Strong winds - Extra 5 - Voyage vers le nord-ouest (1/3)
C’était effectivement assez impressionnant.
Bien que Liu Xian'an, lorsqu’il était chez lui, imaginât souvent qu’il marchait pieds nus dans une étendue de neige infinie et glaciale, dans la réalité, dès que le vent du nord faisait seulement frémir la première feuille jaunie de la ville de Baihe, alors même que les oiseaux les plus vifs n’avaient pas encore réagi, les petits domestiques du manoir couraient déjà à toute vitesse, entrant et sortant pour préparer pour leur jeune maître paresseux un brasero bien chaud ; et Madame Liu lui ajoutait en plus une couverture de coton parfaitement moelleuse — car, à rester couché sans jamais vouloir bouger, il était bien vrai qu’on attrapait facilement froid.
A-Ning dit : « J’ai entendu dire que le Nord-Ouest est d’une extrême froideur, encore plus froid que la capitale impériale. »
Liu Xian'an, allongé paresseusement dans la large voiture, répondit avec mollesse que le Nord-Ouest était naturellement froid, le vent et la neige emplissaient Yumen, il l’avait souvent lu dans les poèmes, et cette fois, enfin, il aurait l’occasion d’en faire l’expérience de ses propres yeux.
A-Ning lui rappela toutefois : « Mais le jeune maître a tellement peur du froid. »
Liu Xian'an agita la main d’un geste désinvolte, sans importance, il pouvait très bien ne pas avoir froid.
Mais le premier jour où ils arrivèrent à Yueya, sitôt descendu de la voiture, il fut soufflé par le vent violent de la frontière au point de tomber par terre sur son derrière, ses cheveux et ses vêtements battus en tous sens, lui fouettant le visage jusqu’à en être douloureux.
Liang Shu le releva et l’emporta directement dans le manoir du prince Xiao.
Liu Xian'an, les cheveux en désordre d’une façon peu digne d’un immortel, frotta deux fois le sable soufflé collé à son visage, puis regarda autour de lui. Ce manoir, bien qu’aussi simple et ancien que celui de la capitale, avait pour avantage d’être très haut et solide ; et comme les braseros des chambres brûlaient avec vigueur, dès qu’on fermait les fenêtres, le vent plaintif du désert était bloqué presque entièrement, n’importunant plus personne.
Dans la chambre, le lit, les couvertures et les coussins avaient tous été changés pour du neuf, moelleux et épais. Après s’être soigneusement baigné, Liu Xian'an s’y roula confortablement et refusa catégoriquement de se relever.
Parcourir le Dao, parcourir le Dao.
Liang Shu s’assit au bord du lit et pinça doucement sa joue entre ses doigts : « Tu dors dès ton arrivée, tu ne viens pas voir le camp militaire avec moi ? »
« Non, il fait trop froid, je ne veux pas bouger. » Liu Xian'an, les paupières à moitié closes, l’éloigna d’un geste, « attends que le froid du printemps soit passé. »
Les autres dormaient en comptant les jours, le second jeune maître Liu dormait en comptant les mois.
Liang Shu acquiesça : « Très bien, alors attendons que le froid du printemps soit passé. »
A-Ning poussa un long soupir ; visiblement, on ne pouvait pas compter sur le prince, il ne restait plus qu’à compter sur soi-même. Ainsi, chaque jour, il devait porter son jeune maître hors du lit avec beaucoup de force, lui faire enfiler des vêtements chauds, le surveiller pendant qu’il sortait marcher, puis qu’il pratiquait un peu de mouvements pour entretenir sa santé. Liu Xian'an coopérait la plupart du temps, mais lorsqu’il cédait trop à la paresse, il courait vers son lit en lançant vaguement : « J’ai déjà marché aujourd’hui. »
A-Ning insista : « Où avez-vous marché ? »
Liu Xian'an se glissa dans la couette et répondit avec aplomb qu’il avait marché dans les Trois Mille Mondes, avait fait quatre-vingt-dix mille pas, et que ses jambes lui faisaient terriblement mal. À peine avait-il parlé qu’il se rendormit, et, de fait, parcourut toute une longue scène de rêve. Plus tard, quand Liang Shu revint du camp militaire après avoir fini ses affaires, apportant avec lui la froideur du printemps, il le sortit d’un geste du lit chaud — attitude agaçante, certes, mais comme le second jeune maître Liu n’avait pas mauvais caractère, une fois réveillé, il ne s’énerva même pas, et se sentit au contraire très soulagé.
