Strong winds - Extra 1 - La vie dans la capitale impériale (1/4)

 

En pleine foule, il fallait être digne et présentable.



La résidence du Prince du Xiao était grande, très grande, mais elle était restée désertée pendant de longues années. On venait enfin de la rénover, mais il fallait que ce soit précisément Gao Lin qui en prenne l’entière responsabilité — or, premièrement, cet homme avait un goût esthétique douteux ; deuxièmement, il était d’une avarice notoire. Dans le grand camp du Nord-Ouest, il économisait sur tout, grattant, pinçant, s’il était possible de sauver une pièce de cuivre, il la sauvait ; arrivé à la capitale royale, ce travers ne s’était évidemment pas corrigé. Lorsqu’il entendit que les menuisiers comptaient sculpter quelques motifs floraux sur les fenêtres destinées à son prince, il s’y opposa aussitôt d’un ton sévère : « Quelles sculptures ? Pas de sculptures. Peignez le cadre, et c’est tout. »

Les artisans firent remarquer avec diplomatie qu’ils n’avaient jamais vu un palais princier comme celui-là.

Le lieutnenant-général Gao affirma fermement que c’était uniquement parce qu’ils n’avaient jamais mis les pieds à Yueya.

Dans cette ville, la résidence du Prince Xiao se composait de quelques piliers très hauts qui soutenaient des tuiles bleu-noir ; année après année, dans les vents glacés du Nord-Ouest, elles faisaient « wuu-wuu », produisant une atmosphère lugubre et solennelle. S’il venait, en plus, à se poser quelques corbeaux sur le toit, le peuple n’oserait même plus passer devant la porte. Et pourtant, toute une famille avait bien vécu sans problème dans cette demeure qui avait l’air d’une maison hantée, non ?

Les artisans durent obéir, n’ayant pas le dessus.
L’ensemble des travaux, prétendument une rénovation, consistait en réalité à arracher les mauvaises herbes, à passer une couche sur le bois, à remplacer les meubles cassés, puis à reposer les dalles branlantes du sol.
Dans tout le palais, il n’y avait pas dix domestiques ; parmi les cinq plus âgés, l’un était sourd, un autre rhumatisant. Ainsi, le tout premier jour où A-Ning arriva, il n’avait même pas eu le temps de boire une gorgée d’eau chaude qu’il fut déjà appelé pour examiner quelqu’un de malade.

Le carillon de jade suspendu devant la fenêtre de la chambre était probablement l’objet le plus précieux de tout le palais.
Bien que Liu Xian’an fût peu exigeant, le style misérable et rudimentaire de cette résidence contrastait fortement avec la « demeure bénie digne d’un immortel » que Son Altesse le Prince Xiao lui avait promise. À la fin de l’été, lorsqu’un orage s’abattait, la cour se transformait en boue jaune ; marcher devenait difficile — encore moins pouvait-on imaginer que l’immortel endormi puisse « faire tout ce qu’il veut, s’allonger où bon lui semble ».

« On refait. On refait entièrement », assura Liang Shu, solennel. « Je veux bâtir la demeure la plus luxueuse de toute la capitale royale. »

Liu Xian’an ne voulait pas reconstruire. Principalement parce qu’il trouvait que la propriété était déjà beaucoup trop grande : il avait marché deux jours sans en faire le tour. Si l’on devait tout réparer, ce serait encore un immense chantier, fatigant. Pour lui, tant que le lit était confortable et que la maison ne laissait pas entrer le vent ou la pluie, cela suffisait.

« Pas besoin de tout refaire », dit Liang Shu. « On ne rénove que cette cour où nous vivons. Tout sera fait selon tes souhaits. »

Il avait un degré d’obsession non négligeable à propos de la question de « bien élever l’immortel endormi ».
Liu Xian’an était allongé dans une chaise longue qui grinçait « scouic scouic», écoutant l’autre expliquer qu’ici on planterait des fleurs, là on mettrait des arbres… peu à peu, il eut sommeil. Dans son rêve, la résidence devenait réellement un nid de coton, éclatant de fleurs; le vent apportait le parfum des lotus, les ombres de papillons virevoltaient. À ce moment-là, il entendit quelqu’un lui murmurer à l’oreille : « Dis-moi… ainsi, c’est bien, n’est-ce pas ? »

À moitié endormi, Liu Xian’an répondit : « Oui. »

C’est ainsi que la décision de rénover leur lieu de vie fut arrêtée.

