Strong winds - Extra 7 - Voyage vers le nord-ouest (3/3) (Fin)
Une chaise à bascule.
La nouvelle parvint à Cheng Suyue qui, très vite, mena ses gens jusqu’à l’herboristerie-restaurant.
La servante des Loups, voyant soudain un groupe de soldats encercler l’endroit, se crispa aussitôt ; d’un geste instinctif, elle porta la main à la dague qu’elle gardait à la ceinture, mais Helian Ya l’arrêta d’un simple regard.
Les clients, constatant que la situation tournait mal, s’écartèrent en hâte.
Cheng Suyue monta l’escalier à vive allure. Comme ces derniers jours le temps s’était adouci, elle s’était offert une nouvelle jupe, légère de tissu et douce de couleur. Lorsque Helian Ya la vit, elle faillit ne pas la reconnaître : elles étaient pourtant de vieilles connaissances, puisqu’elles s’étaient maintes fois croisées sur le champ de bataille. Mais le souvenir de la jeune générale enveloppée de vent et de sable était bien loin de la gracieuse jeune fille qui se tenait à présent devant elle ; la vue de Helian Ya se troubla un instant avant qu’elle ne dise enfin : « Mademoiselle Cheng. »
« Princesse Helian », répondit Cheng Suyue. « Puisque vous veniez à Yueya, pourquoi ne pas avoir prévenu ? Nous aurions pu aller vous accueillir aux portes de la ville. »
Helian Ya se leva, mais son regard glissa derrière Cheng Suyue. Au beau milieu de la foule se tenait Liu Xian’an. Lui aussi portait une robe de couleur azur pâle, fraîche et pure, et avec Cheng Suyue à ses côtés, tous deux semblaient tels “la voûte claire de mars reflétant les fleurs au soleil” (NT : métaphore exprimant une harmonie élégante et éclatante), une vision d’une beauté paisible.
Cheng Suyue toussa légèrement. Helian Ya ramena son regard et déclara : « Mademoiselle Cheng, si je suis venue à Yueya Cheng cette fois, c’est pour demander un traitement. »
Depuis que le centre médical Baihe avait ouvert en ville, les habitants des villages voisins venaient nombreux y chercher guérison.
Cheng Suyue demanda : « La princesse Helian serait-elle souffrante ? »
« Pas moi, mon père. » Helian Ya baissa la voix et poussa un léger soupir. « Peut-être que les dieux des steppes ont entendu la malédiction de Son Altesse Royale le Prince Xiao, et ont enfin décidé de punir la tribu des Loups. Mon père est malade depuis longtemps : le feu de son cœur est trop ardent, et les médecins sont impuissants. C’est pour cela qu’A-Shuo et moi sommes venus. On dit que… le second jeune maître Liu est le meilleur médecin sous le ciel. »
Liu Xian’an était encore en train de se demander de quelle malédiction il pouvait bien s’agir, lorsqu’il entendit que, cette fois, on parlait de lui. Il croisa le regard de Helian Ya : ses pupilles, comme celles de Helian Shuo, étaient d’un jaune-gris de loup sauvage ; mais son regard n’avait rien de l’ombre sinistre de son frère. Lorsqu’elle le regardait, il y avait même une douceur émouvante, comme l’eau d’une source faisant fondre les reflets du couchant.
Le garde déclara : « Second jeune maître Liu, il vaudrait mieux rentrer au palais princier. Mademoiselle Cheng s’occupera de cette affaire. »
Liu Xian’an resta immobile. Il voulait en réalité rester un peu plus longtemps, mais le garde n’en démordit pas : sans demander son avis, il le souleva et l’emporta. Car après tout, jadis, cette princesse avait juré qu’elle n’épouserait que leur prince ; comment permettre au second jeune maître Liu d’apprendre cela ? Cette pensée le rendit encore plus pressé : en deux gestes rapides, il fourra Liu Xian’an dans le carrosse, hissa A-Ning auprès du cocher et lança : « En route ! »
Les deux chevaux de guerre, sentant l’urgence, partirent ventre à terre, soulevant une traînée de poussière monumentale !
Liu Xian’an, mal assis, se cogna le front contre l’encadrement de la fenêtre dans un bruit sec, et la douleur persista jusqu’au retour au palais.
