TTBE - Chapitre 28 - Les responsabilités du Wangfei du prince du Nord
An Changqing revint à la résidence princière avec une voiture pleine de présents. Wang Fugui vint l’accueillir avec des serviteurs. Lorsqu’il aperçut le bric-à-brac entassé dans le véhicule, il en demeura stupéfait ; et lorsqu’il remarqua, entre le reste, un quartier de porc, son expression devint encore plus complexe et difficile à décrire.
« Wangfei, ces choses… »
« Ce sont les habitants de Yejing qui me les ont offertes », répondit An Changqing. «Envoyez la nourriture aux cuisines ; que les domestiques se partagent le reste de ce qui peut être utilisé. Tout cela provient d’une bonne intention : ne laissons rien se perdre. »
Wang Fugui ne s’attendait manifestement pas à ce que ces présents viennent du peuple. Il resta interdit en l’apprenant. Après tout, leur prince avait toujours rejeté les étrangers, et la résidence du Prince de guerre du Nord en n’avait jamais connu de telles marques d’appréciation. Certes, il avait entendu raconter que d’autres fonctionnaires estimés recevaient parfois des fleurs ou des objets offerts en pleine rue, mais ce n’était que rumeurs pour lui ; le voir de ses propres yeux, c’était une première.
Il ne sut pourquoi, mais une petite fierté — comme s’il en recevait une part lui aussi — monta dans son cœur. Ravi, il acquiesça vivement, donna l’ordre d’envoyer les denrées aux cuisines ; après vérification, elles seraient parfaites pour le dîner.
***
Lorsque Xiao Zhige apprit que le Wangfei était rentré, il se dirigea vers l’entrée pour le chercher. À mi-chemin, il entendit trois servantes bavarder au bord du chemin.
« Avec autant de fleurs de soie, aucun jeune maître de Yejing ne peut rivaliser avec le Wangfei, n’est-ce pas ? »
« Oui, c’est vrai. Il est beau, et en plus il a bon cœur. Quand je l’ai vu corriger Yan Hong et les autres, je pensais qu’il serait difficile à servir. »
« C’est que Yan Hong et ses complices avaient de mauvaises intentions. Chez n’importe quel maître, elles auraient été châtiées. En vérité, c’est le Wangfei qui a bon cœur : il n’en a puni qu’une seule… Regarde-nous : nous servons correctement, et le maître nous a-t-il jamais mises en difficulté ? »
Les deux autres servantes acquiescèrent vivement. Elles se demandaient si elles recevraient désormais souvent des fleurs de soie en récompense. Leur valeur était modeste, mais chacune était délicate, probablement confectionnée par des jeunes filles ; recevoir une telle faveur les réjouissait.
Xiao Zhige n’avait compris qu’un fragment de leur conversation. Fronçant les sourcils, il s’avança et demanda : « De quoi parliez-vous ? »
Les trois servantes sursautèrent. En voyant Xiao Zhige, elles tombèrent aussitôt à genoux : « V… Votre Altesse le Prince… »
Xiao Zhige fronça encore davantage les sourcils : « Vous parliez du Wangfei ? Que lui est-il arrivé ? »
La servante la plus proche n’osa pas lever la tête et répondit d’une voix tremblante : « N… Nous disions que le Wangfei a bon cœur. Le majordome Wang a dit qu’en rentrant de la rue, Monseigneur Wangfei avait reçu de nombreux présents des habitants, et que nous en avions bénéficié en recevant une récompense. »
Son regard tomba sur les fleurs de soie que tenaient les servantes, et Xiao Zhige comprit enfin.
Il connaissait l’usage de « jeter des fleurs ». Depuis l’accession de Taizu au trône, le Daye avait prospéré ; la vie aisée et les mœurs ouvertes avaient conduit à une valorisation croissante de l’esthétique. Peu à peu, cela devint une coutume : lorsqu’un citoyen rencontrait un homme ou une femme au physique remarquable, il n’hésitait pas à lui jeter des fleurs. Les jeunes femmes de la noblesse sortant rarement, les personnes qui recevaient le plus de fleurs étaient les hommes.
Il n’aurait jamais imaginé que son propre Wangfei en recevrait.