Liang Shu en fut très satisfait : « Alors, demain matin, je ferai venir les artisans pour que tu les reçoives. »

Mais Liu Xian’an secoua la tête : « Demain matin, je dois entrer au palais pour lire. Que les artisans viennent l’après-midi. »

« Tu dois lire chaque jour ? Repose-toi deux jours. »

« Je ne me reposerai pas. Lire n’est pas fatigant. »

Liang Shu l’embrassa en marmonnant vaguement des plaintes : comment la lecture ne serait-elle pas fatigante ? Au monde, peu de choses étaient plus épuisantes que lire.

Au début, il fit semblant de l’accompagner durant deux séances de lecture ; le troisième jour, il n’en pouvait déjà plus : douleurs lombaires, dos endolori, tête lourde, vision trouble ; la somnolence l’ensevelissait.
Liu Xian’an, appuyé contre sa poitrine, ouvrait un livre et lisait toute la matinée, puis tendait la main pour réveiller l’homme endormi : « Allons-y. On va manger. »

Liang Shu bâilla, regardant les piles de livres autour d’eux, et demanda, perplexe : « Pourquoi ne les ranges-tu pas après les avoir lus ? »

« Les livres ici sont rangés de manière trop désordonnée. Je veux tous les reclassifier. » expliqua Liu Xian’an. « Et faire un catalogue, pour que ceux qui viendront après puissent chercher facilement. »

« À part toi, qui viendrait lire ici ? »

« L’empire développe pleinement le système des examens impériaux. Parmi les milliers de jeunes talents sélectionnés, il y en aura forcément quelques-uns qui aimeront ou auront besoin de ces livres. »
Liu Xian’an tira doucement sur sa manche et marcha tranquillement vers le soleil. « Et pour moi, ce n’est pas compliqué. Juste quelque chose que je fais en passant. »

Dire que c’était « en passant », alors que reclassifier plusieurs milliers de rouleaux anciens aurait demandé autrefois qu’une dizaine d’eunuques se répartissent le travail… qui plus est, les ouvrages de cette tour étaient d’un contenu extrêmement obscur et difficile.
Ainsi, lorsque la nouvelle parvint aux oreilles de Liang Yu, il en fut très surpris, et demanda : « Il est vraiment si impressionnant ? »

« Pour répondre à Votre Majesté, » dit l’eunuque, « ce matin, en allant porter les collations, ce vieux serviteur a vu que les livres de la tour avaient déjà été triés et empilés à divers endroits ; le deuxième jeune maître Liu était en train de rédiger le catalogue. Les feuilles de papier écrites, serrées de caractères, étaient éparpillées au sol, pas moins de quatorze ou quinze. »

« Le deuxième jeune maître Liu rédige le catalogue ; et l’autre ? »

L’eunuque répondit : « Son Altesse le prince dort, et il dort fort profondément. »

Liang Yu secoua la tête, lança en riant une légère réprimande, puis demanda : « Et à midi, ils ne sont pas restés au palais pour déjeuner ? »

« Non. Après avoir lu, ils sont repartis main dans la main. On dit que, cet après-midi, le deuxième jeune maître Liu doit discuter de la rénovation de la résidence du prince Xiao avec les artisans, et ce soir il doit encore se rendre chez l’honorable maître Lu pour l’examiner. »

Liang Yu fronça les sourcils : « À courir ainsi partout, peut-il vraiment tout gérer ? »

L’eunuque n’en était pas certain non plus, mais il estimait que, ces derniers jours, chaque fois qu’il voyait le deuxième jeune maître Liu, celui-ci était posé, calme, affable, et ne semblait guère surchargé.

Au sein de la résidence princière, Liu Xian’an veillait sur une marmite de terre cuisant doucement, et agitait lentement un petit éventail. Comme il avait eu la gorge sèche après avoir discuté avec les artisans, il venait donc se préparer un bol d’eau sucrée. Liang Shu, après l’avoir cherché partout, finit par le trouver dans les cuisines ; amusé par l’air concentré de l’autre, il s’accroupit pour veiller au feu avec lui, puis demanda : « Que veux-tu manger ? Laisse donc tante Li le préparer. Pourquoi venir toi-même ? »

« C’est une recette ancienne que j’ai trouvée hier dans un livre. Je voulais l’essayer. » Liu Xian’an écopa une petite cuillerée de chair de pêche cuite jusqu’à devenir tendre comme une compote, et dit : « Cela doit être presque prêt. Que son Altesse goûte d’abord. »