« Que s’est-il passé ? » demanda Liang Shu en le tirant contre lui. Du pouce, il effleura la rougeur naissante sur son front et poursuivit avec un sourire mi-agacé : « Encore en train de rêvasser en marchant, au point de trébucher à même le sol ? »
« Je me suis cogné dans le carrosse. »
Liu Xian’an demanda à A-Ning d’aller chercher un sachet de glace à la glacière ; tout en le pressant sur sa bosse, il ajouta : « Nous avons croisé la princesse des Loups à la taverne. »
« Hm ? » Les sourcils de Liang Shu se froncèrent. Il revenait juste du camp militaire et n’avait pas encore reçu de nouvelles. Liu Xian’an, assis sur une chaise, lui raconta ce qui s’était passé dehors, puis demanda : « Le prince a vraiment maudit l’ancien roi des Loups ?»
« Ce n’était pas une malédiction, c’était une insulte. » répondit Liang Shu. « Cette année-là, pour satisfaire un caprice, la tribu des Loups aordonné de brûler toute la prairie de Canggai, privant des centaines de bergers de leur réserve d’hiver. Dans le Nord-Ouest, la sécheresse règne et les pluies sont rares : il fallut un mois entier à l’armée de Dayan pour venir à bout de l’incendie. Ridicule, n’est-ce pas ? Ceux qui invoquent les dieux à longueur de journée sont les premiers à commettre de tels actes inhumains. Après cela, lorsqu’il se retrouva face à cette terre noire et calcinée, il fut sans doute pris de remords : il tomba de cheval et se mit à ramper pour embrasser la poussière. Une vision à la fois pitoyable et détestable. »
« Un homme pareil… le prince compte encore le sauver ? » demanda Liu Xian’an.
« Oui. Mais pas gratuitement. » répondit Liang Shu. « Tu le soignes, et moi je négocie. Il faudra bien récupérer une partie de l’argent que la cour a dû dépenser pour nourrir les bergers cet hiver-là. Même affaiblie et en déroute, la tribu des Loups reste un vieux navire dont les clous tiennent encore ; on dit qu’ils ont enterré des trésors sous Yushan. »
Liu Xian’an hocha la tête : « C’est possible. »
« Juste “c’est possible” ? » Liang Shu retira la glace, observa la bosse sur son front et demanda : « Rien d’autre à me dire ? »
« Non. »
Impossible pour Liang Shu d’en rester là. Il attrapa Liu Xian’an, affalé comme une poupée dans sa chaise, le porta jusqu’à la chambre et, sur tout le trajet, grommela : comment peux-tu me laisser aller négocier seul avec Helian Ya ?
Liu Xian’an répondit simplement : « Hm. La princesse m’a semblé raisonnable. Elle ne devrait pas… t’enlever… euh ? »
Liang Shu lui mordit la lèvre et le plaqua sur le lit pour l’embrasser longuement.
Cela lui rappela la scène du matin, lorsqu’il avait tiré ce paresseux hors du lit : un corps souple enveloppé d’un tissu tout aussi souple, usé et presque transparent, qui exhalait un parfum floral subtil… au point de rendre Son Altesse Royale le Prince Xiao incapable de penser à autre chose. D’une main, il chercha la ceinture de Liu Xian’an.
Ce dernier, les yeux mi-clos, regardait la lumière éclatante de la fenêtre. Il se contenta de rappeler : « Mademoiselle Cheng va peut-être revenir d’un moment à l’autre. »
À peine avait-il parlé qu’on frappa à la porte du jardin : la demoiselle Cheng était effectivement de retour.
Liang Shu inspira profondément. Il regarda l’être aimé, à moitié dévêtu sous lui, et son regard glissa malgré lui le long de son corps, tout de blancheur tentante.
Liu Xian’an lui couvrit les yeux d’une main, tira la couette de l’autre pour se couvrir et murmura pour le rassurer : « Ce n’est pas urgent. L’argent d’abord. »
C’était là le dicton favori des généraux du Nord-Ouest : “l’affaire n’est pas pressée, l’argent passe avant”.
