Panguan - Chapitre 38 – Sauter
À ce niveau-là, ne pas figurer sur le Registre des Noms, c’est une moquerie envers qui, au juste ?
Shen Manyi eut l’impression qu’une touche de blanc s’était ajoutée devant ses yeux : c’était une main très élégante, autour des doigts de laquelle s’enroulaient et pendaient des fils de coton blanc, propres, qui effleurèrent légèrement le bout de son nez.
Cette main ne couvrit pas directement son visage et ne toucha pas sa peau ; elle se tenait à quelques millimètres de ses yeux, suspendue avec une parfaite stabilité, sans le moindre tremblement.
Elle se souvenait que Maître Li, qui leur enseignait autrefois, avait parlé de cela : on appelait cela la bienséance et le sens de la mesure.
Par le passé, les soeurs n'avaient pas compris ce qu'il voulait dire par là.Elles se poursuivaient en jouant, se tiraient les tresses et agrippaient les jupes, comme une bande de petites folles. À chaque fois, Maître Li sortait ces deux mots et en parlait pendant une bonne moitié de la journée, avant de secouer la tête et de dire : « Laissez tomber, quand vous serez un peu plus âgées, vous comprendrez. »
Malheureusement, elle était restée ainsi, sans jamais grandir davantage.
Shen Manyi cligna des yeux et dit soudain : « Ce fil a une odeur… il sent très bon. »
La personne derrière elle n’avait aucune intention de cajoler un enfant; son ton n’était pas chaleureux non plus, et elle répondit simplement : « Quoi ? »
Même la question ressemblait à une affirmation, comme si répondre ou non importait peu.
La petite fille réfléchit sérieusement un instant. « L’odeur de ma maison. »
La personne derrière elle resta silencieuse quelques secondes avant de dire : « Cela vient de chez toi. »
La petite fille resta sans voix.
Ce n’était pourtant pas ce qu’elle voulait dire, mais elle était trop jeune pour bien s’exprimer. Elle n’était même pas certaine si cette odeur venait du fil ou de la main.
Elle renifla encore timidement à plusieurs reprises, mais ne sentit plus rien. En y repensant, cela ressemblait au vent froid de l’hiver traversant le jardin arrière.
Elle aimait beaucoup aller jouer là-bas autrefois. L’oncle Qi y avait installé une balançoire; de chaque côté poussaient des fleurs d’un jaune pâle, semblables à des papillons, mais aussi à des oreilles de lapin. Les nœuds papillon que faisait Mama Cai venaient de là.
Mais cela faisait déjà très longtemps qu’elle n’avait plus revu ce jardin.
Chaque nuit, elle errait dans ces couloirs, et ce qu’elle voyait n’était que du noir : des portes noires, des armoires noires, des ombres noires. Tous ceux qui la voyaient pleuraient et criaient en s’éloignant d’elle, comme si elle était quelque chose de sale.
« Avant, je n’étais pas sale… » marmonna doucement Shen Manyi.
Lorsqu’elle baissa la tête, son front heurta la paume de la main de Wen Shi. Le front des enfants est toujours un peu arrondi, comme celui d’un petit animal, mais celui de Shen Manyi était étrange, car la chair de son visage était affaissée.
Wen Shi ne retira pas sa main et la laissa s’y appuyer.
Il vit Xie Wen s’approcher, se pencher et tendre le nœud papillon à Shen Manyi en disant: « Personne n’a dit que tu étais sale. »
Après cela, Xie Wen leva les yeux et dit à voix basse, d’un volume que seul Wen Shi pouvait entendre : « Ne bouge pas pour l’instant. »
Puis il jeta un regard vers le coin où la foule était rassemblée et désigna ce vieux canapé délabré.
Lao Mao comprit aussitôt l’intention de son patron. Il se rendit près du lit, tira une couverture propre et enveloppa le corps qui avait roulé hors du canapé.
Les autres étaient encore sous le choc.
Ils regardèrent machinalement Wen Shi et Shen Manyi, puis Xie Wen et Lao Mao; ils comprirent machinalement ce que Lao Mao s’apprêtait à faire, puis s’approchèrent machinalement pour donner un coup de main.
Da Dong avait la bouche entrouverte, le visage figé. Il s’accroupit et aida Lao Mao à envelopper soigneusement ce corps en décomposition, avant de le transporter sur le grand lit.
C'était presque comme si la petite fille nommée Shen Manyi était entrée dans la chambre de ses parents par un certain après-midi de 1913, avait joué un moment, puis, prise de fatigue, s’était hissée sur le grand lit et s’était endormie, enroulée dans la couverture.
Ce ne fut qu’après qu’ils eurent tout terminé que Wen Shi retira sa main, et que Xie Wen se redressa.
