TTBE- Chapitre 109 — Je suis prêt à partager les préoccupations de Votre Majesté.

 

Les deux hommes passèrent malgré tout la nuit dans l’aile latérale du palais de Chongzheng.

Après avoir été si durement malmené la veille au soir, An Changqing eut quelque mal à sortir du lit le lendemain. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ressenti de telles douleurs dans le dos et les reins. Hormis la période d’adaptation qui avait suivi leur première nuit ensemble, Xiao Zhige s’était la plupart du temps montré extrêmement doux. Mais il semblait que les quelques jours d’absence d’An Changqing avaient véritablement irrité cet homme : même ses baisers avaient été empreints d’une férocité et d’une fougue inhabituelles, comme s’il avait voulu le dévorer tout entier.

En repensant à toutes les promesses qu’il avait été contraint de faire la veille au soir, An Changqing sentit ses joues s’échauffer. Il était à la fois contrarié et quelque peu embarrassé. Après tout, il était en tort en premier lieu. Il se massa les reins endoloris, puis se leva en traînant ses chaussures à semelles souples. Les serviteurs du palais qui attendaient dans la pièce extérieure, ayant entendu du bruit, entrèrent avec tout le nécessaire pour sa toilette et l’aidèrent à se laver.

Il ignorait depuis quand Wang Yu était arrivé. Lorsqu’il eut terminé sa toilette, celui-ci apporta ses vêtements et l’aida à s’habiller. Depuis qu’An Changqing avait été fait prince, toutes ses tenues ordinaires et cérémonielles avaient elles aussi été confectionnées à neuf, conformément au rang de prince impérial.

Les vêtements des princes étaient pour la plupart de teintes profondes et imposantes, comme le rouge sombre ou le violet foncé. An Changqing revêtit une tenue ordinaire d’un violet pourpre profond et releva ses cheveux noirs en une haute coiffure maintenue par une couronne d’or violet. Il avait perdu une partie de sa fraîcheur juvénile et de sa délicatesse pour laisser place à une allure plus posée et majestueuse.

Wang Yu lissa soigneusement le bas de son vêtement et s’exclama avec admiration : « Votre Altesse paraît encore plus imposante dans cette tenue. Vous ressemblez même quelque peu à Sa Majesté. »

An Changqing avait naturellement des traits d’une grande beauté, presque flamboyante. Mais une fois vêtu de cette robe violette, celle-ci atténuait quelque peu l’éclat de ses traits et faisait au contraire ressortir une beauté plus acérée et plus sévère. Cette beauté, cependant, était différente de celle d’autrefois. Lorsqu’il sortait auparavant, son apparence attirait déjà les regards, mais il lui manquait une certaine prestance. Si quelqu’un de mal intentionné le rencontrait, il croirait probablement avoir affaire au jeune maître fortuné de quelque famille noble et pourrait nourrir à son égard quelques pensées déplacées. Mais après avoir vécu si longtemps aux côtés de Xiao Zhige, et à force d’être entouré du faste et du confort du palais, l’aura qui se dégageait désormais des traits d’An Changqing n’avait plus rien à voir avec celle d’autrefois. Surtout, vêtu aujourd’hui de cette nouvelle robe, il dégageait encore davantage de noblesse. Même s’il avait marché seul dans la rue, peu de gens auraient probablement osé le provoquer à la légère.

An Changqing étendit les bras et se regarda dans le miroir de bronze, puis inclina la tête avec un sourire : « Vous devriez dire cela à Sa Majesté. Qui sait, vous pourriez même obtenir une petite récompense. »

Xiao Zhige semblait accorder une grande importance à cette notion de « ressemblance entre époux » et aimait particulièrement entendre les gens complimenter leur ressemblance. Chaque fois que quelqu’un évoquait par hasard le fait qu’ils se ressemblaient, il en était extrêmement heureux.

« Ce sont des paroles sincères, Votre Altesse. Je ne dis pas cela pour obtenir une récompense », répondit Wang Yu avec un sourire.