Avec cette phrase, même l’ardeur de Son Altesse Royale le Prince Xiao s’éteignit aussitôt. Il en eut presque mal au crâne ; mi-amusé, mi–contrarié, il mordit une dernière fois cette lèvre fine, se redressa et remit de l’ordre dans ses vêtements : « Attends-moi. Ce soir, je viendrai te réclamer tout ce que tu me dois… avec les intérêts. »
Liu Xian’an eut un mauvais pressentiment, car même lorsqu’il ne devait rien, c’était déjà terriblement éprouvant.
A-Ning erra longtemps dans la cour ; ce ne fut que lorsque le prince fut parti qu’il se colla contre la porte et demanda : « Jeune maître, dois-je entrer ? »
« Entre. » répondit Liu Xian’an, assis sur le lit. Il ôta sa robe de dessus. « Je vais dormir un peu. »
Encore dormir ! A-Ning voulut l’en empêcher, sans succès : cette fois, Liu Xian’an s’endormit si vite qu’à peine enveloppé dans la couette, il était déjà parti, perdu dans un rêve sans retour.
Il courut, haletant, à travers montagnes, fleuves et mers, jusqu’à atteindre la source chaude familière.
Il murmura : « Ce soir, repose-toi bien. Surtout… ne viens pas dans mon rêve. »
Liang Shu ouvrit les yeux et demanda tranquillement: « Pourquoi ? »
« Il n’y a pas de pourquoi, de toute façon tu ne dois pas venir, » répondit Liu Xian’an, assis au bord de la source chaude, épuisé par la course. Il ne voulait pas, même en demi-sommeil, faire face aux mêmes situations qu’à l’état d’éveil. Il répéta donc : « Tu as compris ? »
Alors Liang Shu se leva brusquement de l’eau avec un « splash ». Liu Xian’an, pris au dépourvu et voyant cette vision de beauté masculine sortant de l’eau, demanda sur ses gardes : « Il se passe quelque chose ? »
Avant même qu’il ne termine sa phrase, Liang Shu le saisit et le tira dans l’eau.
« Oui, » murmura Liang Shu près de son oreille, en riant doucement. « Tu ne m’as pas laissé sortir ce soir, alors faisons maintenant ce qu’il faut faire. »
Le Deuxième jeune maître Liu se précipita ainsi, comme perdu et confus, dans cette aventure à travers huit mille li, se jetant dans le piège volontairement. Même en rêve, ce n’était pas plus léger que dans la réalité. Il eut l’impression d’étouffer dans l’eau, puis d’être écrasé sous une peluche douce et moelleuse. Il respirait à grands coups, tendit la main pour repousser la personne sur sa poitrine, mais ressentit une douleur cuisante dans l’avant-bras et son corps tressaillit violemment.
La chambre était silencieuse, faiblement éclairée, le dehors n’offrant que le souffle du vent et le chant des oiseaux. Le petit léopard des neiges, qui dormait jusque-là sur sa poitrine, restait maintenant assis, confus, le regardant avec des yeux clairs et innocents, comme un enfant ignorant des affaires du monde, ce qui rendit Liu Xian’an un peu mal à l’aise. Il prit la boule douce de pelage argenté dans ses bras, la caressa doucement ; le petit émit un ronronnement de contentement, s’étira et se rendormit. La porte de la chambre fut soudainement poussée.
Déjà nerveux, Liu Xian’an sursauta en voyant qui entrait. Liang Shu s’approcha, prit ce petit intrus qui avait osé lui voler son territoire, le remit dans son nid, puis s’assit sur le bord du lit pour examiner la blessure précédente.
