleurs et dit : « Parce qu’il peut venir dans mon monde, et devenir ami avec mes amis. »
Liu Nanyuan avait entendu parler des Trois Mille mondes de son deuxième frère ; elle dessina un cercle dans l’air avec son doigt : « Le prince serait donc disposé à aller dans ce monde-là, boire du thé et discuter de la Voie avec les sages des temps anciens ? »
Liu Xian'an répondit d’un ton évasif : à peu près, à peu près.
Liu Nanyuan se dit : Ah, vraiment, on ne peut pas juger les gens d’après leur apparence.
Elle avait précisément l’âge où le cœur s’éveille aux sentiments, mais hélas, dans le village de Baihe, il n’y avait que des malades ; l’atmosphère y était généralement lourde et sérieuse. Ses quelques amies d’enfance étaient, quant à elles, issues de familles dont la rigueur surpassait encore la sienne : elles ne mettaient presque jamais le nez dehors, et aucune ne souhaitait accompagner la troisième demoiselle Liu pour discuter des beaux jeunes hommes fragiles qui lui plaisaient. Le seul avec qui elle pouvait parler un peu de sentiments semblait n’être autre que son deuxième frère.
« Et toi ? » demanda Liu Xian'an en lui servant un verre d’eau. « Toi qui parcours monts et vallées toute la journée, tu dois avoir rencontré quantité de jeunes hommes élégants et insouciants, n’est-ce pas ? Par exemple ce chef d’escorte Chang: quand il t’a vue, son visage est devenu rouge comme une pivoine, il bégayait dès qu’il parlait. »
« J’en ai rencontré beaucoup, mais ce ne sont pas ceux que j’aime. » répondit Liu Nanyuan avec une conviction inébranlable. Je veux quelqu’un de pâle et faible.
Sur ce sujet, Liu Xian'an adopta également une attitude « tout me va », mais il posait aussi une question d’ordre très philosophique : « si, un jour, tu rencontres vraiment un homme pâle et faible, en mauvaise santé, alors une fois mariée, le soignes-tu ou non ? Si tu ne le soignes pas, il risque d’aller encore plus mal, et cela irait de surcroît à l’encontre des préceptes du village de Baihe ; si tu le soignes, et qu’il guérit, alors il ne sera plus ni pâle ni faible, ce qui irait à l’encontre de ton esthétique. »
Liu Nanyuan resta figée : « … Je n’y ai jamais réfléchi. »
Liu Xian'an la consola : « Tu peux commencer à y réfléchir maintenant. De toute façon, tu n’as pas encore rencontré celui que tu aimeras ; il n’y a pas urgence. Peut-être qu’une fois que tu l’auras rencontré, tu découvriras qu’en vérité, même sans être pâle ni faible, cela peut très bien aller. »
Liu Nanyuan s’obstina : « Au moins, il ne doit pas avoir le teint trop rosé. »
Liu Xian'an acquiesça : « C’est possible. »
Une indulgence sans limite envers les goûts particuliers de sa jeune sœur : voilà peut-être l’avantage d’avoir quarante-huit mille ans. Puisque le monde infini n’était qu’une goutte dans l’océan, qu’une jeune fille au sein de ce monde souhaite trouver un époux malade n’était que le désir d’une petite goutte dans une autre petite goutte : absolument insignifiant. Cela ne posait vraiment aucun problème.
Ayant reçu cette approbation, Liu Nanyuan saisit son panier de médicaments et sortit joyeusement de chez son deuxième frère. Elle tomba nez à nez avec Chang Xiaoqiu. Celui-ci était venu chercher le prince Xiao, mais il ne s’attendait pas à croiser une si jolie jeune fille ; aussitôt, tout son sang monta à son visage. Il se rangea sur le côté pour lui laisser le passage, voulut la saluer, mais resta à bégayer sans pouvoir produire le moindre mot.
De loin, Gao Lin vit la scène et en resta médusé. Il s’approcha, lui donna une tape sur la tête et grogna : « Je te voyais bien plus dégourdi avant ! Comment peux-tu te ridiculiser ainsi au moment crucial ? Fais un effort ! » Se pourrait-il que « l’aphasie à la vue des jeunes filles », hérédité ancestrale du camp du Nord-Ouest, soit capable de se transmettre à distance ?
