Strong winds - Chapitre 119 - La Sainte Vierge et la Doctoresse
Liu Xian'an avait tellement sommeil après avoir été massé qu'il se laissa aller sur le canapé moelleux, regardant par la fenêtre quelques papillons blancs tomber. Liang Shu suivit son regard et dit : « Il y a de plus en plus de papillons dans le camp ces jours-ci. »
« Hmm. » répondit Liu Xian'an paresseusement. « Il y en aura encore davantage à l’avenir. Si A-Yuan était là, ce serait parfait, elle aime tant les papillons. »
Que le sud-ouest soit peuplé de papillons n’avait rien de surprenant ; la plupart des gens le pensaient ainsi, Yuan Yu n’était pas une exception. Il s’appuyait sur sa canne, arborant le visage de Ku You, et errait sans cesse dans le grand camp. Gao Lin le suivait, se plaignant à chaque pas : « Tu as l’air à moitié mort, et pourtant ton endurance est incroyable. Veux-tu mesurer à pieds les cent à cent dix li autour du camp ? Es-tu vraiment malade ou simules-tu? »
Yuan Yu n’écoutait pas ses jérémiades. Il continuait de marcher sur la terre détrempée, regardant à travers le voile argenté qui masquait ses yeux, les ombres de papillons blancs qui voltigeaient entre les herbes et sous les arbres. Il croyait avoir attiré le poison des gu, mais il s’agissait en réalité de papillons blancs attirés par les disciples du domaine de Baihe en utilisant du nectar. Les deux espèces se ressemblaient, et les différences subtiles, sous le voile argenté et la nuit, étaient presque imperceptibles.
De plus, Gao Lin ne cessait de se plaindre de vertiges et de jambes molles, croisant parfois des soldats toussant à cause de l’humidité et se rendant à l’infirmerie. Tout cela renforçait l’illusion d’un fléau venimeux prêt à se répandre, chaque détail se conformant parfaitement au scénario de Yuan Yu.
À mesure que les symptômes se multipliaient chez les soldats, la demande en herbes médicinales pour purifier la chaleur et détoxifier augmentait fortement. Les marchands d’herbes, en livrant leurs produits, posaient quelques questions par politesse, et ainsi les nouvelles se répandirent, sans provoquer de panique — après tout, le sud-ouest était humide et maléfique, et les maux de tête et fièvres estivales y étaient fréquents.
***
Feng Xiaojin se tenait les tempes, douloureuses, et tenta de s’asseoir sur son lit, mais ses muscles et os étaient engourdis. Il réalisa que quelque chose n’allait pas. Il tourna la tête vers le remède posé sur l’armoire, serra les dents et tenta de se glisser vers le sol, ne parvenant à se déplacer que de moins de cinq centimètres.
Il tenta de concentrer son qi, mais l’énergie se dispersa plutôt que de se concentrer. Feng Xiaojin serra le poing, le visage livide. Il croyait encore avoir du temps, pensant que tant que Liang Shu vivait, ses arts martiaux auraient de la valeur pour Mu Zhe, mais il comprit à présent que ce fou était bien plus insensé qu’il ne l’imaginait.
Il roula au sol et rampa lentement vers l’armoire.