Le fruit exhalait même un discret parfum de thé ; Liang Shu l’accepta volontiers, mais se trouva si écoeuré par le sucre qu’il resta un moment sans pouvoir parler. Il était pourtant déjà quelqu’un qui supportait bien le sucré : lors des campagnes, lorsqu’ils étaient coincés dans le désert, ils ne comptaient que sur les galettes au sucre pour reprendre des forces ; mais face à cette pêche confite dans le sucre, les galettes au sucre n’étaient véritablement qu’une petite sorcellerie devant une grande magie.

Liu Xian’an insista : « Alors, qu’en dis-tu ? »

Il devait être fatigué, après avoir mijoté cela si longtemps, car un brin d’accent doux des régions du Sud se glissait dans sa voix, comme une ondée moelleuse ; cela fit frissonner de plaisir le prince Xiao, qui perdit toute objectivité. « C’est délicieux. De ma vie, je n’ai jamais goûté une pêche aussi bonne. Une seule cuillerée suffit à rassasier. »

Liu Xian’an le regarda avec suspicion, car « une cuillerée suffit à rassasier » ne ressemblait en rien à une appréciation sincère. Liang Shu rit : « C’est un peu trop sucré, mais mise dans de l’eau cela doit être bon. Il reste encore de la glace conservée depuis l’hiver dans la cave. J’en ferai apporter un peu tout à l’heure : ce sera parfait avec cette marmite de confiture de pêches. »

« Donc les recettes anciennes ne sont qu’affabulations ; cet homme n’était sûrement pas un gastronome. » Liu Xian’an perdit tout intérêt, jeta la cuillerée dans la marmite. « Et moi qui ai encore pris au sérieux sa description pendant des heures, ‘tendre comme la poitrine d’une beauté’. »

Liang Shu jeta un coup d’œil dans la marmite ; les quartiers de pêche étaient devenus d’un rose pâle charmant ; il acquiesça : « C’est assez ressemblant. »

Liu Xian’an lui donna un coup de pied.

Liang Shu en profita pour l’attirer dans ses bras : « Quoi, on ne peut même plus dire la vérité ? »

Il n’avait jamais la moindre retenue : parlant, cherchant à embrasser, et sa désinvolture n’avait rien à envier à celle d'un jeune seigneur dévoyé. Liu Xian’an dut employer ses deux mains pour repousser la tête enfouie contre sa poitrine, et rappela : « Tout à l’heure, nous devons encore aller chez l’honorable maître Lu. »

« Ce n’est pas pressé. De ce que j’ai entendu, ce vieil homme montre un visage de longévité.» Liang Shu ne prenait guère cela au sérieux. « On dit même qu’hier, allongé sur son lit, il a encore passé un savon à son fils, avec une énergie plus que suffisante. Tu peux bien le faire attendre une demi-heure. »

Et son humeur s’assombrissait d’autant plus à l’idée que, lorsqu’ils se rendraient à la demeure Lu, il devrait rester à l’extérieur. Le prince Xiao se mit donc à geindre et chercher querelle : tantôt la tête lui faisait mal, tantôt c’était l’estomac ; bref, il était certainement plus malade que le vieil homme à barbe blanche, et avait besoin d’un médecin immédiatement.

Liu Xian’an soupira profondément. Quelle plaie ! Mais, plaie ou non, il lui massa tout de même le ventre un moment. Liang Shu, apaisé par les pressions, fut enfin tranquille et déclara généreusement : il le conduirait lui-même à la demeure Lu.

A-Ning avait déjà préparé la boîte de médicaments. Ces derniers jours, il avait accompagné son jeune maître pour consulter quelques médecins impériaux, demandant des informations sur la maladie de l’honorable maître Lu. Selon les symptômes, il n’y avait rien de grave : simplement l’âge, un tempérament irritable, une stagnation du qi se changeant en feu, le yang du foie trop exalté, et une accumulation de vieux maux.