« Ce n’est rien, » Liu Xian’an recula, « le prince a-t-il fini ses négociations ? »
« Oui, » répondit Liang Shu. « A-Yue s’est arrangé pour qu’ils séjournent dans une vieille demeure en ville. Demain, j’enverrai quelqu’un pour porter Hélian Luo ici, et tu vérifieras son état. »
Liu Xian’an hocha la tête : « D’accord. »
« Tu as faim, n’est-ce pas ? » Liang Shu tendit la main pour soulever la couverture. « J’ai demandé à Lao Zhang de te préparer un bouillon de poulet… quoi donc ? »
« Rien de spécial, » répondit Liu Xian’an, les mains appuyées sur la couverture. « Je veux encore dormir un peu. »
Liang Shu fronça les sourcils, dubitatif : « Hein ? »
Liu Xian’an, impassible, glissa lentement vers le bas pour se recoucher. Liang Shu ne voulut pas céder et le saisit d’une main, mais son expression se figea. Liu Xian’an, le visage rouge, ferma les yeux et appliqua de nouveau la « technique cosmique du ‘toi et moi ne sommes que poussière’ ». Mais la poussière a ses bons et mauvais grains, et le prince Xiao appartenait clairement aux mauvais : sa main pressa avec justesse cette chair lisse et tendre, en plaisantant : « Alors mon petit cœur est si indiscipliné dans le sommeil ! »
Liu Xian’an se sentit à la fois accusé à tort et trop fatigué pour expliquer quoi que ce soit. Il se tourna et roula vers le coin du mur — laissant ainsi de la place pour celui qui nourrissait de mauvaises intentions. Liang Shu se blottit contre lui, empoignant à la fois l’homme et la couverture, et cette proximité n’était plus désagréable. Il murmura quelques mots doux et lui donna un baiser, le calmant suffisamment pour qu’il change de vêtements et aille prendre le repas avec lui.
« Prince, Second Jeune Maître Liu, » dit Gao Lin, revenant de l’extérieur avec deux gros poissons à la main. Toute la journée, il avait patrouillé autour du réservoir et était trempé comme un poulet mouillé. Il n’avait même pas eu le temps de se changer et demanda précipitamment : « J’ai entendu dire qu’Hélian Ya est aussi arrivée ? »
« Oui, demain tu iras avec Xiao An, » répondit Liang Shu. « Pour examiner ce vieil homme. »
Gao Lin, connaissant bien les usages, baissa la voix : « Et les honoraires médicaux ? »
Liang Shu indiqua un montant de la main.
Gao Lin se tapa la cuisse, amusé : « Franchement, ce vieil homme était insupportable quand il était en pleine forme, mais maintenant qu’il est malade, il devient presque adorable. Honnêtement, je pense qu’il mérite bien cette somme ! »
« Quand tu iras, habille-toi correctement, » réprimanda Liang Shu en tirant la manche trempée de Gao Lin. « Dans notre royaume de Dayan, nous sommes riches et raffinés ; ne laisse pas le clan des Loups croire que nous achetons du riz avec leur or. »
« Bien sûr ! » assura Gao Lin. « J’ai justement une tenue élégante que A-Yue m’a achetée, toute neuve ! »
Le style était épuré et élégant, probablement influencé par les jeunes seigneurs du Jiangnan. Même le lieutenant-général Zhao, habituellement le plus grossier, avait appris à s’acheter un éventail pliant. Le lieutenant-général Gao, un peu moins rustre, après une mise en valeur, était devenu encore plus séduisant : nez et yeux bien dessinés, pouvant séduire aisément une dizaine de marieuses sur le marché matrimonial.
Cette nuit-là, Liu Xian’an dormit paisiblement, sans qu’on lui demande un remboursement avec intérêts. Au matin, Liang Shu le prit dans ses bras et demanda : « Alors, tu penses que je suis plus doux et attentif ? Ne va plus voir celui de tes rêves. »
Liu Xian’an, étirant son corps confortablement en s’accrochant à sa taille, bâilla : « Les gens du clan des Loups sont-ils arrivés ? »
« Ils sont là depuis une heure, mais pas besoin de se presser, » répondit Liang Shu. « Laisse-les attendre, nous en parlerons quand tu seras réveillé. »
« Le prince n’y va pas ? »
« Non, » répondit Liang Shu. « Le pouvoir t’est confié. »
Il n’allait pas parce qu’Hélian Ya ne causait pas de trouble, au contraire : elle était une personne raisonnable et mesurée. Les deux parties avaient signé un traité de paix, et Liang Shu n’avait aucune raison de la contrarier. Mais il se souvenait de ses poursuites obstinées passées et préférait éviter tout conflit.
Liu Xian’an, conscient de ce pouvoir qui lui était délégué, se dirigea vers une vieille maison dans l’aile sud. Hélian Ya était déjà là, à attendre. Entendant des pas, elle leva les yeux et vit un groupe de personnes s’approcher, dont beaucoup des visages connus : Gao Lin, Cheng Suyue, et d’autres officiers, tous en tenue civile, ajoutant une touche de raffinement.