« Qu’as-tu encore rêvé ? » demanda Liang Shu.
Liu Xian'an répondit : « J’ai rêvé que je marchais sans arrêt. »
Il avait marché dans le vent, marché dans la neige, et même gravi une montagne très haute. Pour un grand paresseux, c’était beaucoup trop épuisant, si bien que Liang Shu l’apaisa longuement dans ses bras, et finit même par lui promettre qu’il lui enverrait le meilleur destrier dans les Trois-Mille Mondes.
Mais il fut rejeté : Liu Xian'an insista. « J’ai déjà un cheval. »
Liang Shu pensa à ce qu’il avait vu ce matin même : ce petit cheval dodu et rouge, qui se promenait nonchalamment au milieu des robustes chevaux de guerre, mâchant tranquillement un gâteau de luzerne. Il hocha la tête : « Oui, celui-là est bien ton cheval. »
« Que le prince veuille bien s’en occuper pour moi. » bâilla Liu Xian'an, « lorsque le temps ne sera plus froid, je veux le monter pour aller errer dans le désert. » Comment disait le poème déjà ? « Une selle d’argent illumine un cheval blanc, rapide comme une étoile filante» , même si son cheval à lui était rouge, l’idée restait la même.
(NT : extrait du poème "Chant du Chevalier Errant", écrit par Li Bai) (1)
Liang Shu lui obéissait en tout. À quel point exactement ? — Pendant deux mois entiers, les rares serviteurs de l’aile extérieure du manoir n’avaient toujours pas réussi à voir le second jeune maître Liu, sachant seulement que cet immortel passait ses journées à dormir, à dire des paroles mystérieuses, « il peut vivre éternellement parce qu'il génère sa propre énergie» (NT : citation taoïste expliquant la longévité dans le non-agir), ou « quand l’œuvre est accomplie, il se retire, ainsi va le Dao céleste », comme s’il allait s’envoler vers l’immortalité à l’instant suivant.
Tous soupiraient alors : vraiment particulier, digne d’être quelqu’un ramené par le prince !
Dans la petite cour de l’après-midi, chauffée par un soleil doux, A-Ning sentit la chaleur et retira deux braseros, puis se pencha sur le lit avec un livre de médecine. Peu à peu, il s’endormit. Dans une demi-somnolence, il crut percevoir un mouvement derrière lui, ouvrit les yeux, se les frotta, et se précipita : « Comment le jeune maître s’est-il levé ? »
Liu Xian'an se tenait à la porte, s’étirant longuement : « N’as-tu pas entendu les oiseaux chanter ? L’été arrive. »
Le cœur d’A-Ning se réjouit, non par amour de l’été, mais parce que son jeune maître acceptait enfin de remettre la question des sorties à l’ordre du jour !
Dans l’aile extérieure, Zhao Xiaomao jouait avec un oiseau de bois. Dans tout le manoir, il était connu comme un petit démon insupportable ; déjà très turbulent, il était devenu encore plus incontrôlable depuis qu’il avait appris quelques mouvements de boxe auprès de Gao Lin, ne tenant jamais en place, au point que le vieux Zhao, excédé, avait cessé d’être avare et acheté à prix fort ce petit jouet pour l’envoyer jouer dehors, espérant gagner au moins une demi-journée de tranquillité.
Zhao Xiaomao joua en effet, mais d’une manière bien à lui : au lieu de le faire voler partout, il le démonta en dix-sept ou dix-huit pièces, les étala méthodiquement et étudia son mécanisme intérieur.