Pendant ce temps, la femme de Nanyang, déguisée en Wumeng Yunle entra dans la chambre de Wumeng Yunyou, portant un bol de remède. Les guérisseurs présents se levèrent et saluèrent avant de s’éloigner. Wumeng Yunyou tourna la tête et sourit : « Que se passe-t-il ? Tu as l’air contrariée, Ku You t’ignore-t-il encore ? »
« Non. »
« Non ? Ne fais pas cette mine funèbre. Les affaires sont prêtes, quand partons-nous ? » Wumeng Yunyou s’assit et tendit la main pour pincer le visage de sa sœur, mais celle-ci esquiva. La femme de Nanyang tourna légèrement la tête et dit doucement : « Le chef m’a ordonné de visiter vingt villes supplémentaires cette fois. »
« Vingt ? » Wumeng Yunyou fronça les sourcils. « C’est bien trop, et Liang Shu nous surveille sans cesse. Plus tu restes dehors, plus le danger augmente. Pourquoi le chef agit-il ainsi ? »
« À cause de Liu Nanyuan. Tout le sud-ouest la poursuit passionnément. Liang Shu veut qu’elle prenne ma place. » La femme de Nanyang parla avec amertume : « Il a écrit de magnifiques histoires pour elle, la comparant à la déesse capable de ressusciter les morts, la projetant, étincelante, au sommet des nuages, et a semé des rumeurs me piétinant dans la boue, prétendant que je ne suis pas la successeur de la secte Baifu, que… que j’avais conclu un pacte secret avec Ku You et que je fuyais déjà enceinte vers Shimian Gu. »
« Absurdités ! » Wumeng Yunyou saisit son bras. « Hé, ne pleure pas ! Le chef t’a fait parcourir vingt villes supplémentaires à cause de ça ? »
« Oui. Liang Shu, pour rendre la rumeur crédible, a même fait imiter ma personne pour que Liu Nanyuan lui rende hommage. » La femme de Nanyang regarda Wumeng Yunyou, les yeux rouges et plaintifs. « Frère, tue-la pour moi. Tue Liu Nanyuan, je ne veux plus attendre, fais-le maintenant. »
« Très bien. » Wumeng Yunyou acquiesça légèrement, car dans son esprit, ce n’était qu’une vie légère comme une plume, qu’il s’agisse de Liu Nanyuan ou Liu Beiyuan, cela ne valait qu’un simple geste.
Un sorcier entra avec un pot en porcelaine. La femme de Nanyang saisit sa main et ajouta : « Le petit oncle ne te laissera pas utiliser la Dame-Araignée Brodeuse pour recoudre tes plaies, ne le lui dis sous aucun prétexte. »
Wumeng Yunyou hésita, mais céda à la demande de sa sœur : « Très bien, mais si le petit oncle se fâche plus tard, tu devras parler en ma faveur. »
Il se recoucha, regardant le guérisseur verser l'énorme araignée hors du pot. La créature noir-rouge, sentant le sang, s’excita et enfonça ses pattes velues dans la chair, avançant lentement, mordant la peau d’un pouce après l’autre avec ses crocs venimeux.
La femme de Nanyang se tint à l’extérieur du lit et sourit : « Merci, frère. »
Wumeng Yunyou sombra brièvement dans le sommeil, puis se réveilla rapidement. Il examina sa blessure à la taille ; malgré une lueur noire et étrange autour, elle avait été entièrement « recousue » et ne gênait plus ses mouvements. Il saisit son épée de lit et quitta la forêt sans s'arrêter.
La femme de Nanyang demanda : « Que se passera-t-il s’il échoue dans sa mission ? »
« Tuer Liu Nanyuan est largement à sa portée. » Mu Zhe regarda le dos du jeune garçon dans la forêt. « Même s’il échoue et est tué par Liang Shu, ce n’est pas une grande perte. Le laisser ici le conduirait tôt ou tard à s’opposer à moi pour son petit oncle ou sa sœur. Mieux vaut l’envoyer et le laisser se débrouiller. »
La femme de Nanyang secoua la tête : « Dommage pour ce visage. »
« Tu joues déjà le rôle de A Le, les hommes ne manqueront pas à l’avenir. Regretter maintenant serait borné. » Mu Zhe retourna à sa marche. « Puisque la rémunération est reçue, commence le travail dès demain. »
La femme de Nanyang leva la main, montrant ses ongles noirs fraîchement vernis : « Bien. »
Lorsque Feng Xiaojin eut terminé de réguler son qi et se précipita chez Wumeng Yunyou, la cour était déjà vide.