An Changqing sourit en pinçant légèrement les lèvres, puis demanda : « À quelle heure Sa Majesté lèvera-t-elle la séance de la cour ? »

Wang Yu répondit : « Sa Majesté a envoyé quelqu’un vous prévenir. Il a beaucoup d’affaires à régler aujourd’hui et vous a demandé de ne pas l’attendre. Il vous prie de prendre votre repas en premier. »

An Changqing acquiesça. Comme il devait encore sortir du palais pour aller chercher Xiao Anheng et sa sœur, il fit d’abord servir le repas.

Après avoir terminé son petit-déjeuner, An Changqing se prépara à sortir du palais pour aller chercher les enfants. Par une heureuse coïncidence, à peine eut-il quitté l’aile latérale que la petite audience du palais de Chongzheng prit elle aussi fin. Plusieurs hauts fonctionnaires sortirent ensemble et, en l’apercevant, restèrent un instant interdits avant de s’avancer précipitamment pour le saluer.

Parmi les ministres de la cour, seul le grand censeur Ji Anmin demeura parfaitement naturel. Les autres qui l’accompagnaient arboraient des expressions diverses et regardaient An Changqing avec hésitation, comme s’ils avaient quelque chose à dire sans savoir comment s’y prendre. An Changqing fit simplement semblant de ne rien remarquer. Après quelques politesses, ils prirent congé.

Le ministre du Temple Dali était désormais particulièrement empressé auprès de Ji Anmin. Il avait délibérément choisi de marcher à ses côtés. Voyant que Ji Anmin ne disait pas un mot au sujet de ce qui venait de se produire, il ne put s’empêcher de lui confier à voix basse, avec émotion : « Sa Majesté chérit véritablement le prince Yan. » Le fait de lui avoir conféré un titre princier et de lui permettre d’entrer et de sortir librement de la cour extérieure comme du palais intérieur montrait à quel point il jouissait de la faveur impériale.

Ji Anmin, lui, voyait les choses avec beaucoup plus de clairvoyance. D’un air parfaitement serein, il déclara : « Nous n’en sommes qu’au début. Attendons donc de voir. L’affection que Sa Majesté porte au prince Yan est bien plus profonde que celle qui unit les époux ordinaires. » Et cette faveur, songea-t-il, ne faisait probablement que commencer.

Sur ces mots, il lui lança un regard de côté : « Je vous conseille une chose : mêlez-vous le moins possible à ces gens-là. »

À l’époque où il se trouvait encore à Yanzhou, il avait déjà été témoin de la manière dont les deux hommes se comportaient l’un envers l’autre. Sans même parler du siège mené plus tard par les Beidi, lorsque la rumeur avait annoncé la mort du prince de Guerre du Nord : le prince Yan avait alors envoyé des hommes pour escorter Ji Anmin jusqu’à la capitale, tandis que lui-même était resté à Yanzhou pour en assurer la défense jusqu’au bout. C’était une affection fondée sur le fait de partager la vie et la mort ; si Xiao Zhige avait pu abandonner aussi facilement un tel lien, c’était alors lui, Ji Anmin, qui l’aurait trouvé honteux.

Pourtant, certains à la cour ne parvenaient toujours pas à comprendre. Ils estimaient que, même lorsqu’un homme bénéficiait d’une grande faveur, celle-ci ne pouvait guère durer éternellement. Selon eux, « quand la beauté se fane, l’amour s’éloigne ». À leurs yeux, le prince Yan était encore jeune et dans la fleur de l’âge. Dans quelques années, lorsqu’il aurait vieilli et que sa beauté se serait altérée, l’empereur devrait naturellement agrandir son harem. La récente nomination du titre de « prince Yan » constituait précisément, selon eux, un signal : puisque l’empereur lui avait conféré un titre princier, cela signifiait qu’il avait déjà honoré les années qu’ils avaient passées ensemble. Plus tard, lorsque l’empereur établirait une impératrice et prendrait des consorts, il aurait ainsi également fait ce qu’il devait au prince Yan.