La petite voisine, venue joyeusement pour jouer avec l’oiseau volant, ne trouva qu’un tas de morceaux de bois. Naturellement déçue, elle voulut repartir, mais il tira sa natte de cheveux ; furieuse, elle ramassa une pierre et la lui lança. Zhao Xiaomao, touché, se contenta de se tenir la tête en riant, comme s’il était très content, d’un air à moitié idiot. Liang Shu, observant la scène de loin depuis un arbre, en eut presque la tête fendue de douleur.
La fillette finit par partir en pleurant. Zhao Xiaomao ne la poursuivit pas, continuant à étudier son précieux oiseau, jusqu’à recevoir un coup sec sur la tête.
« Aïe ! »
« Aïe quoi ! » Liang Shu lui pinça l’épaule entre deux doigts, agacé. « Petit vaurien, tu ne grandis qu’en taille, pas en qualités. »
« Prince. » Le manoir n’avait pas de règle stricte, encore moins pour les enfants. Zhao Xiaomao essuya ses mains sales sur ses vêtements et protesta : « Oncle Gao dit pourtant que je suis doué. »
« Tu l’écoutes, lui ? Il est lui-même célibataire, vous êtes pareils dans votre infortune. » Liang Shu le menaça : « Si tu continues à être aussi turbulent, tu n’auras pas de femme plus tard. »
Zhao Xiaomao parut s’en moquer complètement : « « Si je n'en trouve pas, je n'en trouve pas. Regardez Oncle Wang, Oncle Li, Oncle Qian, Oncle Song, Oncle Ma, Oncle Zhang… ils n’en ont pas. »
Une phrase qui frappa durement le point sensible de Son Altesse Royale le prince Xiao. Il ne comprenait décidément pas pourquoi son grand camp du Nord-Ouest produisait autant de célibataires, et voyant ce petit garnement marcher vers le même destin, Liang Shu s’appliqua à lui enseigner : « Pourquoi ne regardes tu que ceux qui n’en ont pas ? Regarde ceux qui en ont. »
« Qui en a ? »
« Moi. »
Zhao Xiaomao se souvint alors des commérages des adultes, et demanda à voix basse avec une immense curiosité : « C’est ce bel Immortel qui dort tout le temps ? »
Liang Shu fut très satisfait de l’expression. Oui, c’était bien « ce bel Immortel ».
Les deux se tenaient sous l’arbre lorsqu’une silhouette blanche attira le regard périphérique de Zhao Xiaomao ; se retournant brusquement, il ouvrit grand les yeux et s’exclama : « Ouaaah ! »
Suivant son regard, Liang Shu vit que l'immortel était bel et bien sorti. Par ce temps, porter une grande robe n’était pas possible, le vent s’y engouffrerait ; A-Ning avait donc choisi pour son jeune maître une veste matelassée parfaitement ajustée, faite dans le meilleur satin « nuage flottant » du Jiangnan, si bien qu’en marchant on aurait dit le vent caressant une forêt de bambous, élégant, raffiné, d’un port aérien.
Zhao Xiaomao n’avait jamais vu quelqu’un d’aussi gracieux et distingué. Il resta bouche bée un instant, puis devint, fait rarissime, un peu embarrassé ; il essuya ses mains sales sur ses vêtements, et ce geste ressemblait beaucoup à celui qu’avait fait Cheng Suyue lorsqu’elle avait vu Liu Xian'an pour la première fois. On voyait bien qu’ils sortaient du même nid.
Liang Shu s’avança avec un sourire et demanda : « Tu es enfin disposé à sortir prendre l’air ? »
Liu Xian’an répondit simplement : « L’été est arrivé. »
« Certes, l’été est là, mais il fait encore un peu frais dehors », observa Liang Shu en relevant sa cape pour la lui ajuster. Il lui prit les doigts — glacés — et ajouta : « Tu n’as pas emporté ton chauffage ? »
A-Ning partit aussitôt le chercher. Pendant ce temps, Liu Xian’an jeta un regard par-dessus l’épaule de Liang Shu vers l’enfant qui se tenait sous un arbre : « Comment s’appelle-t-il ? »
Zhao Xiaomao n’était qu’un surnom ; pour aller à l’école, il utilisait son nom personnel : Zhao Wudi, « Invincible ».