Ku You, bien qu’il fût certain que Feng Xiaojin coopérerait avec lui, ne s’attendait pas à ce que celui-ci arrive en trébuchant tout du long pour rouler jusque dans la chambre secrète. Tout autour n’était que ténèbres ; Ku You, se fiant uniquement à son ouïe, saisit son bras et demanda : « Mu Zhe… »
« Mu Zhe n’a pas découvert cet endroit. » Feng Xiaojin, le front couvert de sueur froide, lui coupa sèchement la parole et lança au hasard, dans ses bras, une lourde liasse de papiers tirée de sa manche. « Yunyou a disparu. Je soupçonne que Mu Zhe l’a déjà envoyé vers Shimian Gu. Voici ce que tu voulais. Je te laisse partir ; tu dois me promettre d’épargner sa vie, et aussi d’épargner celle de A Le. » Feng Xiaojin eut un voile noir devant les yeux, reprit son souffle, puis continua : « Ils sont tous deux grièvement empoisonnés. Toutes ces années, j’ai cherché l’antidote, mais je n’ai pas encore pu réunir l’ensemble. J’ai écrit tout ce que j’ai trouvé. Toi… peut-être que le village de Baihe aura un moyen de les maintenir en vie, ou… ou au moins de leur épargner un peu de souffrance. »
Ku You l’aida à s’asseoir dans un angle de mur, puis prit son poignet pour ausculter son pouls : « Poudre ronge-os? (NT : poison corrosif qui s’infiltre dans la chair comme si les os étaient rongés) »
« Mu Zhe veut faire de moi une marionnette. Il n’a besoin que de ce visage. C'est mieux si je peux bouger ; mais même immobile, cela vaut mieux que me perdre. » Feng Xiaojin renversa la tête contre la paroi de pierre, esquissant un rire amer. « Mais il a sous-estimé mon art martial. Va-t’en, ne t’occupe pas de moi. Dans le baluchon, il y a un masque et des pilules qui réduisent le poison des miasmes de la forêt. En te dirigeant vers l’étoile du Loup du Nord (NT : Bei Langxing, repère céleste fictif), au bout du chemin se trouve le camp militaire de Dayan. »
Ku You leva la main et scella deux de ses points d’acupuncture pour ralentir la propagation du poison : « Tu savais que je pouvais voir ? »
Feng Xiaojin ne répondit pas ; il dit seulement, rassemblant ses forces : « Souviens-toi de ce que tu m’as promis. »
Il tâtonna, enclencha le mécanisme et tira violemment dans sa direction. La plaque pivotante se retourna, projetant Ku You au-dehors.
Dehors, c’était un terrain forestier humide et spongieux.
À l’heure du zi (entre 23 h et 1 h), Mu Zhe entra dans la petite cour avec un plateau et des instruments. Il comptait opérer lui-même, pour conserver à jamais ce visage. Mais en ouvrant la porte, il ne vit qu’un chaos indescriptible : l’homme avait disparu depuis longtemps. Si la disparition de Wumeng Yunle l’avait plongé dans la colère, celle de Feng Xiaojin l’emplit d’une véritable terreur viscérale. Le plateau tomba aussitôt de ses mains, et Divers ustensiles claquèrent et se brisèrent en morceaux. Les disciples accoururent au bruit ; ils arrivèrent juste pour recevoir un hurlement furieux : « Allez ! Allez me le ramener! »
Les torches argentées éclairèrent presque toute la forêt dense.
Mais on ne trouva rien.
Mu Zhe attendit d’abord avec anxiété, puis resta assis, hébété, dans la chambre, passant des lamentations aux malédictions, puis des malédictions aux lamentations, se mouvant comme une bête piégée. Dès qu’il imaginait qu'il pourrait perdre à jamais l’être aimé de sa mémoire, tout son sang semblait refluer, et son teint devenait pâle comme du papier.
« Comment oses-tu. » répétait-il sans fin. « Comment oses-tu ! »
Aucun disciple n’osa s’approcher du chef de secte. Toute la forêt était en état de panique, chacun craignant pour sa tête au moindre faux pas. Et c’est alors que, dans cette atmosphère d’inquiétude généralisée, quelqu’un découvrit que Liu Hengchang avait lui aussi disparu. Personne ne pouvait dire clairement s’il s’était enfui de lui-même, ou s’il était parti avec Feng Xiaojin ; toujours est-il qu’il avait disparu sans laisser de trace.
Un « dong » retentit, comme si un corps lourd tombait au sol.
Feng Xiaojin l’entendit dans sa conscience vacillante, puis une voix ténue l’appela : « Jeune maître Feng gongzi, jeune maître Feng ! »
Liu Hengchang glissa agilement le long d’une corde, ramassa le baluchon tombé à terre, le dépoussiéra et le remit sur la table, puis alluma une torche à feu. « Jeune maître Feng, le Commandant Ku m’a envoyé. »
Feng Xiaojin ne répondit pas ; il n’avait plus la force de parler. Liu Hengchang prit son pouls, ouvrit prestement une trousse d’aiguilles, prépara les onguents et l’aida à s’allonger sur une petite couchette.
***
Sur cette terre, ceux qui étaient encore pleinement heureux semblaient n’être autres que Liu Nanyuan et la multitude des habitants du sud-ouest.