Xiao Zhige lui-même ne sut définir ce qu’il ressentait : un certain orgueil, mais aussi une pointe d’acidité diffuse. Après tout, c’était son Wangfei ; sa beauté et ses qualités, il les connaissait — nul autre n’avait besoin de les admirer.
Après avoir autorisé les servantes à se relever, il se mit en marche à grands pas pour trouver An Changqing.
Les trois jeunes filles laissèrent échapper un soupir de soulagement. L’une, un peu plus hardie, murmura : « Vous n’avez pas remarqué ? Depuis que le Wangfei est là, Son Altesse semble avoir bien meilleur caractère… »
Elles n’avaient plus vu le Prince se mettre réellement en colère depuis longtemps.
Les deux autres approuvèrent vivement, puis, encore effrayées à l’idée qu’il puisse revenir, s’en allèrent promptement vaquer à leurs tâches, fleurs en main.
***
Xiao Zhige trouva An Changqing dans la cour avant : celui-ci écoutait Wang Fugui lui exposer les dispositions pour les festivités du Nouvel An. Voyant le Prince approcher, Wang Fugui s’interrompit d’un coup, lui remit le registre et se retira discrètement.
An Changqing lui servit une tasse de thé : « Son Altesse n’est pas sortie aujourd’hui ? »
Xiao Zhige fit entendre un « hm » puis, après un moment de préparation intérieure, demanda : « On dit que, aujourd’hui, des habitants t’ont jeté des fleurs en pleine rue ? »
An Changqing répondit en souriant : « Ce n’était pas vraiment “jeté”. Profitant de mon absence, ils les ont toutes glissées au cocher. »
Xiao Zhige prit une expression sévère : « La prochaine fois que tu sors en ville, emmène Tie Hu et Zhao Shi. Certes, Yejing est relativement sûre, mais si quelqu’un nourrissait de mauvaises intentions… »
Pris au dépourvu, An Changqing resta interdit : « Ce n’étaient que des citoyens bien intentionnés ; ils ne devraient pas… »
Xiao Zhige affirma d’un ton rigoureux : « Par précaution. »
Puis il ajouta : « Les apprécies-tu beaucoup, ces habitants ? »
An Changqing réfléchit sérieusement. À vrai dire, il ne pouvait pas dire qu’il les « appréciait beaucoup ». Enfant, il vivait toujours enfermé dans les résidences aristocratiques, sans jamais sortir, encore moins entrer en contact avec les gens du commun. Après avoir recommencé sa vie, il se rappelait aussi que les rumeurs absurdes concernant Xiao Zhige provenaient de ces mêmes habitants, ce qui lui avait laissé une impression d’ignorance. Sans compter qu’il n’éprouvait ni véritable affection, ni aversion.
Après tout, les sources des rumeurs étaient d’autres personnes : les citoyens n’en étaient que les relais.
Mais aujourd’hui, en les rencontrant réellement, il avait ressenti quelque chose de nouveau. Ces habitants n’avaient peut-être pas beaucoup d’instruction, et l’on pouvait même dire qu’ils étaient naïfs ; mais, en vérité, la plupart n’avaient pas de mauvaises intentions. Ils exprimaient leurs émotions — joie, colère, peine — ouvertement. Leurs aspirations étaient simples : une vie paisible, et la réussite de leurs enfants.
« Je trouve simplement qu’ils sont finalement… assez agréables », répondit An Changqing après réflexion. « Si les choses pouvaient toujours rester ainsi, ce serait bien. »
Vivre en paix, sans souffrir des guerres ; travailler sans épuisement ; avoir assez de temps libre pour écouter des conteurs dans les maisons de thé… Une existence ordinaire, mais stable.
Le regard de Xiao Zhige se fit plus profond ; il le considéra comme s’il méditait quelque chose.
An Changqing sourit, un peu gêné : « Je suppose que je me fais des idées trop naïves ? Et puis, ce n’est peut-être pas très noble de changer d’avis simplement parce que j’ai reçu fleurs de soie et cadeaux aujourd’hui… »
« Non. » déclara lentement Xiao Zhige. « Le Grand Ancêtre a autrefois dit que le vœu de toute sa vie était que “les quatre mers soient sans guerre” (NT : idiome signifiant la nation en paix) et que le peuple ait suffisamment de vêtements et de nourriture. Il a consacré toute son énergie pour rendre le Daye prospère à nouveau, repoussant les tribus du Nord jusqu’aux profondeurs des steppes du Nord… »
Que le peuple puisse vivre en paix et travailler dans la tranquillité paraissait simple ; pourtant, il fallait pour cela la vie entière d’un souverain éclairé.