À l’origine, Zhao Wudi était né dans un camp militaire. Le prénom Wudi — « invincible» — reflétait les belles espérances qu’on plaçait en lui. Pourtant, avant même d’être en âge de voir le champ de bataille, il avait déjà fait ses preuves… à l’école. Il se battait sans cesse, et finissait toujours par gagner. Son père, Lao Zhao, venait chaque jour offrir de la charcuterie aux autres parents pour s’excuser. Furieux, il finit par changer son prénom : de Wudi « Invincible » (NT : 无敌 Wú dì), il devint Wudi « Sans terre » (NT : 无地 Wú Dì, même prononciation, caractères différents), pour lui rappeler que, lui et son père, étaient pauvres et ne possédaient rien — pas même un demi-arpent de bonne terre. S’il ne travaillait pas dur, il n’aurait jamais de terrain, ni maintenant, ni plus tard.
C’était la première fois que Liu Xian’an entendait un prénom aussi extravagant, mais il s’accordait curieusement bien avec cette frontière sauvage. Il déclara : « C’est un bon nom. Sans cette faiblesse fatale, il remportera toutes ses batailles à venir. »
Zhao Xiaomao n’y comprit pas grand-chose. Une faiblesse fatale ? Qu’est-ce que cela signifiait ?
Liu Xian’an se plaça donc sous l’arbre et entreprit de lui expliquer ce que représentaient la “vie” et la “mort”. Un enfant rétif à l’étude ne pouvait saisir les grandes notions liées au cycle de la vie, mais il en comprit vaguement le sens littéral : cela signifiait que, dans l’avenir, ses ennemis ne trouveraient aucune faille en lui, et qu’il serait donc victorieux — invincible.
Zhao Xiaomao resta stupéfait. Était-il vraiment si puissant ?
« Le chemin vers l’immortalité est inscrit dans ton nom. Si tu étudies avec sérieux et que tu réfléchis profondément, peut-être parviendras-tu à en saisir le sens un jour. Mais si étudier te déplaît vraiment, il n’est nul besoin de t’y contraindre. » Liu Xian'an se pencha, ramassa les morceaux de bois éparpillés sur le sol et examina leur structure. « La vie d’un humain ne dure que quelques décennies. L’essentiel est de flâner librement entre ciel et terre. »
« Flâner librement entre ciel et terre… » Zhao Xiaomao goûta ces mots et sentit un élan d’ambition joyeuse : « Très bien, alors à l’avenir, je me promènerai librement entre ciel et terre. »
Lorsque A-Ning revint en courant, portant un chauffage, Liu Xian'an avait déjà remis en place l’oiseau en bois et le faisait virevolter sous les yeux d’un cercle de spectateurs.
Quant à l’origine de ce cercle de curieux : la rumeur de la sortie du Second Jeune Maître Liu s’était répandue à toute vitesse dans la ville. Chacun était venu, l’un après l’autre, avec l’espoir de contempler un immortel. Et vraiment, ils virent un être resplendissant se tenir devant une vieille maison délabrée, debout et immaculé dans la poussière. Il semblait presque déplacé dans ce décor rustique.
‘Il a dû être trompé par les paroles douces du prince, n’est-ce pas ?’ pensa la foule.
Tous étaient à la fois troublés et fascinés. Les applaudissements fusèrent lorsque l’oiseau en bois s’éleva dans le ciel, au milieu de la clameur chaleureuse. Zhao Xiaomao s’exclama, surpris : « Comment peut-il voler si haut ? »
« Ce n’est pas encore le sommet, » répondit Liu Xian'an, tapotant son épaule et levant les yeux avec un soupir. « Le véritable sommet se trouve à quatre-vingt-dix mille li au-dessus des nuages. »
Alors que Zhao Xiaomao comptait encore sur ses doigts cette hauteur vertigineuse, Liu Xian'an était déjà sorti de la cour, projetant de visiter le camp militaire et d’aller voir son cheval.