Liu Xian’an, accompagné d’A-Ning et portant sa mallette médicale, se glissa dans la foule. Sa robe bleu ciel de mars du Jiangnan se fondait parfaitement parmi eux, comme s’ils formaient une famille proche, et en réalité, ils l’étaient.
Hélian Ya sourit, ressentant une étrange nostalgie : les personnes qu’elle connaissait avaient vraiment changé pendant cette période.
« Princesse Hélian, » dit Liu Xian’an.
Elle reprit son calme et fit une révérence : « Second Jeune Maître Liu, mon père est à l’intérieur. Merci. »
Liu Xian’an acquiesça et entra. Hélian Luo reposait sur le lit, maigre et barbu. Les officiers présents à la porte, voyant l’ancien adversaire si affaibli, ressentirent un certain émoi. Cheng Suyue demanda : « Frère, si jamais il se réveille et découvre qu’il a été amené dans l’armée de Dayan, va-t-il se mettre en colère et refuser toute consultation ? »
« Alors espérons qu’il ne se réveille pas, » répondit Gao Lin. « Second Jeune Maître Liu n’est pas un médecin ordinaire, je crains que le vieil homme ne tienne pas le choc. »
Cheng Suyue acquiesça intérieurement, imaginant déjà Hélian Luo exaspéré au point de rouler des yeux devant un grand discours sur le destin et la vie. Heureusement, il resta inconscient et coopératif.
Liu Xian’an laissa quelques ordonnances et ne resta pas plus longtemps, devant retourner s’occuper de son morceau de bois. Gao Lin le regarda partir, pensif : « Et c’est tout ? » Les autres officiers murmuraient également, surpris que le prince ait envoyé tant de monde pour protéger Liu Xian’an, alors qu’il ne se passait rien d’inhabituel.
Cheng Suyue dit : « Alors, vous les hommes, vous espériez voir un spectacle de rivaux amoureux en pleine dispute ? Pourquoi ne pas être venus avec des graines de tournesol pour grignoter ? »
« Pas du tout, » répondit l’un d’eux en balayant la main. « Mais autrefois, la princesse Hélian… ne semblait pas prête à laisser notre prince partir facilement. »
« À l’époque, c’était à l’époque ; maintenant, c’est maintenant. » Cheng Suyue écarta les autres pour avancer. « À l’avenir, quand vous aurez du temps libre, dormez davantage et pratiquez vos arts martiaux. Allez moins souvent dans les tavernes du désert écouter des histoires fabriquées par de pauvres lettrés. Il n’existe pas tant de femmes dans ce monde qui donneraient leur vie pour un homme. »
Que ce soit les filles de Yueya ou la princesse du clan des Loups, sur ce point, il n’y avait pas vraiment de différence. Aimer quelqu’un sans que cela ne mène à rien ? Tant pis, au pire on en parlera avec un soupir ou du regret plus tard. Sinon, monter une armée pour enlever une fiancée ou consulter une sorcière pour des sorts d’amour ? Se démener pour un homme avec des gestes grandioses et dramatiques… c’était assurément insensé.
Quelques jours plus tard, Cheng Suyue mena ses troupes et accompagna le groupe des Loups jusqu’aux portes de la ville. Hélian Ya dit : « Nous nous arrêtons ici. Merci, Cheng Suyue, et merci aussi à Sa Grâce le Prince Xiao et au Second Jeune Maître Liu. Pour les honoraires convenus, je ferai envoyer la somme complète dès que possible. »
« Très bien, et que les divinités du désert protègent le vieux roi des Loups et lui assurent santé et longévité, » répondit Cheng Suyue. « Puisque nous sommes déjà ici, je vais simplement accompagner la princesse jusqu’à la rivière Yinma, elle n’est pas loin. »
Hélian Ya sembla perplexe : « Cheng Suyue, n’avez-vous pas confiance en moi ? »
« Bien sûr que si, » sourit Cheng Suyue. « Après la rivière Yinma, je dois ramasser quelques jolies pierres pour le Second Jeune Maître Liu, c’est sur le chemin. »
Dans le désert de Gobi, il n’y avait pas grand-chose d’autre, mais les pierres qui brillaient pouvaient être ramassées à la pelle. Parfois, on pouvait même trouver du jade ou de l’ambre. Liu Xian’an voulait les utiliser pour embellir sa cour, afin de rendre le sol plus plat et pratique pour « faire bouger » sa chaise.