« J’ai déjà fait beaucoup d’efforts, mais la troisième demoiselle Liu n’aime pas les garçons comme moi. » dit Chang Xiaoqiu. « J’ai même demandé spécialement au Deuxième jeune maître Liu : il a dit que je n’étais pas assez pâle. »
Gao Lin observa son petit visage blanc et rosé comme celui d’une poupée de Nouvel An, et regretta : « Même un enfant choyé et délicat comme toi n’est pas assez pâle ? Dans ce cas, aucun de nos soldats n’aura d’espoir. Très bien, nous autres grands gaillards continuerons donc de nous en passer. Le prince est dans le bureau ; tu avais quelque chose à lui dire ? »
« Oui. » répondit Chang Xiaoqiu. « Le Premier jeune maître Liu a déjà préparé plusieurs sortes de pilules et de masques contre les miasmes. Je voudrais aller les tester dans la forêt un peu plus tard. »
« Les tests sont effectués par les soldats locaux du Sud-Ouest ; ils ont l’expérience nécessaire et peuvent percevoir le danger dès les premiers signes. À quoi bon aller te fourrer là-bas ? » dit Gao Lin. « Dans un camp militaire, il faut non seulement du courage, mais aussi de la stratégie. Se jeter aveuglément en avant, c’est contre-productif. Tu n’as pas besoin d’aller dans la forêt ; reste auprès du Premier jeune maître Liu. »
« Mais je ne comprends rien à la médecine. »
« Même sans comprendre, tu y vas. » ordonna Gao Lin. « Tu n’as pas vu les gens de la tribu Wandao Yinyue ? Ces temps-ci, pour un oui ou pour un non, ils courent tous vers la pharmacie. Il paraît que dans quelques jours, plusieurs jeunes filles viendront aussi. Toi, fais en sorte d’être élégant et séduisant, tiens-toi là et aide le médecin miracle à éloigner un peu les fleurs de pêcher. » (NT : expression idiomatique, c’est-à-dire détourner l’attention de prétendantes potentielles)
Chang Xiaoqiu recula, son corps entier écrivant « non » : « Je préfère encore aller tester les médicaments. »
« Tu te rebelles, maintenant ? » Gao Lin imita le prince Xiao et lui lança un coup de pied identique. « Des foules rêveraient d’avoir cette tâche, et toi tu la refuses ? File ! »
Une fois le garçon à la mine amère renvoyé, Gao Lin alla trouver Liang Shu et dit : « Le pavillon médical est déjà monté. Je l’ai vu : il est encore plus raffiné et splendide que la maquette. »
Et bien plus luxueux que la petite hutte en paille où le Deuxième jeune maître Liu consultait autrefois. En plus du pavillon médical, Gao Lin avait fait fabriquer quantité d’ensembles de nouvelles robes blanches aux ceintures bleues et avait sélectionné avec soin, au sein de l’armée, un groupe de soldats blancs de peau, grands et imposants. Bref, du bâtiment aux personnes, tout était agréable à regarder.
Liang Shu prévoyait de faire asseoir Liu Nanyuan en personne pour les consultations.
Car même si beauté et laideur ne déterminent pas le bien et le mal, la quête instinctive de la beauté est presque innée chez les humains. La « Sainte Vierge » façonnée par la secte Baifu jouait d’ailleurs sur cet instinct. Mais à présent, l’armée de Dayan possédait justement quelqu’un d’encore plus beau qu’elle.
Liu Nanyuan n’avait aucun problème avec cela : elle n’avait jamais caché sa beauté, aimait les beaux vêtements, les beaux bijoux et aimait se regarder dans le miroir. Aussi, lorsqu’elle reçut les vêtements envoyés par Cheng Suyue, elle les enfila immédiatement. Elle venait de se baigner, ses cheveux encore à moitié humides retombaient librement, la chambre embaumait, et la robe de gaze rouge la rendait plus resplendissante encore qu’une fleur de pêcher ; du bout de ses doigts pâles, elle appliqua un peu de rouge à lèvres et l’étala doucement. Cheng Suyue eut l’illusion de voir une divinité baignée de clair de lune.
Vive et pleine de vie — exactement l’opposé de la Sainte Vierge de la secte Baifu, sombre et muette. Appuyée contre la porte, Cheng Suyue la regardait enfiler un à un ses bijoux, et finit même avec une épingle en forme de papillon plantée de force dans ses propres cheveux. En repartant, elle fut aperçue par Liang Shu : d’ordinaire, le prince Xiao, habitué à ne montrer jamais la moindre émotion, eut pourtant un léger tressaillement de sourcil, et fit un commentaire exceptionnel : « Pas mal. Pour une fois, tu portes quelque chose qui ne ressemble pas à une arme dissimulée. »
Cheng Suyue : « … La troisième demoiselle Liu est prête. »
« Très bien. Cette affaire te revient. » acquiesça Liang Shu. « Sa sécurité passe avant tout. »
La secte Baifu, qui avait minutieusement façonné sa « Sainte Vierge », n’allait jamais permettre à une autre de lui faire de l’ombre. Si la situation leur échappait complètement, ils pourraient fort bien choisir la stratégie du « poisson mort filets rompus » (NT : poisson mort pris dans un filet abîmé, autrement une situation ou tout est compromis. Expression signifiant tout détruire même au prix de sa propre perte).