« Le camp militaire est un peu loin d’ici, » prévint Liang Shu. « Si nous partons maintenant, nous risquons de devoir passer la nuit dehors. »
Liu Xian'an hocha la tête : « Très bien, nous resterons dans le désert. »
Xuanjiao galopa sans relâche, emportant les deux hommes vers l’extérieur de la ville. À cette heure, sur le désert caillouteux, le soleil rouge flottait haut, les vols d’oies avançaient en formation, et les murailles défensives, telles un gigantesque dragon lové, s’enroulaient jusqu’aux profondeurs du ciel. Le spectacle était si grandiose que Liu Xian’an ne savait plus très bien s’il était dans la réalité, ou s’il n’était pas, par mégarde, retombé dans les Trois Mille mondes.
« Votre Altesse, second jeune maître Liu. » Gao Lin arriva à cheval, suivi d’un groupe de soldats. Ils revenaient du désert, chargés de gibier : un loup, plusieurs antilopes jaunes, et même un rare léopard des neiges encore tout jeune.
Liu Xian’an demanda : « Celui-là aussi, vous l’avez chassé pour le manger ? »
« Non ! » s’empressa de nier le lieutenant-général Gao — ce minuscule corps n’aurait guère fourni plus que quelques onces de viande.
Liang Shu tendit la main et saisit l’animal. Celui-ci poussa des « zizizis » plaintifs, tandis que sa patte arrière saignait encore. Liu Xian’an palpa légèrement la blessure, puis dit : « Ce sont des morsures. »
Liang Shu tourna les yeux vers Gao Lin.
Le lieutenant-général leva les mains en signe d’innocence : ce n’était pas lui qui avait mordu, en tout cas.
Les soldats autour d’eux étouffaient leurs rires. L’un dit : « Votre Altesse, nous avons trouvé ce petit léopard en bord de route. S’il restait dehors, il n’aurait pas survécu. Le lieutenant-général Gao a proposé de l’emmener pour que le médecin le voie. »
« Peut-on le soigner ? » demanda Liang Shu.
« Oui. » Liu Xian’an frotta du dos du doigt la petite masse de fourrure, puis l’attrapa contre lui. « Il est encore jeune, il guérira vite. »
Le léopard des neiges, lui aussi, comprenait un peu les choses : lorsque Gao Lin le portait, il se tortillait et geignait sans arrêt, hurlant presque toute la route, au point d’en faire mal aux tympans. Mais une fois changé de bras, il se calma instantanément : la tête inclinée, ses yeux ronds noirs comme des pierres précieuses fixaient Liu Xian’an avec une expression misérable, et il se mit à gémir doucement, sans s’arrêter.
Gao Lin s’exclama : « Hein ! »
Les soldats, eux, n’en revenaient pas : comment cette petite bête pouvait-elle juger les gens sur l’apparence ? La nouvelle se répandit de dix bouches à cent (NT : idiome signifiant une rumeur qui se propage de façon fulgurante), si bien qu’au crépuscule, tout le camp connaissait déjà la légende du « second jeune maître Liu capable de dompter les bêtes féroces sans effort ». Quant à savoir quelle bête féroce il avait domptée, certains disaient un loup, d’autres un léopard, et d’autres encore Son Altesse — ce qui, à bien y penser, était effectivement impressionnant.
Quant à l’apparence du second jeune maître Liu, déjà unique au monde, elle devint encore plus extraordinaire à force de récits enjolivés. Très vite, le médecin Lao Zhang, chargé du léopard, et le palefrenier Li, chargé du petit cheval rouge, devinrent l’objet de l’envie générale. Gao Lin, en traversant le camp et en entendant ces racontars, en riait intérieurement : il aimait que le camp soit animé et joyeux — c’était toujours mieux que la guerre.
Liu Xian’an soigna la patte blessée du léopard des neiges, puis partit tout heureux chercher son cheval. Quand il le trouva, il resta un moment interdit, manquant de ne pas le reconnaître : « Comment a-t-il pu devenir si gras ? »
« Second jeune maître Liu, il se bat férocement pour la nourriture. » se lamenta Lao Li. «À chaque repas, il mange du bout d’une mangeoire jusqu’à l’autre. »
Impossible de le retenir, et personne n’osait le dresser, puisqu’il avait été amené par Son Altesse en personne. Alors on le laissait faire, et à force de le laisser faire, il était devenu une masse de graisse ; lorsqu’il courait, tout son corps tremblait.