Ji Anmin secoua intérieurement la tête, mais ne comptait pas en dire davantage. Certaines personnes, tant qu’elles n’avaient pas vu le fleuve Jaune, ne renonçaient jamais à leur espoir.

La dernière fois, le ministre du Temple Dali avait suivi ses conseils et choisi le bon camp. Désormais, il semblait n’y avoir plus qu’un pas avant qu’il ne considère ses paroles comme des principes absolus. En l’entendant, il hocha donc sincèrement la tête : « Je n’ai naturellement aucune envie de me mêler à leurs affaires. Une fois rentré, j’en parlerai encore à mon épouse. »

*

La nouvelle que le prince Yan entrait et sortait librement de la cour extérieure comme du palais intérieur se répandit rapidement.

Beaucoup de gens entretenaient encore un dernier espoir, pensant que puisque l’empereur avait conféré à An Changqing le titre de prince, c’était probablement une forme de compensation. Après tout, un homme ne pouvait pas devenir impératrice, et cela risquait également de nuire à la réputation de l’empereur. Maintenant qu’il avait été fait prince Yan, cela pouvait au moins être considéré comme une manière de préserver l’affection conjugale qui les avait autrefois unis.

Nombreux furent ceux qui s’imaginèrent que l’empereur allait ensuite annoncer la sélection de jeunes filles afin d’élargir son harem. Pourtant, au lieu de recevoir la moindre nouvelle concernant une sélection, ils apprirent d’abord que le prince Yan était entré au palais et qu’il avait même pu passer la nuit dans l’aile latérale du palais de Chongzheng.

Les espoirs qui n’avaient même pas encore eu le temps de naître s’effondrèrent ainsi complètement. Certaines maîtresses de maison qui rêvaient de voir leur fille devenir un phénix et de s’élever d’un seul bond vers les sommets ne purent s’empêcher de concevoir de la jalousie et du ressentiment.

L’amour de Long Yang était considéré comme quelque chose qui ne pouvait être affiché au grand jour.

(NT : expression traditionnelle désignant les relations homosexuelles masculines, en référence à Long Yang (龙阳), favori du roi de Wei pendant la période des Royaumes combattants)

Certes, à Daye, les relations entre hommes étaient relativement répandues, mais il s’agissait alors, pour ces messieurs, de s’amuser et de se divertir à l’extérieur ; aucune famille respectable n’aurait réellement pris un favori masculin au sérieux. Même si le prince de Guerre du Nord, par anticonformisme, avait épousé un homme, qu’il s’agisse d’un époux masculin ou d’un favori masculin, n’était-ce pas, à leurs yeux, simplement quelqu’un qui servait par sa beauté et son charme ? Tant que le prince de Guerre du Nord n’était pas encore favorisé et se permettait de telles extravagances, passe encore. Mais maintenant qu’il était monté sur le trône et devenu empereur, continuer à accorder autant de faveur à un homme leur paraissait quelque peu contraire aux convenances.

Ce sentiment était partagé par plus d’un foyer. Surtout parmi les femmes oisives des quartiers intérieurs, les réunions tournaient inévitablement autour de ce sujet.

La marquise de Liuchun se couvrit la bouche d’un mouchoir et murmura : « J’ai entendu dire que le prince Yan avait peut-être pratiqué quelque sortilège de séduction inspiré des renards, et qu’il avait ainsi ensorcelé l’empereur au point que celui-ci ne veuille plus de personne d’autre. »

Les yeux de la comtesse de Quyi s’illuminèrent, tandis qu’une expression de dédain apparaissait sur son visage. « Rien d’étonnant ! J’ai toujours pensé qu’aussi beau qu’un homme puisse être, s’il ne peut avoir d’enfants, comment l’empereur pourrait-il refuser de prendre des épouses pour lui plaire ? Il y a forcément quelque chose d’anormal là-dedans… »