Comme l’avait dit le Deuxième jeune maître Liu, elle « s’amusait au point d’oublier de rentrer », au point de ne même pas penser à écrire une seule lettre, et c’était grâce à Chang Xiaoqiu et Cheng Suyue que les nouvelles parvenaient encore. Liu Xian’an lut la lettre encore et encore. Liang Shu demanda : « Quoi ? Tu ne parviens toujours pas à la retenir par cœur ? »
« Ne serait-ce pas qu’A-Yuan a rencontré un malade frêle qui lui plaît ? », plus il y pensait, plus cela semblait plausible à Liu Xian’an. Mais Liang Shu répondit : « Je ne le crois pas. Ne parlons que d’une chose : ce que décrit Xiao Chang dans sa lettre, toute cette liesse débordante, cela ne ressemble en rien à une personne au cœur brisé. »
Liu Xian’an soupira encore, « ai ai ai », avec un air très fraternel.
Liang Shu le reprit et le ramena dans ses bras : « Si tu songes vraiment à A-Yuan, je demanderai à Gao Lin de t’y conduire, cela te changera les idées. Au lieu de rester enfermé tout le jour dans le camp, et de te faire réprimander dès que tu t’accordes un instant de repos. »
« Mon frère aîné n’a pas eu le loisir de me gronder ces deux derniers jours. » dit Liu Xian’an. «Wumeng Yunle suffit à elle seule à lui donner mal à la tête. »
D’une part, pour l’antidote ; d’autre part, pour son état mental. Mu Zhe avait utilisé une grande quantité de poisons gu, ce qui lui permettait, malgré le poison qui la minait, de conserver l’apparence d’une personne normale. Et maintenant que les médicaments étaient interrompus, les conséquences négatives se manifestaient une à une : la plus évidente étant qu’elle n’était plus belle. Sa peau blanche semblait recouverte d’une couche de teinte noirâtre et jaunâtre, et des taches laides étaient apparues sur les ailes de son nez.
Wumeng Yunle hurla et brisa le miroir devant elle.
Liu Xianche fronça les sourcils : « Calme-toi. »
« Elle… elle est jalouse de moi ! » Wumeng Yunle voulut se jeter en avant, mais fut retenue par les soldats. Elle ne cessait de proférer des malédictions : « Ta sœur est jalouse de moi !»
« A-Yuan ne t’a même jamais vue. » dit Liu Xianche. « Je suis médecin. Si tu consens à coopérer au traitement, ce visage… »
Il n’avait pas fini que Wumeng Yunle baissa brusquement la tête et mordit violemment la main qui la retenait. Le soldat, paniqué, se dégagea et, dans sa précipitation, effleura son visage d’une gifle ni forte ni légère, ce qui fit perdre tout contrôle à Wumeng Yunle. Personne n’avait jamais osé frapper son visage, ni remettre en question sa beauté. Elle se débattit violemment, ses cheveux se défirent, ses vêtements glissèrent. Liu Xianche détourna légèrement la tête. La matrone chargée de la surveiller dit, embarrassée : « Jeune maître Liu, elle n’écoute aucun conseil ; elle passe ses journées devant le miroir. Si elle devenait vraiment folle… ? »
Wumeng Yunle hurla encore. « Lâchez-moi ! Je veux me tenir aux côtés de Liu Nanyuan ! Je veux me tenir à ses côtés, que tout le monde nous voie ensemble ! Personne ne détruira mon visage ! »
Sa voix était aiguë et perçante, au point de transpercer le toit. Les soldats la maintenaient, épuisés, ne comprenant pas comment un tempérament aussi étrange, une véritable folle, avait pu conduire des dizaines de milliers d’adeptes à la vénérer à ce point. Ils n’osaient toutefois pas l’exprimer et devaient même la rassurer régulièrement : oui, oui, vous êtes la plus belle femme du monde.
Wumeng Yunle regarda ses ongles noirs et son visage abîmé dans la glace de bronze, et se remit à pleurer. Elle distinguait la superficialité de leur ton, mais jugeait cette superficialité naturelle : car son apparence était presque ruinée, et sans sa beauté, elle ne recevrait plus aucune faveur.
Liu Xian’an se tenait aussi dehors, écoutant. Il estimait l’affaire insoluble : son grand frère ne recourrait jamais aux poisons gu pour guérir, et sans eux, le visage de Wumeng Yunle ne pourrait retrouver son apparence d’origine. Sans recouvrer son visage, elle demeurerait folle.