Liu Xian’an : « … »
Le petit cheval rouge : « … »
Lao Li tenta de se rattraper : « Mais il a une excellente constitution : il grossit vite, mais il maigrit vite aussi. Maintenant que le temps se réchauffe, si le second jeune maître Liu le monte chaque jour pendant deux heures, en moins de quinze jours, il deviendra robuste comme Xuanjiao ! »
À ces mots, Liu Xian’an eut aussitôt la tête qui tournait. Monter à cheval deux heures chaque jour ? En quoi cela différait-il de parcourir huit mille pas ? Certainement pas pour lui.
Liang Shu lui passa un bras autour des épaules : « Peu importe. Je chargerai quelqu’un d’autre d’entraîner ton cheval. Mais demain, tu peux tout de même le monter : je veux t’emmener dans un endroit amusant. »
« Un endroit amusant ? » demanda Liu Xian’an. « Où cela ? »
« À la colline Mao'er (NT : petit bonnet). » répondit Liang Shu. « C’est le marché frontalier mensuel. On y trouve non seulement les habitants des deux régions, mais aussi des marchands venus des quatre coins du monde. Il y a des objets rares, peut-être même des herbes médicinales. Même sans acheter, on peut y voir plein de choses. »
Liu Xian’an n’aimait pas spécialement la foule, mais il aimait partager un tumulte quelconque avec Liang Shu. La colline Mao'er ou n’importe quelle autre colline, tant qu’ils étaient ensemble, il se sentait heureux ; il accepta donc.
Comme le petit cheval rouge devait courir longtemps le lendemain, Liang Shu, pris d’un élan de générosité, décida de le laisser se reposer encore un jour, et emmena Liu Xian’an sur Xuanjiao pour une promenade dans le désert. La nuit du Nord-Ouest n’avait rien de commun avec celle du Jiangnan : le ciel se teintait d’un bleu encre profond, une énorme lune d’argent se levait lentement, suspendue comme un disque bas et lumineux, entourée de nuées rose pâle qui, portées par le vent, changeaient sans cesse de forme — un spectacle si étrange qu’on eût dit un autre monde.
Liu Xian’an, à cheval, contempla longtemps la scène, perdu dans sa rêverie. Il lui était difficile d’exprimer par des mots ce qu’il ressentait au fond de lui. Ce ne fut qu’après un long moment qu’il dit : « Dans mon rêve aussi, il y a une lune aussi grande et lumineuse, suspendue au sommet de la plus haute montagne. Des immortels la traversent montés sur des grues ; ils cueillent la rosée pour en faire un vin exquis, et lorsqu’ils s’enivrent, ils se couchent librement dans les nuages. »
Liang Shu l’enlaça par derrière et répondit d’une voix paresseuse : « Peut-être que dans cette lune ronde aussi, il y a des immortels qui vivent. Qui pourrait l’affirmer ou le nier ? »
Mais Liu Xian’an dit : « Alors je voudrais monter là-haut pour voir. »
Liang Shu émit un petit sifflement : « Maintenant, tout de suite ? »
Liu Xian’an tourna la tête vers lui en souriant.
Liang Shu en profita pour lui voler un baiser : « Il n’est pas permis d’y aller. Reste dans le monde des mortels avec moi. Monter sur la lune, rien qu’à l’entendre, cela fatigue déjà ; autant laisser cela aux gens qui vivront dans quelques milliers d’années. »
Tout en parlant, il donna un léger coup de talon au flanc du cheval, lui intimant de faire demi-tour au plus vite vers le camp. La lune avait beau être splendide, en regarder deux fois suffisait ; dans le désert, le vent nocturne était glacial. Laisser tomber malade son oeuf paresseux n’était pas avantageux.