Une autre femme ajouta : « À ce propos, la Grande Princesse est après tout une aînée de Sa Majesté. Pourquoi ne l’a-t-elle pas conseillé ? »

Parmi les autres dames présentes, certaines approuvèrent, tandis que d’autres observèrent la scène froidement. Voyant qu’elles allaient trop loin, la femme du comte Xiaowen fronça les sourcils et les interrompit : « Vous osez discuter inconsidérément des affaires de la famille impériale ; n’avez-vous donc pas peur de perdre la tête ? »

« Les sentiments de Sa Majesté pour le prince Yan sont très profonds, et cela ne date pas de son accession au trône. Il y a deux ans, lors du banquet impérial, j’ai eu la chance de voir Sa Majesté et le prince Yan. À l’époque déjà, ils étaient très attachés l’un à l’autre, et je les avais même enviés pendant un temps. À présent que Sa Majesté est montée sur le trône, elle continue d’aimer et de chérir le prince Yan : voilà ce qu’on appelle rester fidèle à ses sentiments. Pourquoi certaines personnes, parce qu’elles n’ont pas cette chance elles-mêmes, estiment-elles que les autres ne peuvent pas non plus l’avoir ? »

En parlant, elle jetait des regards en coin à la marquise de Liuchun ; l’allusion était on ne peut plus claire. Elle pratiquait ici le procédé consistant à « désigner le mûrier tout en maudissant le sophora » (NT : critiquer quelqu’un indirectement en s’en prenant en apparence à une autre personne).

La marquise de Liuchun rougit jusqu’aux oreilles ; elle ne pouvait évidemment pas ne pas comprendre l’allusion. Le marquis de Liuchun était un homme sans scrupules, qui fréquentait aussi bien des femmes que des hommes, et son domaine intérieur comptait un nombre incalculable de concubines. Sous le règne de l’ancien empereur, il pouvait encore occuper une fonction sans importance et vivre ainsi sans se soucier de rien ; mais à présent que le nouvel empereur était monté sur le trône, même cette fonction lui avait été retirée. Le marquisat de Liuchun était manifestement sur le déclin, et leur fils était un incapable ; seules leurs quelques filles étaient d’une beauté remarquable. Si une sélection de femmes devait avoir lieu, elles auraient certainement pu y obtenir une place. Elles ne s’étaient toutefois pas attendues à ce que le nouvel empereur accorde tous ses soins au prince Yan et n’ait nullement l’intention d’étoffer son harem. Ses plans soigneusement préparés étaient ainsi tombés à l’eau, et, anxieuse autant qu’irritée, elle avait rejeté tout son ressentiment sur An Changqing, estimant qu’il empêchait les autres de gravir les échelons.

Si le prince Yan n’avait pas ensorcelé l’empereur et ne l’avait pas empêché de prendre des concubines, comment la femme d’un marquis aurait-elle pu se retrouver raillée sans ménagement par la femme d’un comte ?!

La marquise de Liuchun, qui n’était décidément pas disposée à céder, répondit d’un ton acerbe : « Vous pouvez évidemment parler ainsi sans vous soucier des conséquences. Après tout, qui ignore que la fonction du deuxième fils de votre maison lui a été attribuée sur la recommandation du prince Yan ? »

Cette réception était organisée par la femme du comte Xiaowen. Le deuxième fils de ce dernier n’étant pas encore marié, elle avait invité les épouses et les filles des différentes familles à venir se promener dans les jardins et à admirer le paysage ; en réalité, il s’agissait de lui trouver une épouse.