A-Ning proposa : « Jeune maître, pourquoi ne pas lui parler du vaste et magnifique Dao du Ciel et de l’univers ? »
« Je lui en ai parlé. » Les mains dans les manches, Liu Xian’an ajouta : « Je lui ai dit que toutes choses sous le Ciel finissent par vieillir, et que “ne pas être belle” est en réalité l’une des voies pour préserver son propre être (NT : la perte de beauté peut paradoxalement protéger). Mais elle n’a absolument rien voulu entendre, elle s’est mise à m’invectiver, me demandant pourquoi je ne détruisais pas le visage de A-Yuan. »
A-Ning : « … »
Liu Xian’an dit : « Elle ne cesse de réclamer à voir A-Yuan, mais je pense que même si elle la voyait, ses symptômes ne s’en trouveraient nullement apaisés, elle ne ferait que devenir encore plus incontrôlable. »
« C’est parce qu’elle est effectivement moins belle que la troisième demoiselle. Pour l’instant elle peut encore se consoler elle-même, mais une fois qu’elle l’aura vue, elle perdra jusqu’à sa dernière raison de se rassurer. » dit A-Ning. « Cependant, si on ne lui permet pas de voir la troisième demoiselle et que nous la laissons continuer ainsi à se débattre, ne pas manger ni boire n’est en aucun cas une solution. Elle pourrait mourir. »
Liu Xian’an assura : « Frère aîné trouvera un moyen. » Il réfléchit un instant. « Va dire à tante Liu de recouvrir les fenêtres de cette pièce d’une couche de gaze légère, et le soir, retirez quelques-unes des bougies, que la lumière soit aussi faible que possible. Apportez-lui aussi de jolies robes neuves et de la poudre et du fard, surtout de la poudre ; cela pourra masquer un peu ces taches. »
Les faits démontrèrent que cette méthode avait effectivement quelque effet : la lumière assombrie brouillait les défauts du visage, et l’humeur de Wumeng Yunle se trouva quelque peu apaisée, mais très superficiellement. Liu Xianche demanda : « Quand A-Yuan rentre-t-elle ? »
« Dans trois ou quatre jours. » dit Liu Xian’an. « Cela ne devrait plus tarder. »
Dans le camp militaire, l’atmosphère d’“empoisonnement par les gu” était déjà parfaitement en place : ceux qui devaient s’évanouir s’évanouissaient, ceux qui devaient vomir vomissaient ; c’était précisément le moment où un médecin manquait cruellement. Ainsi, même si ce voyage de Liu Nanyuan pour gagner les cœurs se déroulait sans la moindre entrave, Liang Shu, aussi bien en raison qu’en sentiment, “devait absolument” la rappeler ainsi que les autres disciples, afin que la mise en scène fût plus crédible. Liu Xian’an demanda : « Frère aîné veut laisser Wumeng Yunle voir A-Yuan ? »
« Les gu de Muzhe sont féroces. Son état physique se détériore déjà à vive allure, et comme elle refuse toute coopération au traitement, ajoutée à la tyrannie de ses démons intérieurs, elle est extrêmement difficile à soigner. » déclara Liu Xianche. « Lorsque le moment viendra, que A-Yuan s’habille plus simplement, avec moins d’éclat. »
Liu Xian’an acquiesça : « Bien. À ce moment-là, j’irai moi-même la chercher, je la préviendrai à l’avance. »
Qu’il se mette en route de lui-même hors du camp montrait à quel point le jeune maître paresseux était réellement désireux de voir sa sœur. Le jour du départ, Liang Shu retint son ruban de cheveux derrière lui, et demanda avec amertume : « Comment se fait-il que je ne t’aie jamais vu me désirer avec une telle ardeur ? »
« Si, je te désire, je te désire aussi. » répondit Liu Xian’an d’un ton parfaitement superficiel, puis il se glissa dans la voiture en serrant ses vêtements.
Il s’enfuit à toute allure.
Liang Shu : « … » Trop gâté !
Liu Nanyuan et son groupe avaient déjà atteint les environs de Shimian Gu. Le voyage avait été extrêmement serein ; l’assassinat précédemment redouté ne s’était pas produit, chaque jour s’écoulant dans un calme parfait. Le plus grand conflit n’avait été rien de plus qu’une rixe pour une place dans la file, que les soldats avaient immédiatement réprimée. Chang Xiaoqiu dit : « Avec cette centaine de gardes, et les gardes impériaux envoyés par le prince, si Mu Zhe n’est pas insensé, il sait certainement que même envoyer des assassins serait totalement vain. »
« Il n’y a pas seulement les gardes, les gardes impériaux, mais aussi toi. Ta prestation a été tout à fait remarquable. » demanda Cheng Suyue en penchant la tête. « Alors ? Des progrès ?»