Hélas, les successeurs furent de moins en moins compétents et ne purent préserver les fondations établies par le Grand Ancêtre. Sous le règne du père de Xiao Zhige, l’empereur Anqing, non seulement les tribus du Nord envahirent le royaume à nouveau, déclenchant guerre après guerre aux frontières, mais même Xiqiang et Yuze à l’Ouest, habituellement tranquilles, commencèrent à convoiter avidement le territoire.
En l’écoutant, An Changqing fut profondément ébranlé. Jusque-là, il n’avait pensé qu’à son petit domaine personnel. Jamais il n’avait réfléchi à des questions aussi graves que le peuple et le monde. Ce n’est qu’en entendant Xiao Zhige qu’il eut comme une illumination soudaine.
Aussitôt, il se souvint de ce qui s’était produit durant la même période dans sa vie précédente.
C’était une catastrophe naturelle, mais qui s’était finalement muée en désastre provoqué par les hommes. Il y avait eu des signes avant-coureurs, que personne n’avait remarqués.
Dans sa vie précédente, c’était aussi l’hiver de la quinzième année de Qingli. Cet hiver-là arriva particulièrement tôt : dès le dixième mois, l’hiver s’installa et ne cessa avant le premier mois de l’année suivante. Les habitants du Nord, habitués à ces hivers rigoureux, ne s’inquiétèrent pas outre mesure. Ils pensaient qu’avec le printemps, le temps se radoucirait, comme d’ordinaire. Mais en entrant dans le deuxième mois, le froid persista.
Pire encore : une tempête de grêle éclata, des grêlons gros comme des poings s’abattirent violemment, tuant des gens et détruisant de nombreuses maisons. Ce n’est qu’alors que les gens comprirent que cet hiver avait quelque chose d’anormal. Mais il était déjà trop tard pour réagir. Après la grêle, la neige tomba jour après jour ; de février à mars, il ne fit jamais plus chaud. Beaucoup, dont les maisons avaient été détruites, furent réduits à errer sans refuge. Les réserves de nourriture étaient presque épuisées. Les prix des céréales et des vêtements matelassés s’envolèrent, si bien que nombre de pauvres ne purent en acheter. Beaucoup finirent par dormir dehors, mourant silencieusement de froid.
Le Nord souffrait. Plus au nord encore, les tribus du Nord n’étaient guère mieux loties. Ces féroces cavaliers, affamés, emmenèrent leurs troupes les plus vaillantes et descendirent vers le Sud pour piller et incendier, aggravant encore le désastre.
À peine la catastrophe naturelle fut-elle passée qu’arriva le soixantième anniversaire de la Grande Impératrice Douairière. Pour lui construire quatre-vingt-dix-neuf tours de longévité, l’empereur Anqing augmenta les corvées et les taxes. Les habitants du Nord, qui n’avaient pas encore repris haleine après les calamités, se virent dépouillés jusqu’à leurs dernières graines.
À partir de la seizième année de Qingli, des bandes de brigands surgirent partout. Même retranché dans la résidence princière, An Changqing entendait souvent dire que telle ou telle région s’était soulevée. Quant à Xiao Zhige, il était posté en permanence aux frontières pour repousser les tribus du Nord qui descendaient vers le Sud ; il ne revint plus jamais à Yejing.
À l’époque, An Changqing, vivant dans la résidence princière, ne souffrit pas trop directement de la situation. Il ne fit que soupirer en voyant le monde devenir de plus en plus difficile.
Même après être revenu à la vie, il ne ressentait pas grand-chose pour cette catastrophe. La cour et le peuple lui semblaient trop éloignés. Son cœur ne contenait que son petit domaine. Il ne pouvait rien faire pour le reste des gens. Ce qu’il pensait le plus souvent, c’était seulement de profiter de la hausse imminente du prix des céréales et des vêtements ou du charbon pour accumuler des marchandises.
Mais la rencontre avec les habitants de Yongle Street ce jour-là, et la conversation qu’il eut avec Xiao Zhige, furent comme un coup de massue qui l’éveilla.