Pour ce genre de patient, A-Ning avait une certaine expérience : un vieil enfant, en somme ; il suffisait de le ménager et le cajoler. Il souhaitait partir dès midi, mais Liu Xian’an agita la main : « Pas la peine de se presser. Son Altesse dit qu’il veut d’abord nous emmener manger des douceurs. »

A-Ning fut stupéfait : « Hein ? »

La boutique de pâtisseries venait d’ouvrir. On disait que le maître pâtissier avait fait fureur pendant vingt ans à Jin : la pâte feuilletée au saindoux, croustillante et friable, la garniture douce et tendre, tout cela attirait des foules immenses au sein de la capitale. Comment Son Altesse Royale le prince Xiao pourrait-elle ne pas participer à un tel spectacle de prospérité et de faste ? Liu Xian’an marchait à ses côtés le long de la grande rue, où les boutiques de nourriture étaient décorées de bandelettes de soie, multicolores et festives. Les fruits confits étaient d’une variété innombrable ; il envoya donc A-Ning acheter un sachet de lamelles de gingembre mariné au melon et aux prunes, qu’il croqua lentement.

A-Ning en goûta une également : salée, acide et sucrée, au point d’engourdir la langue. Il fit une grimace : « Cela n’a rien à voir avec nos petites prunes vertes au miel de Baihe. Pourquoi le jeune maître se met-il soudain à aimer cela ? »

« Je ne dirais pas que j’aime, » répondit Liu Xian’an. « C’est pour humidifier un peu la gorge. »

À ces mots « humidifier la gorge », les pensées de Liang Shu s’envolèrent vers un lieu tout à fait indicible ; le coin de ses lèvres se releva légèrement, son regard devint paresseux et légèrement frivole : il ne manquait plus que saisir le menton de la beauté en pleine rue pour s’en amuser. A-Ning, du coin de l’œil, le vit ; il en eut un sursaut, se glissa silencieusement en avant, pour se placer comme un rempart à côté de son maître.

En pleine foule, il fallait être digne et présentable.

Il était très fidèle et dévoué.

Ainsi, tous trois passèrent la moitié de la journée à flâner nonchalamment dans la rue, au point que Liu Xian’an commença à se sentir paresseux ; alors seulement Liang Shu fit venir un fiacre, qui les emmena jusqu’à la demeure Lu.

Et dans la résidence des Lu, qui donc ignorait les années d’antagonisme et d’embrouilles entre leur maître et Son Altesse Royale le prince Xiao ? Aussi, en apprenant cette fois que Liang Shu allait en personne escorter le divin médecin, tous étaient extrêmement inquiets : si… si jamais le vieux maître s’énervait encore, sa maladie n’allait-elle pas empirer ? Mais comme il était impossible d’aller contre l’ordre impérial, ils n’eurent d’autre choix que de forcer un sourire chaleureux et amical pour sortir accueillir la visite, en espérant que Son Altesse aurait quelque compassion et serait indulgent.

Liang Shu observait toutes ces mines faussement souriantes dans la cour, au point que ses dents lui faisaient mal. Que le Ciel en soit témoin : lui non plus n’avait aucune envie de venir dans ce fichu endroit, ils n’avaient vraiment pas besoin d’être si sur leurs gardes. Plusieurs gardes impériaux les accompagnaient aussi, signe que le Fils du Ciel ne faisait pas entièrement confiance à ce frère cadet malchanceux : il avait envoyé plus d’hommes pour le surveiller, au cas où il sortirait à nouveau des propos choquants et mettrait le vieux à barbe blanche si en colère qu’il en mourrait sur place.

« Je t’attends au salon en buvant du thé. » Liang Shu tapota l’épaule de Liu Xian’an, fit une moue. « Fais ce qu’il faut, pas besoin de trop bien le soigner. »

Liu Xian’an le repoussa avec un sourire, puis entra avec A-Ning à la suite du jeune maître Lu vers l’arrière-cour. Dès qu’ils passèrent la porte, ils sentirent l’odeur amère des remèdes. A-Ning huma l’air et demanda : « maître Lu a-t-il eu récemment peu d’appétit ? »

« Oui… oui. » Le jeune maître Lu était extrêmement surpris : on pouvait sentir ça rien qu’à l’odeur ? Il savait que le manoir de Baihe produisait des médecins miracles, mais comme sa famille n’avait jamais souffert de maladies graves, il ne s’était jamais vraiment demandé jusqu’où allait la grandeur d’un médecin miracle. À présent il ouvrait les yeux, et son attitude devint respectueuse.