Dans la forêt profonde, Liu Hengchang défaisait couche après couche de bandes de gaze et demanda, anxieux : « Le commandant Ku ne voit toujours rien ? »
Ku You répondit : « Non. »
« Alors… » Liu Hengchang hésita, ne sachant comment lui annoncer la vérité. Mais Ku You prit l’initiative : « Considère que je passerai le reste de ma vie dans l’obscurité. Où en es-tu de la tâche que je t’ai confiée ? »
« Ces derniers temps, les rotations des postes de garde sont extrêmement fréquentes, parfois même changées chaque jour. » décrivit Liu Hengchang. « Même si j’observais encore dix jours ou une demi-lune, je crains de ne pas pouvoir en dégager la moindre règle. »
« Et la montagne arrière ? »
« La montagne arrière ? » répéta Liu Hengchang. « La montagne arrière n’est faite que de miasmes ; vouloir s’enfuir par la montagne arrière est impossible, à moins que Feng Gongzi n’aide. Qu’a-t-il dit ? »
Ku You répondit : « Il a accepté de coopérer avec moi. »
La joie monta au cœur de Liu Hengchang, mais avant qu’il n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, il entendit la seconde moitié : la coopération était possible, mais il fallait d’abord épouser Wumeng Yunle ; nul besoin des “trois entremetteurs et six cérémonies” (NT : les étapes rituelles traditionnelles du mariage), il n’était même pas nécessaire de porter des habits neufs pour saluer au grand hall, encore moins d’avoir une “chambre nuptiale aux chandelles fleuries” (NT : une nuit de noces). Un simple hochement de tête suffisait.
Liu Hengchang demanda prudemment : « Et le commandant Ku… qu’en pense-t-il ? »
Selon lui, quelle que soit la manière de voir les choses, l’affaire était vraiment trop avantageuse : un simple hochement de tête, juste un hochement, et l’on pouvait s’échapper de cet antre démoniaque. S’il s’était agi de lui, il n’aurait certes pas refusé. De plus, Wumeng Yunle, dans l’esprit des adeptes de la secte Baifu, était absolument sacrée et belle ; si jamais ils apprenaient qu’elle devenait l’épouse d’un homme, n’était-ce pas que, sans que le prince ait à dépenser le moindre effort, une grande partie de leurs défenses psychologiques s’effondrerait comme un rempart de terre qui s’écroule?
Mais Ku You dit : « Tu dois réfléchir à trouver un endroit. »
Liu Hengchang ne comprit pas : « Quel endroit ? »
« Un endroit où l’on peut se cacher facilement, sans être découvert par qui que ce soit, » explicita Ku You. « Prépare suffisamment de provisions et d’eau ; pas beaucoup, juste assez pour dix jours. »
Liu Hengchang obéissait à chacun de ses mots : il partit immédiatement s’activer aux préparatifs. Ku You calculait intérieurement les jours : à présent, il avait en réalité déjà huit chances sur dix de quitter cet endroit maudit sans que personne ne s’en aperçoive. Mais il pensa aussitôt : puisqu’il avait eu tant de mal à venir ici, comment partir les mains vides ? Il fallait tout de même emporter quelque marchandise de valeur.
Il était donc très patient.
***
Liu Xian'an était lui aussi très patient.
Il releva ses manches et écrivit des noms de médicaments sur une multitude de petits papiers, qu’il comptait laisser sécher avant de les coller sur les flacons. Le temps était déjà devenu chaud ces derniers jours, et il était donc légèrement vêtu ; en entrant, Liang Shu aperçut un avant-bras d’une blancheur éclatante et tendit un doigt pour le toucher, mais Liu Xian'an l’évita en se tournant : « Ne fais pas cela. »
« Hua Tuo qiankun dan. (NT : litt. Elixir céleste de Hua Tuo)» Liang Shu prit un feuillet. « À quoi cela sert-il ? »
« À traiter la dysenterie. » dit Liu Xian'an.
« Shenxian dali wan ? » (NT : litt. pilule de grande puissance des immortels )
« À traiter la perte d’appétit. »
« Y a-t-il un rapport entre les deux ? »
« Aucun. Mais n’est-ce pas ce que le prince demandait ? Que ce soit puissant, grandiose, simple à comprendre et convaincant. Je suis même allé demander au petit serviteur de mon frère aîné : il a dit que le peuple aimait précisément ce genre de noms. Dès qu’ils entendent “Hua Tuo” et “Bian Que”, même sans être malades, ils voudraient en avaler deux pilules. »
« C’est vrai. » Liang Shu reposa le papier. « Les flacons sont déjà arrivés aussi ; ils sont roses et bleus, adorables, comme un ciel clair reflétant des nuages légers. Rien qu’en les regardant, l’humeur s’améliore. »
En somme, ils ressemblaient certainement beaucoup plus à des objets célestes qu’aux choses étranges et inquiétantes de la secte Baifu.
Traducteur: Darkia1030
Créez votre propre site internet avec Webador