Bien que le comte Xiaowen ne fût actuellement qu’un comte, sa bonne fortune compensait largement ce rang. Après que le nouvel empereur eut destitué et exilé en masse de nombreux fonctionnaires qui occupaient leur poste sans en remplir les fonctions, il avait promu nombre de nouveaux venus, et le fils aîné du comte Xiaowen en faisait partie ; il paraissait même être assez apprécié. Quant au deuxième fils, il n’avait autrefois été qu’un jeune maître débauché. Incapable de se consacrer sérieusement à ses études, il aimait particulièrement s’adonner à certains travaux de menuiserie considérés comme des métiers de basse condition. C’est ainsi qu’à dix-huit ou dix-neuf ans, il n’avait toujours pas trouvé à se marier. Qui aurait pu penser qu’un tel jeune maître débauché obtiendrait les faveurs du prince Yan et serait recommandé par lui pour entrer au service du Shaofu ?

Le Shaofu était chargé des affaires relatives aux montagnes et aux cours d’eau. Bien que son influence ne fût pas comparable à celle du Taifu, il constituait néanmoins une voie de carrière convenable. De plus, les deux frères de la maison du comte Xiaowen étaient manifestement sur le point de gravir les échelons. C’est pourquoi nombre de familles avaient amené leurs filles à cette réception. La maison du comte Xiaowen en avait elle-même tiré profit, au point que même une maison de marquis en déclin comme celle de Liuchun avait fait tout son possible pour être présente à la réception.

La femme du comte Xiaowen eut un rictus de mépris en entendant cela : « Il est vrai que mon fils a été recommandé par le prince Yan, mais c’est aussi parce que les travaux de menuiserie auxquels il s’était consacré se sont révélés utiles. À présent, il travaille au Shaofu sans même prendre le temps de dormir ni de manger, et ne rentre presque plus chez lui, uniquement pour améliorer la roue hydraulique et d’autres outils agricoles… Tout cela, il l’a obtenu par ses propres capacités. Sa Majesté choisit ses fonctionnaires en fonction de leurs compétences ; ne donnez donc pas l’impression que le prince Yan a favorisé mon fils par intérêt personnel. »

La marquise de Liuchun resta sans voix et balbutia quelques mots sans parvenir à répondre.

Voyant l’atmosphère se refroidir autour de la table, la femme du comte Xiaowen reprit la parole pour apaiser la situation : « Mesdames, ne m’en veuillez pas de parler aussi franchement. Il se trouve que, il y a quelques jours, j’ai rencontré par hasard la Grande Princesse au temple Hongfa. La Grande Princesse m’a expressément dit que Sa Majesté, parce qu’elle estimait le talent du prince Yan, ne souhaitait pas le laisser être accaparé par les affaires insignifiantes du harem et l’avait invitée quelques jours auparavant à entrer au palais pour s’occuper temporairement de toutes les affaires du palais intérieur. »

Son regard parcourut les dames présentes et elle poursuivit avec un sourire : « La Grande Princesse est la tante paternelle de Sa Majesté, une aînée impériale légitime. Si elle-même fait tant d’éloges du prince Yan et prend sa défense, nous autres, qui sommes des personnes extérieures à la famille impériale, ferions mieux de ne pas nous livrer à des suppositions inconsidérées, sous peine d’enfreindre les tabous de la maison impériale. »

Par la suite, la femme du comte Xiaowen repensa à plusieurs reprises aux paroles de la Grande Princesse et estima qu’elle avait probablement voulu se servir de sa bouche pour adresser un avertissement à ces femmes des quartiers intérieurs. La Grande Princesse vivait en retrait et organisait rarement des réceptions depuis plusieurs années. Or, à cette époque, la maison du comte Xiaowen avait déjà envoyé ses invitations, et la plupart des familles de Yedu devaient assister à la réception. La femme du comte Xiaowen était une personne avisée ; elle estima que la Grande Princesse avait probablement entendu certaines rumeurs et l’avait délibérément choisie comme intermédiaire pour rétablir la réputation du prince Yan.

C’est pourquoi elle avait tenu ces propos avec une assurance particulière. Voyant certaines femmes jeter des regards hésitants, elle sut qu’invoquer la Grande Princesse avait effectivement produit son effet. Elle ne s’étendit donc pas davantage sur le sujet et continua à accueillir les invitées autour du banquet.