Le vieux maître Lu était alité depuis presque un an, à tel point qu’il vivait quasi coupé du monde, et son esprit s’était un peu embrouillé. Il savait seulement qu’un médecin miracle du manoir de baihe allait venir l’examiner, mais ignorait lequel exactement, et ignorait encore plus le lien entre le médecin et Son Altesse Royale le prince Xiao — principalement parce que sa famille connaissait très bien son caractère, et cachait tout ce qui pouvait l’être : moins il y avait d’histoires, mieux c’était.

À cet instant, il avait déjà changé de vêtements et attendait, adossé à la tête du lit. En entendant du mouvement, il leva les yeux : les deux jeunes gens qui entrèrent, l’un raffiné et hors du commun, l’autre vif et net, n’avaient en rien l’air de médecins, mais plutôt de deux immortels sortis d’un tableau. Il en fut intérieurement émerveillé. Liu Xian’an s’inclina : « Vénérable maître Lu. »

« Pas tant de cérémonies, médecin miracle Liu. » Le vieux maître Lu se redressa. « C’est à moi de vous remercier. »

A-Ning pensa : ma foi, il n’a pas l’air si difficile à aborder…

Il ouvrit le coffret de remèdes avec dextérité. Liu Xian’an, lui, utilisa une aiguille d’argent pour sonder quelques points d’acupuncture du vieil homme et dit : « Pour l’instant, il n’y a pas de grand danger. Il suffit de prendre régulièrement des décoctions pour apaiser le foie et dissiper la stagnation. Mais si vous ne corrigez pas ce tempérament prompt à la colère, à l’avenir, ce ne sera plus seulement teint pâle, membres faibles et esprit sans vigueur. »

Le jeune maître Lu s’empressa de demander : « Et alors que se passerait-il ? »

Liu Xian’an répondit : « Vous mourrez plus tôt. »

Le jeune maître Lu fut tellement secoué par cette franchise qu’il en eut les oreilles qui bourdonnaient, avant d’arriver à étouffer : « …Grand-père, tu as entendu ? À l’avenir, il faut vivre sa vieillesse avec calme et sérénité. Laisse les jeunes se charger des affaires d’État. »

« Les jeunes ? Où donc y a-t-il des jeunes fiables à la cour ? Fang Ming ? Zhao Chong ? Ou ce Wang Yuanshan qui n’arrive même pas à dire une phrase correcte ? »

« Moi je… je trouve qu’ils ne sont pas si mal, tous ces grands personnages. » Le jeune maître Lu sourit avec embarras. « Grand-père, le médecin miracle vient de dire qu’il faut rester calme. Allonge-toi plutôt. » Pourquoi dès qu’on parlait de ce sujet, se mettait-il à souffler dans sa barbe et rouler des yeux ?

Le vieux maître Lu continuait de soupirer, tel un ministre loyal rongé d’inquiétude pour le pays et sa famille.

Liu Xian’an posa ses aiguilles : « Et n’y a-t-il pas Son Altesse Royale le prince Xiao ? »

Le jeune maître Lu aspira violemment une bouffée d’air !

Mais Liu Xian’an ne lui laissa aucun répit et poursuivit : « Je ne connais pas les seigneurs Fang, Zhao et Wang. Mais je connais Son Altesse Royale le prince Xiao : il garde les frontières, protège le pays, apaise les réfugiés, élimine les sectes hérétiques, et dans quelque temps, doit encore partir au fleuve Bai pour gérer les eaux. Si capable, et encore jeune : comment se fait-il que vénérable maître Lu, tout à l’heure, n’ait pas réussi à se souvenir qu’un tel homme existe aussi à la cour ? »

Le vieux maître Lu faillit perdre son souffle sous la question. Ce ne fut qu’au bout d’un moment qu’il répondit : « Son Altesse Royale, bien qu’elle ait d’éminents exploits militaires, a un tempérament brutal, arrogant, ne supporte pas la moindre admonestation, et sur la cour, il est souvent grossier et irrévérencieux. Difficile d’en faire un pilier de l’État. »

Liu Xian’an leva les yeux, la voix claire et froide : « Alors que le vénérable maître Lu indique donc : qui, à la cour, peut être appelé pilier de l’État ? »

Le jeune maître Lu était déjà tellement effrayé qu’il n’arrivait plus à parler, souhaitant que son grand-père s’évanouisse simplement et qu’on puisse raccompagner le médecin miracle. A-Ning, de son côté, pensa que l’expression et le ton de son maître, à l’instant, ressemblaient étrangement à ceux du prince Xiao.