Chang Xiaoqiu répondit : « Oui. Je ne rougis plus. »
Cheng Suyue demeura perplexe : « Cela ne prouve-t-il pas simplement que ton visage devient de plus en plus épais (NT : idiome signifiant être dénué de gêne) ? »
Chang Xiaoqiu : « … C’est vrai aussi. »
Cheng Suyue poussa un long soupir : hormis le prince, comment se faisait-il que toute l’escorte du Palais de Xiao ne soit composée que de célibataires, et en plus, de célibataires pas très malins ?
Alors qu’elle se lamentait, le plus intelligent du Palais du prince Xiao vint justement se lamenter aussi. Liu Nanyuan se leva près du feu : « Second frère ! »
Cheng Suyue et Chang Xiaoqiu vinrent également à sa rencontre, mais prenant en compte de l'émergence récente d’un groupe de gens du Nanyang particulièrement doués dans l’art du déguisement, Liu Nanyuan s’arrêta à une certaine distance et demanda : « Si l’on compare la Voie au monde, que vient-il ensuite ? »
Liu Xian’an répondit : « Elle est comme les rivières et les vallées qui se jettent dans les fleuves et les mers. »
« Dans le flou et le confus, que trouve-t-on ? »
« Des images. »
« Dans le confus et le flou, que trouve-t-on encore ? »
« Des substances. » (1)
Liu Nanyuan relâcha toute vigilance, très heureuse : c’était bien son second frère ésotérique!
Cheng Suyue et Chang Xiaoqiu restèrent immobiles, le visage parfaitement neutre. Ne demandez pas, elles n’avaient rien compris.
A-Ning, dans sa lettre précédente, avait déjà donné un résumé de la situation de Wumeng Yunle. Liu Nanyuan demanda : « Il suffit que je sois plus laide qu’elle, n’est-ce pas ? »
« Cela pourra apaiser quelque peu son humeur. » acquiesça Liu Xian’an. « J’ai apporté les vêtements ; c’est grand frère qui les a préparés lui-même. »
A-Ning apporta le paquet, et lorsqu’il l’ouvrit, que de simplicité : encore plus simple que la tenue que portaient les disciples de Baihe Shanzhuang lorsqu’ils consultaient. C’était à peu près équivalent aux grandes robes que portait habituellement le second jeune maître. Mais puisque même de larges manches ne pouvaient dissimuler l’allure céleste du jeune maître paresseux, elles ne pouvaient naturellement pas davantage dissimuler la beauté de la jeune sœur du jeune maître paresseux : vêtue d’un habit de toile et affublée d’une simple épingle de bois, elle paraissait d’autant plus délicate et touchante.
Liu Xian’an dit : « Laisse tomber, je vais plutôt te modifier le visage. »
Bien que ce fût fastidieux, puisque Wumeng Yunle était la patiente de son grand frère, les gens de Baihe devaient accomplir leur devoir de médecins.
Liu Nanyuan éprouvait une vive curiosité pour cette « Sainte Vierge » dont parlait la rumeur, et Wumeng Yunle ne pouvait, quant à elle, supporter un instant de plus d’attendre avant de la voir : la jalousie, telle une vigne empoisonnée, avait enserré tout son cœur, au point qu’elle ne cessait, à chaque instant, de se farder avec un soin méticuleux, d’appliquer couche après couche d’onguents et de fard, et de teindre ses ongles d’un rouge éclatant.
La matrone s’inquiéta : « Avec de tels comportements, n’a-t-elle pas déjà sombré dans la folie ? »
« Faisons-la rencontrer A-Yuan plus tôt. Je vais demander au prince d’envoyer une escorte.» suggéra Liu Xianche. « En voyant A-Yuan, si elle peut se défaire de ses démons intérieurs, il restera peut-être un espoir. »
Ainsi, le soir même, une équipe de chariots quitta secrètement Shimian Gu.