Blotti dans ses bras, Liu Xian’an ne put s’empêcher de tourner encore la tête vers la lune : cet immense astre clair et froid éveillait à la fois le désir et une vague crainte. Il ferma les yeux et imagina : là-haut, cela devait être d’une grande froideur ; les ombres noires des nuées étaient peut-être les mers et les montagnes de la lune. Puisqu’il y avait mers et montagnes, c’était donc un vaste monde sans limites ; quant à savoir exactement combien vaste, combien illimité, c’était peut-être quatre-vingt-dix mille lis, ou peut-être quatre-vingt-dix millions de lis.
Songeant que, s’il montait sur la lune, il se retrouverait seul parmi ces quatre-vingt-dix millions de lis de paysages, de mers et de montagnes, Liu Xian’an frissonna malgré lui. Ce serait mille fois plus vaste que les champs de neige de ses rêves. Ne lui faudrait-il pas marcher jusqu’à ce que le ciel et la terre s’épuisent ? (NT : image : errer jusqu’à la fin des temps)
L'Immortel endormi se mit donc à s’angoisser avec assiduité, les sourcils contractés. Et tandis qu’il se contractaient, se contractaient encore, une sensation chaude et soudaine effleura son oreille. Liang Shu se pencha, l’entoura d’un bras et murmura à voix basse : « Tu n’as pas besoin d’aller là-bas. »
Ces quelques mots suffirent à apaiser Liu Xian’an.
C’est vrai, je n’ai pas besoin d’aller à quatre-vingt-dix millions de lis d’ici, car dans ce monde-ci quelqu’un me serre de toutes ses forces. C’est très sûr, bien protégé, et pas prêt de s’envoler.
Liang Shu pencha encore la tête pour embrasser son cou, le chatouillant légèrement. Ainsi, tous deux, pleins de tendresse et échangeant de mille manières peu innocentes, rentrèrent jusqu’au camp. À peine furent-ils revenus dans la tente que les mains de Liang Shu se mirent à se glisser vers des endroits indécents. Liu Xian’an lui administra une claque : «Bain ! »
À son oreille, Liang Shu promit : « Quand il fera vraiment chaud, je t’emmènerai prendre un bain du ciel. »
Liu Xian’an ne comprit pas : « Qu’est-ce qu’un bain du ciel ? »
« Au fond du désert se trouve une source vive, telle une perle incrustée parmi les herbes d’argent de la steppe. » expliqua Liang Shu. « Mais pour l’instant il fait encore un peu froid, tu ne le supporterais pas. »
Liu Xian’an estima qu’il devait y avoir deux sens à ce « tu ne le supporterais pas », mais ne chercha pas à approfondir. Il feignit l’ignorance avec un « mm-mm » évasif. À discuter plus tard. Et puis il n’avait pas grande envie d’aller se baigner au milieu des terres sauvages ; si un loup survenait ? Ou si, en plein bain, un troupeau de chèvres venait boire de l’eau à côté, ce serait très étrange.
Alors autant se laver dans la tente.
Les gardes n’avaient pas pris en compte l’immense changement que leur seigneur n’était plus célibataire : le baquet qu’ils avaient apporté ne pouvait contenir qu’une seule personne, et serrée encore. On comprenait, à ce détail, que la solde tardait à augmenter — et pas uniquement parce que le lieutenant-général Gao était pingre. Le lit aussi était étroit, non seulement étroit mais branlant : pour une seule personne, rien à dire, mais pour deux, il commençait à geindre sous le poids, comme s’il risquait de se fendre en deux d’un instant à l’autre.
Liu Xian’an dit avec urgence : « Impossible ! »
Liang Shu trouva lui aussi que cette planche branlante n’était guère praticable. Il souleva donc Liu Xian’an du lit, et, sans oublier d’attraper une peau de vache posée à côté, la plaça sous eux, de peur que la table, trop dure, ne blesse son petit paresseux gâté.
La table, pour sa part, était solide : elle ne céda pas. Ce qui céda, ce fut uniquement le second jeune maître Liu. Il n’y avait pas grand-chose d’étonnant : Son Altesse Royale le Prince Xiao était, en vérité, difficile à affronter.
Liu Xian’an pensa que même s’il parcourait réellement quatre-vingt-dix millions de lis, il ne serait peut-être pas aussi épuisé. Il se coucha le dos et les reins endoloris, et se réveilla plus endolori encore.