Le vieux maître Lu, peut-être saisi par une soudaine impression familière, eut d’abord un moment de stupeur, puis fronça les sourcils : « Un pilier de l’État doit être digne du souverain, ne pas flatter les puissants, ne pas s’adonner aux factions, être droit et incorruptible, loyal et bienveillant, et garder sa droiture jusqu’à la mort ! »

« C’est tout ? » dit Liu Xian’an. « Dans ce cas, vénérable maître Lu y correspond tout à fait. »

Si d’autres avaient prononcé ces mots, cela aurait pu passer pour une moquerie. Mais Liu Xian’an bénéficiait de son apparence d’immortel et parlait avec calme et lenteur, ce qui apaisait l’auditeur. Le vieux maître Lu dit : « J’ai servi deux souverains et me suis dévoué corps et âme à Dayan. Je n’ai pas honte dans mon cœur. »

Le jeune maître Lu se tenait le front, prêt à intervenir pour trouver un prétexte afin de raccompagner le médecin, mais Liu Xian’an demandait déjà : « Et durant toutes ces années où vous avez occupé de hautes fonctions, quelles actions concrètes avez-vous entreprises pour le peuple ? »

Le vieux maître Lu resta interdit.

Liu Xian’an précisa : « Le territoire de Dayan s’étend sur des milliers de lis. Les ressources sont abondantes, mais toutes les régions ne sont pas prospères et paisibles. À ma connaissance, rien que ces cinquante dernières années, il y a eu les bandits de la mer de l’Est, la tribu des loups du Nord-Ouest, et les pays du Sud qui ne restaient pas tranquilles ; et à l’intérieur, encore plus de problèmes : invasions de sauterelles, inondations, épidémies, réfugiés, rebelles, sectes hérétiques. À part la capitale, toutes les autres régions connaissent peine et trouble. Puisque le vénérable maître Lu s’est tant dévoué, est-il allé à la mer de l’Est ? Est-il allé au Nord-Ouest ? A-t-il lutté contre les épidémies ? A-t-il exterminé les sauterelles ? »

Le jeune maître Lu en eut le souffle coupé. Il dit en tremblant : « Divin… divin médecin Liu, sortons plutôt… »

Le vieux maître Lu ne trouvait plus aucun mot, son visage devenant rouge.

Dehors, les gardes impériaux et les domestiques de la résidence écoutaient cette série de questions percutantes — non, pas “questions”, “demandes d’éclaircissement”, de simples “demandes d’éclaircissement” — et leur cœur était remonté dans leur gorge. En un instant, celui qu’ils surveillaient le plus, Son Altesse Royale le prince Xiao, était devenu le plus tranquille de toute la maison. Il avait fini une bonne théière, avait mis un bonbon dans sa bouche, et se promenait les mains derrière le dos dans la cour, prenant même le temps de taquiner un grand perroquet multicolore suspendu sous l’avant-toit. Il prit une pincée de millet pour le tromper : « Dis “prospérité et fortune”. »

Le perroquet multicolore battit deux fois des ailes, se déplaça au centre de son perchoir, se tint droit et déclama d’une voix parfaitement articulée : « Le ressentiment ne réside pas dans la taille, mais il faut craindre une foule. L'eau peut emporter un bateau ou le renverser, il faut s’en garder avec soin. Un char lancé et des renes pourries, peut-on les négliger ?… Gaa ! »

Le dernier cri venait du fait qu’on lui avait pincé le bec. Une sueur blanche coula dans le dos du prince Xiao, qui se fit une compréhension plus profonde encore du caractère insupportable du vieux à barbe blanche : rester oisif chez lui chaque jour lui avait même permis de corrompre un oiseau. Liang Shu donna un petit coup du doigt, suffisamment pour étourdir l’oiseau multicolore, qui ne put plus réciter le moindre mot de remontrance, et s’en alla penaud se percher dans un coin.

Liang Shu poussa un soupir de soulagement, revint au salon et appela une petite servante : « Alors, derrière, comment ça se passe ? L’examen n’est pas encore terminé ? »

« Répondant à Son Altesse Royale, non, pas encore. » La petite servante, bien que jeune, n’était pas timide : face au prince Xiao, redouté de tous dans la résidence, elle pouvait encore répondre d’une voix bien articulée. « Le médecin miracle Liu examine toujours mon seigneur. Veuillez patienter encore un peu. »

 

Traducteur: Darkia1030

 

 

 

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