Wumeng Yunle tenait un miroir, observant son propre reflet. Elle avait revêtu sa robe la plus magnifique, et avait orné ses cheveux de nombreuses épingles, telle un papillon se posant parmi les nuages. Le fard épais masquait la teinte maladive de son visage ; elle se contemplait avec ravissement, trouvant qu’elle était encore belle.
Liu Xian’an avait également posé le masque de déguisement sur sa sœur, pinçant légèrement ses yeux noirs comme des raisins pour en faire un triangle inversé, colorant ses lèvres de noir, ses cheveux d’un jaune fané, puis il lui fit enfiler rapidement la grande robe. Enfin il demanda : « Confortable ? »
Liu Nanyuan répondit : « Qu’y a-t-il de confortable là-dedans ? C’est inconfortable à mourir. Si ce n’était pour soigner quelqu’un, jamais je n’accepterais une telle apparence négligée dans ma vie. »
Liu Xian’an : « Mais le prince… »
« Le prince t’aime, alors bien sûr, peu importe ce qui arrive, mais ces vêtements sont vraiment horribles. » Liu Nanyuan sauta de la charrette. « Je n’ai jamais retenu l’histoire de l’apparence et de l’âme, mais tu comprends sûrement ce que je veux dire. »
(NT : l’apparence est ce qui se voit, l’âme est l’essence de la personne)
Liu Xian’an : « Oh. »
Alors qu’ils parlaient, Chang Xiaoqiu arriva en courant : « Wumeng Yunle est déjà là. » Tout en parlant, il ne put s’empêcher de jeter plusieurs regards à celle qui portait le déguisement. Liu Nanyuan demanda : « Quoi, ce n’est pas joli ? »
« Non, non, non, c’est joli. Je trouve que vous n’avez presque pas changé. Les vêtements sont beaux aussi. » Chang Xiaoqiu fit rapidement un geste de la main pour se corriger.
Liu Nanyuan : « … »
Liu Xian’an toussa légèrement à côté, entends-tu ? Il a dit que c’est joli, il t’aime.
Liu Nanyuan trouva son frère vraiment ennuyeux et ne voulut pas lui répondre. Elle attrapa sa robe disgracieuse et alla à la rencontre de Wumeng Yunle .
Dans la clairière de la forêt, Wumeng Yunle attendait depuis longtemps, perdue dans ses pensées. Peut-être avait-elle trop longtemps été enfermée dans l’obscurité, ou peut-être était-ce l’effet du poison qui se manifestait. Quoi qu’il en soit, elle était sensible à la lumière et s’était enveloppée d’un manteau rouge vif, le capuchon rabattant le soleil éclatant pour ne laisser qu’une ombre sur son visage, accentuant la vivacité de ses lèvres rouges.
Cheng Sumyue l’alerta : « La troisième jeune maîtresse Liu est arrivée. »
Wumeng Yunle sursauta et leva les yeux vers l’extrémité du chemin.
Liu Nanyuan s’avança avec assurance : « Mademoiselle Yunle. »
Wumeng Yunle écarquilla les yeux, comme si elle ne pouvait croire que cette femme à l’apparence ordinaire était la première beauté légendaire. Elle la regarda fixement, sans cligner des yeux, son esprit d’abord vide, puis submergé par une joie victorieuse, sachant enfin qu’il n’y avait dans ce monde personne de plus belle qu’elle.
Liu Xian’an se tenait derrière Liu Nanyuan, observant le changement d’expression de Wumeng Yunle et sut que la stratégie de son frère avait fonctionné. Il se détendit légèrement. À ce moment, Wumeng Yunle, voulant voir plus attentivement, se précipita soudain sur Liu Nanyuan. Les gardes ne pouvaient permettre qu’elle s’approche, mais une lumière argentée traversa la forêt !
« Attention ! » L’escorte impériale réagit la première. Deux d’entre eux se mirent devant Liu Nanyuan, un autre emporta Liu Xian’an, tandis que Chang Xiaoqiu et A-Ning sautèrent sur le côté. Cheng Sumyue voulut instinctivement retenir Wumeng Yunle, mais en tendant la main, ses pupilles se contractèrent et elle recula de deux pas.
La lumière argentée n’était pas une arme, mais un serpent venimeux ouvrant grand la bouche ! Cheng Sumyue dégaina rapidement et trancha le serpent en deux. Elle avait reconnu l’assaillant : c’était Wumeng Yunyou, et sa première réaction fut qu'il était là pour sauver sa sœur. Elle brandit alors son épée pour menacer Wumeng Yunle, tandis qu’une autre lumière argentée arrivait comme un éclair !