A-Ning demanda, intrigué : « Faire bouger quoi ? »
Liu Xian’an expliqua : « Une chaise à bascule. La chaise longue de la résidence est trop vieille. Le prince voulait que j’en choisisse une nouvelle, mais puisque nous avons déjà ce bois, je compte la fabriquer moi-même. »
A-Ning, connaissant les goûts de son maître, s’exclama : « Cette chaise pourra-t-elle voler dans le ciel ? »
« Bien sûr que non, » répondit Liu Xian’an en traçant des lignes au couteau. « C’est une chaise ordinaire. »
Ce morceau de bois noir, à moitié pourri, était en réalité un bois de santal dur qui avait été immergé sous la rivière pendant près d’un siècle. Il dégageait un parfum subtil aux vertus apaisantes, très utile pour le prince Xiao, qui avait toujours le sommeil léger. Bien plus efficace que n’importe quel somnifère. Liu Xian’an retroussa donc ses manches et se mit au travail. La chaise, bien que dépourvue de mécanisme, n’était pas plus facile à fabriquer que le mannequin de bois précédent à cause de la dureté du matériau. Au bout de seulement deux coups de scie, ses mains se couvrirent d’ampoules.
Finalement, c’est Liang Shu qui dut intervenir pour fabriquer la chaise. En passant devant la petite cour où ils travaillaient, le lieutenant-général Gao Lin ne pouvait s’empêcher de détourner le regard : un commandant de renom, portant un tablier et manipulant la scie, un spectacle à la fois ridicule et fascinant.
Dans la cour, une hache jaillit en sifflant. Le lieutenant-général Gao Lin se couvrit la tête et s’enfuit en vitesse.
Il fallut un mois et demi à Liu Xian’an pour terminer la chaise. Majestueuse et spacieuse, elle trônait dans la cour comme un char de guerre capable de se mouvoir ! A-Ning en resta bouche bée, monta dessus et eut l’impression de flotter dans les cieux. Douce, moelleuse, recouverte de plusieurs épaisseurs de tapis, elle était comme enveloppée de nuages.
« Ça sent bon ? » demanda Liu Xian’an.
« Oui ! »
L’odeur agréable confirmait sa qualité. Liu Xian’an s’abaissa pour sentir à nouveau et en fut ravi. Il monta même sur son petit cheval rouge pour acheter une table haute au marché de la périphérie, afin de compléter sa chaise longue.
A-Ning, haletant sous l’effort, dit : « Le jeune maître a tant travaillé, le prince doit sûrement l’adorer ! »
Quant à savoir à quel point il l’aimait ? Probablement assez pour y dormir trois à cinq heures d’affilée. Le simple valet rangeait la cour en pensant cela.
Et en effet, Liang Shu l’appréciait énormément. La rosée de lune baignait le ciel sans limite. Dans la nuit, seules deux lanternes rouges éclairaient le porche. La chaise se balançait silencieusement sur les pierres de la cour fraîchement pavées. Liang Shu s’y allongea, tenant la taille fine du certaine personne avec force pour tirer vers lui…
Liu Xian’an poussa un cri bref, tout son corps se relâcha et s’affaissa sur lui. Liang Shu, la paume glissant sur son dos légèrement moite, sourit à son oreille. Sa voix était douce, mais ses gestes loin de l’être. Liu Xian’an, ne pouvant plus résister, chercha à agripper l’accoudoir, mais ce fut comme saisir une vague ; il continua d’être balloté par un tourbillon, sans appui, ignorant quand le flot faiblirait. Finalement, il posa ses mains sur la poitrine de Liang Shu et grimaça : « Cette chaise… »
« Elle est parfaite, » répondit Liang Shu avec satisfaction. « Je l’aime beaucoup. »
Fin
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Note du traducteur
Je suis bien triste de quitter l'Immortel et son Prince, mais voilà c'est la fin. J'ai vraiment adoré ce danmei, je le trouve parfait, poétique et bien équilibré. J'espère que vous l'avez apprécié aussi.
Traducteur: Darkia1030
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