A’Ning le redressa et lui servit une tasse d’eau tiède, qu’il lui présenta au bord du lit, puis demanda : « Le jeune maître va-t-il tout de même à la colline Mao'er aujourd’hui ? »
« Non. J’irai demain. » Après avoir bu trois tasses d’eau, Liu Xian’an s’allongea sur le dos, refusant de bouger davantage.
A’Ning hésita.
Liu Xian’an avait très mal à la tête. Je n’y suis pour rien, moi, mais Son Altesse était submergé par le désir.
A’Ning : « … »
C’est bon, jeune maître, dormez bien. Ce genre de détails, il n’est nul besoin de me les dire !
Liu Xian’an se retourna en se tenant les reins, puis ajouta : « Et le petit léopard des neiges ? Apporte-le-moi que je le voie. »
A’Ning revint du compartiment voisin, portant le nid de coton : « Il a bien meilleure mine. Ce matin, il a mangé un peu de viande hachée, et on lui a appliqué un nouveau médicament. Ce nid, c’est mademoiselle Cheng qui l’a cousu elle-même. »
À ces mots, Liu Xian’an prit un air grave ; il glissa la main dans le nid et palpa soigneusement chaque partie. A’Ning, à voix basse : « Le jeune maître ne doit pas s’inquiéter. J’ai vérifié : ce n’est que du coton, aucune aiguille, aucune pointe. »
« Elle est si habile que cela ? »
« … En réalité, pas tant que ça. »
Car l’ouvrage était réellement très peu élégant : fils en paquets, nœuds désordonnés, points tantôt espacés, tantôt serrés, rembourrage inégal… Bref, c’était bien la demoiselle Cheng que tous connaissaient.
Le léopard des neiges attrapa les doigts de Liu Xian’an, les léchant et les mordillant pour jouer. Son pelage était doux, son ventre était doux, tout son petit corps était lustré et glissant, tout à fait charmant. Quand il était fatigué, il se roulait dans la couverture pour un profond sommeil, menant une vie dont tout le monde aurait été jaloux. Du moins Son Altesse Royale le Prince Xiao l’était — non seulement jaloux, mais même envieux — et lorsqu’il revint, il enfouit son menton contre la poitrine de son bien-aimé et dit, d’un ton jaloux : « Qui t’a permis de dormir en le tenant contre toi ? »
Liu Xian’an posa le petit léopard sur son épaule : « Que Son Altesse le tienne, alors. »
Liang Shu le saisit du bout de deux doigts avec dégoût et le jeta dans son nid, provoquant un « rao » de protestation du petit.
Mais le « rao » ne visait pas la bonne personne. Et Son Altesse, qui rendait œil pour œil, ne se souciait pas de savoir si l’adversaire faisait la taille d’une paume ou s’il était un fauve adulte. Son regard froid balaya l’animal, si bien que le léopard des neiges se hérissa de tout son pelage, serra la queue entre les pattes, enfouit sa tête et lui tourna son postérieur duveteux, s’adonnant exclusivement à sa rancœur.
Liu Xian’an : « … »
Cela pouvait aller aussi.
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Note du traducteur
(1) « Le Chant du Chevalier Errant »
Ce poème exalte l’idéal du « xiá » (侠) : un justicier solitaire, rapide, efficace et désintéressé, qui agit pour la justice sans chercher la reconnaissance.
Dans la culture chinoise, le blanc est une couleur associée à la pureté, à la loyauté et à la justice. Un cheval blanc est souvent le compagnon des héros ou des figures divines.
(extrait)
Un chevalier de Zhao porte une coiffe de soie barbare,
Son épée de Wu brille comme la neige et le givre.
La selle d’argent éclaire son cheval blanc,
Il passe comme une étoile filante, rapide et léger.
En dix pas, il tue un homme,
En mille lieues, il ne laisse aucune trace de son passage.
Une fois sa mission accomplie, il essuie son manteau et s’en va,
Cachant profondément son nom et son identité.
Traducteur: Darkia1030
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