Avec un bruit sourd, il pénétra dans le cœur de Wumeng Yunle.
Tous furent momentanément stupéfaits par cet événement. Cheng Sumyue attrapa le corps affaibli de Wumeng Yunle. Le manteau rouge tombant révéla son visage couvert de multiples couches de maquillage, raide et tacheté sous le soleil éclatant, comme si un masque de qualité médiocre lui avait été appliqué.
Wumeng Yunyou vit le visage de l’autre partie, fronça légèrement les sourcils, mais ne la reconnut pas comme sa sœur. Il se rappela seulement : « Pour que les rumeurs soient crédibles, Liang Shu a même trouvé quelqu'un pour se faire passer pour moi pour s’incliner devant Liu Nanyuan », et ne ressentit aucune douleur, seulement un léger agacement, frustré que tous ses préparatifs n’aient abouti qu’à tuer un double.
Il ne connaissait pas Liu Nanyuan. Se basant sur ses informations, il avait tué la plus belle fille de la foule, celle qui aimait les épingles papillon. Bien que l’erreur fût faite, il n’avait pas le temps de corriger et s’élança dans la forêt, se préparant à chercher la prochaine opportunité.
Les gardes se précipitèrent à sa poursuite.
Liu Nanyuan pressa un grand morceau de tissu propre sur la blessure de Wumeng Yunle, mais ne put ralentir la perte de vie. Le sang à la couleur étrange imprégna rapidement le tissu et le sol, et l’odeur attira de nombreux insectes répugnants.
Wumeng Yunle regardait toujours son visage et dit d’une voix rauque : « Tu n’es pas belle. »
« Oui, je ne suis pas belle. » répondit Liu Nanyuan, « Tu es la plus belle. »
Wumeng Yunle leva lentement les yeux vers le soleil filtrant à travers les branches, observa un moment, puis sourit : « Je suis la plus belle, mon frère le dit aussi. »
Avant de rendre son dernier souffle, elle leva la main, s’efforçant d’essuyer le sang à sa bouche pour paraître plus propre, mais finit par rendre son visage encore plus pitoyable. Liu Nanyuan prit un chiffon propre et essuya son visage, referma ses yeux ronds et soupira profondément.
Liu Xian’an dit : « Au moins, avant de mourir, elle s’est sentie encore la plus belle. »
Liu Nanyuan demanda : « Qui l’a tuée ? »
Cheng Sumyue répondit : « Son frère. »
Liu Nanyuan fut très surprise : « Comment peut-on avoir un frère pareil ? »
Cheng Sumyue répondit avec agacement, « Qui sait.Je ne m’y attendais pas non plus, et ils ont même essayé de l’utiliser comme otage. Les gens de la secte sont vraiment fous. »
--
L’auteur a quelque chose à dire :
Xiao Liu : a dormi toute la journée.
Xiao Liu aux yeux de Xiao Liang : a juste un peu paressé un instant.
--
Note du traducteur
(1) Le dialogue codé entre Liu Nanyaun et Liu Xian’an provient du Tao Te King, texte fondateur du taoïsme, attribué traditionnellement à Lao Tseu.
Le texte original dit :
« Le Dao (la Voie) est éternel et sans nom. Bien que simple et infime, rien sous le ciel ne peut le soumettre… Comparer le Dao au monde, c’est comme les rivières et les vallées qui se jettent dans les fleuves et les mers. »
Les questions suivantes sur le « flou et confus » proviennent du chapitre 21 :
« Le Dao en tant que réalité n’est que flou et confus. Dans le flou et le confus, il y a des images ; dans le confus et le flou, il y a des substances. »
- Le Dao et le monde : La métaphore des « rivières se jetant dans la mer » illustre comment le Dao imprègne et nourrit toute chose, à la fois omniprésent et fluide.
- Images et substances dans le « flou-confus » : Même si le Dao semble abstrait et insaisissable (flou et confus), il contient à la fois les archétypes des phénomènes (xiang 象, phénomène / apparence/forme perceptible. Par exemple : la vague) et leur substance concrète (wu 物, la réalité sous-jacente / l’essence. Par exemple : l’eau). Cela reflète la pensée taoïste sur le lien entre l’absolu et le monde visible.
Traducteur: Darkia1030
Créez votre propre site internet avec Webador