*

Après avoir ramené les enfants, An Changqing retourna vivre au palais Qianzheng.

Comme la Grande Princesse était désormais entrée au palais, An Changqing lui remit la gestion des affaires du palais intérieur et disposa ainsi de beaucoup plus de temps libre. Mais il ne put pas non plus rester oisif. Chaque fois que Xiao Zhige se plaignait d’avoir trop d’affaires à traiter et de ne pratiquement jamais avoir le temps de retourner au palais Qianzheng, il entraînait de force An Changqing dans la salle latérale du hall Chongzheng pour lui tenir compagnie.

Au début, il ne s’agissait que de lui tenir compagnie. Puis, peu à peu, il commença à demander à An Changqing de lui lire les mémoires. Plus tard, il finit carrément par lui en confier une partie, lui demandant de l’aider à les traiter.

An Changqing se disait que si ces ministres l’apprenaient, il allait encore être submergé sous un flot de critiques.

Mais Xiao Zhige était parfaitement convaincu de son bon droit : « Le prince Yan aide son souverain à alléger ses soucis ; n’est-ce pas une bonne chose pour le pays et pour le peuple ? Sinon, si je dois seul me lever tôt et me coucher tard, me consacrer corps et âme aux affaires de l’État, je risque fort de mourir prématurément. »

Après quoi, il refusa de regarder davantage les mémoires et demanda à Han Zhang d’apporter le prince héritier et la princesse Suizhu pour jouer avec eux. Il ne resta plus à An Changqing qu’à fixer d’un air médusé le petit tas de mémoires posé devant lui.

Depuis qu’il était devenu empereur, Xiao Zhige s’en donnait de plus en plus à cœur joie. Il serra son fils et sa fille dans ses bras, s’assit à côté d’An Changqing, puis ramassa nonchalamment un mémoire qu’il se mit à lire à voix haute aux deux petits enfants.

Xiao Anheng et Xiao Anzhu étaient presque âgés de onze mois et savaient déjà faire quelques pas en titubant. À présent qu’ils étaient retenus dans les bras de leur père, ils étaient quelque peu agités. Tout en réclamant de leur petite voix enfantine que papa les prenne dans ses bras, ils s’efforçaient de repousser de leurs petites mains les grandes mains de Xiao Zhige ; manifestement, ils n’appréciaient guère d’être maintenus ainsi.

« Qu’est-ce que tu racontes ? » An Changqing, à la fois exaspéré et amusé par ses agissements, prit dans ses bras Xiao Anzhu, qui s’agitait le plus, puis dit à Xiao Zhige : « Je vais t’aider à les traiter. »

Xiao Zhige afficha alors une expression satisfaite. Il soupira en regardant le petit Xiao Anheng dans ses bras et lui dit : « Grandis vite. Quand tu seras grand, je te confierai cet empire. »

Xiao Anheng cligna des yeux, le regardant avec une expression d’incompréhension enfantine.

Les deux hommes jouèrent un moment avec les enfants, puis demandèrent de nouveau à Han Zhang de les emmener. Il restait encore quantité d’affaires d’État à régler et le temps dont ils disposaient pour se détendre était réellement limité ; ils ne pouvaient qu’attraper au vol quelques instants pour jouer avec les enfants.

Xiao Zhige reprit son pinceau, parcourut quelques mémoires remplis de flatteries et dépourvus de contenu véritable, puis se mit de nouveau en colère : « Ces mémoires sont rédigés avec tant de fleurs et de broderies, mais ils ne contiennent pas une seule phrase utile. À quoi bon entretenir ces gens à la cour ? »

Après quoi, il ne voulut même plus les examiner et les jeta sur le côté. An Changqing les ramassa, les relut, rédigea quelques brèves annotations, puis les remit à leur place. Xiao Zhige venait tout juste de monter sur le trône, et les fonctionnaires locaux ne parvenaient pas encore à cerner son caractère ; ils ne pouvaient donc qu’écrire des paroles élogieuses, vides et grandiloquentes. Ces fonctionnaires locaux n’étaient pas nécessairement tous des incapables qui occupaient leur poste sans en remplir les fonctions, mais c’était là une habitude héritée du règne de l’empereur An Qing. Il faudrait encore du temps pour parvenir à l’éradiquer complètement.