Il n’était plus le fils illégitime, perdu et sans avenir, de sa vie précédente. Il était la princesse-consort du Prince du Nord, uni à Xiao Zhige par un même souffle (NT : idiome signifiant liés par un destin commun) et aimé du peuple. Sans s’en rendre compte, il portait désormais une responsabilité.
Il ne voulait pas voir Xiao Zhige devenir un tyran. Il ne voulait pas non plus voir les habitants du Daye, paisibles et laborieux, finir piétinés par les sabots des chevaux et vivre dans la terreur.
Prenant une profonde inspiration, An Changqing changea plusieurs fois d’expression, puis prit enfin sa décision et dit lentement : « À propos du peuple… Il se trouve que j’ai fait un rêve la nuit dernière… Dans mon rêve, l’hiver de cette année était particulièrement long. En février, il ne faisait toujours pas plus chaud, et une tempête de grêle est tombée, détruisant des maisons. Beaucoup de pauvres n’avaient plus d’abri et mouraient gelés au bord des routes…»
« … Les tribus du Nord n’avaient pas de nourriture pour passer l’hiver et envahirent nos frontières du Sud. Son Altesse reçut l’ordre de partir pour le Nord… »
Décrivant lentement ce qui s’était produit dans sa vie précédente, An Changqing fixa Xiao Zhige et demanda : « Le prince me croit-il ? »
Xiao Zhige fronça légèrement les sourcils et lui caressa la tête : « Ce n’est qu’un rêve, n’aie pas peur. »
An Changqing secoua la tête. Il n’osait révéler une chose aussi extraordinaire que sa réincarnation ; il devait inventer une autre explication. Serrant la mâchoire, il crispa ses doigts, nerveux : « Ce n’est pas seulement un rêve. Je… j’ai fait ce genre de rêve plusieurs fois, et ils se sont tous réalisés. »
Sa pensée tourna à toute vitesse pour convaincre Xiao Zhige : « Tu te souviens de Wu Junshu ? À l’époque, j’ai dit à ma mère qu’il entretenait une concubine secrète et que c’était Prince qui me l’avait appris. En réalité… je l’avais vu en rêve. »
« J’ai rêvé que Wu Junshu entretenait une maîtresse, mais qu’il la cachait bien. Nous étions tenus dans l’ignorance, et lorsque Yu'er serait mariée, il ferait entrer cette femme dans la maison. Yu'er subirait mille tourments dans la résidence du Marquis, et finirait par mourir d’hémorragie après une fausse couche… »
« Avant cela, j’ai déjà fait plusieurs rêves semblables, et tous se sont réalisés. »
Plus il parlait, plus les sourcils de Xiao Zhige se fronçaient. Il lui saisit la main : « Quelqu’un d’autre est-il au courant ? »
An Changqing resta un instant figé, puis secoua la tête.
« Ne le dis plus jamais à personne. » dit Xiao Zhige, le visage sombre, le regard sévère pour la première fois. « À part moi, ne laisse personne d’autre l’apprendre. C’est compris ? »
An Changqing acquiesça, puis dit avec empressement : « À propos de cette catastrophe neigeuse… »
« Tout cela n’est, après tout, qu’un rêve que tu as fait… »
Le visage d’An Changqing pâlit, croyant qu’il ne le croyait pas. Mais il l’entendit poursuivre : « … Nous ne pouvons ni le rapporter à la cour, ni l’annoncer ouvertement. Toutefois, les céréales produites cette année dans nos domaines n’ont pas encore été vendues. Je leur ordonnerai de les conserver. De plus, je ferai préparer des réserves de nourriture et de vêtements pour l’hiver, par précaution. »
La tension sur le visage d’An Changqing se relâcha légèrement, mais il ne put s’empêcher de demander avec appréhension : « Le prince me croit vraiment ? Tu ne penses pas que ce sont là des propos insensés ? »
L’expression de Xiao Zhige s’adoucit. Il effleura ses paupières du bout des doigts et dit : «Tes yeux ne sauraient me tromper. D’ailleurs, le climat est effectivement anormal cette année. Cela ne fait jamais de mal de prendre des précautions. »
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Note de l’auteur :
#Les pensées divergentes du Prince du Nord#
Songsong : Et si… et si Nuonuo était un esprit ? (sérieux)
Traducteur: Darkia1030
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