« Mais cela ne peut pas continuer ainsi », déclara An Changqing. « Le poste de Premier ministre n’a toujours pas été attribué ? »

À l’origine, ces mémoires auraient dû être transmis au Premier ministre, qui les aurait traités avant de les remettre à l’empereur pour approbation. Mais le précédent Premier ministre était An Zhiqie. Comme An Zhiqie avait participé à l’affaire de la rébellion du prince héritier déchu, il avait déjà été décapité. An Xian’ge, quant à elle, avait été piétinée à mort dans le chaos qui avait éclaté dans les ruelles, tandis que tous les autres membres de la famille An avaient été exilés. Maintenant que la maison An avait été anéantie, le poste de Premier ministre, bien qu’alléchant, était également devenu quelque peu brûlant à occuper.

Ainsi, le poste de Premier ministre demeura jusqu’à présent vacant, et toutes les affaires se retrouvèrent entassées sur les épaules de Xiao Zhige.

Xiao Zhige réfléchissait lui aussi à cette question. Il tapota la table du bout des doigts et déclara : « Il n’y a toujours pas de candidat convenable et… après ce qui est arrivé à An Zhiqie, je trouve que concentrer trop de pouvoir entre les mains d’une seule personne n’est pas très sûr. Je réfléchis à une manière de parvenir à un équilibre. »

En parlant, il ressortit une liasse de projets de règlements et les lui montra. Il avait déjà réuni plusieurs fois Ji Anmin et d’autres ministres de confiance pour en discuter. Plusieurs projets avaient été rédigés, mais chacun avait ses propres idées et ils n’étaient toujours pas parvenus à se mettre définitivement d’accord.

An Changqing les prit et les parcourut. Il constata que tous ces projets apportaient des modifications aux lois de la dynastie précédente, avec pour objectif de répartir les pouvoirs qui étaient autrefois concentrés entre les mains du Premier ministre. En outre, ils prévoyaient de réduire les forces militaires locales, de réformer le système agraire, ainsi qu’une série d’autres mesures.

Plus il lisait, plus son cœur s’emplissait d’enthousiasme. Après avoir soigneusement rangé les projets qu’il avait achevé de lire, An Changqing leva vers lui un regard brillant : « Avec autant de mesures, si nous voulons les mettre en œuvre, cela risque de demander beaucoup d’efforts. »

En particulier, les réformes concernant les affaires militaires locales et le système agraire risquaient de toucher aux intérêts de nombreuses personnes. Sur les douze généraux, Xiao Zhige compris, il n’en restait désormais plus que sept. Parmi les six grands Piliers de l’État, il n’en restait plus que cinq. Tous constitueraient de sérieux obstacles. Si Xiao Zhige n’avait toujours pas nommé de personnes pour combler ces postes vacants, c’était donc parce qu’il avait précisément cette intention en tête.

Xiao Zhige émit un « Hum », puis posa le menton sur son épaule et soupira délibérément : « Le chemin est semé d’obstacles et encore long, c’est pourquoi j’ai besoin que le prince Yan m’aide à porter ce fardeau. »

An Changqing lui jeta un regard en coin, pinça les lèvres et poursuivit dans son sens : « Votre serviteur est disposé à vous aider à porter ce fardeau, Votre Majesté. »

 

--

Note de l’auteur :

Songsong : « Mon Nuonuo sait aussi bien partager la couche impériale que s’occuper des affaires de la cour, et j’en suis fort satisfait. »

 

Traducteur: Darkia1030