Shen Manyi serrait le nœud papillon, comme si elle revoyait le jardin à la fin du printemps et au début de l’été.
Il y avait une vieille attache rouillée au dos du nœud. Shen Manyi frotta discrètement ses doigts tachés de rouille dans son dos, fixa soigneusement le nœud sur sa robe, puis, comme si elle jouait avec des oreilles de lapin, ajusta les bords semi-retombants du nœud.
Les traces de sang qui coulaient sur les murs pâlirent peu à peu, semblables à des marques d’eau, s’infiltrant dans la paroi jusqu’à disparaître complètement. La brume noire qui emplissait toute la pièce recommença également à se mouvoir; ses bords devinrent plus fins et plus clairs, s’enroulant autour d’elle en filaments, moins tranchants qu'auparavant.
Lorsque cette brume noire se retira, elle balaya le visage de Da Dong.
Il venait de tirer le rideau du lit, dissimulant la couverture enroulée sur le matelas. Effleuré par cette brume, il porta la main à son visage et se figea soudain.
Que venait-il de se passer, exactement ?
Dans son esprit, il rembobina à toute vitesse, depuis le moment où Shen Manyi avait récupéré le nœud papillon et où le fantôme féroce s’était transformé en petit chat, jusqu’à l’instant où la brume noire s’était dispersée frénétiquement.
L’image des fils de coton blanc, croisés et tendus, clouant toute la pièce, était si saisissante que, rien qu’en y repensant, il retint instinctivement son souffle.
Il resta ainsi un moment, puis finit par comprendre.
Renverser la pièce ainsi d’un simple coup de fils, est-ce que cela demandait beaucoup de puissance ?
Oui.
Contrôler autant de fils à la fois, dans autant de directions : cela nécessitait-il un contrôle élevé ?
Oui.
Ces fils, nets et distincts, s’enfonçaient dans les murs en faisant jaillir poussière et gravats; ils semblaient capables de trancher le fer et l’or (NT : idiome : puissance extrême). Une telle énergie spirituelle pouvait-elle être classée parmi les maîtres marionnettistes ?
Oui, et même du rang des anciens.
Alors, qui avait accompli tout cela ?
Le disciple aîné de la famille Shen.
Bon sang. Ce fut la première phrase qui surgit dans l’esprit de Da Dong.
Il tourna la tête trop brusquement; son cou émit un craquement sec, qui surprit même Lao Mao à côté de lui. « Qu’est-ce que tu fais ? On dirait que tu as vu un fantôme », dit Lao Mao en voyant son regard fixe, rivé sur la direction de Wen Shi, avec une expression plus effrayante qu’un spectre.
Da Dong était déjà engourdi, sans savoir s’il était trop sonné ou simplement incrédule. Sa voix était très basse, son souffle faible : « Je veux te poser une question. »
Lao Mao, de nature peu chaleureuse et très différent de Da Zhao et Xiao Zhao, le regarda brièvement et répondit, partagé entre l’envie et le refus de parler : « Quelle question ? »
Da Dong dit d’une voix sourde : « Le disciple aîné de la famille Shen… tu le connais, n’est-ce pas ? »
« Qui ça ? » répondit Lao Mao.
Il resta un instant interdit avant de comprendre que le disciple aîné de la famille Shen désignait Wen Shi.
Lao Mao lança un regard silencieux à Da Dong, pensant que les gens d’aujourd’hui étaient vraiment audacieux : désigner un ancêtre comme disciple, encore fallait-il que la famille Shen accepte cette appellation.
Il se gratta la joue et répondit d’un ton difficile à qualifier : « Oui… je le connais. »
Da Dong poursuivit, toujours d’une voix sourde : « Tu l’as déjà vu utiliser l’art des marionnettes ? »
« Oui. »
Depuis son enfance, jusqu’à aujourd’hui.
Da Dong dit d’un ton assez embrumé : « Je viens de le voir pour la première fois, et j’ai encore l’esprit un peu troublé. »
Lao Mao : « … »
Da Dong ajouta : « Il y a un dicton qui dit : quand on est dans l’affaire, on n’y voit plus clair. J’ai peur de me tromper dans mon jugement. »
Lao Mao : « … »
Lao Mao n’y tint plus : « Si tu as quelque chose à dire, dis-le clairement. »
Da Dong répondit : « Très bien. Alors je te pose la question : du point de vue d’un observateur extérieur, comment se compare son art des marionnettes au mien ? »
Lao Mao : « … »
Cette question suffirait à troubler n’importe qui.
Les yeux de Lao Mao, grands et noirs, clignèrent, laissant transparaître une perplexité profonde. Il plissa les yeux en regardant Da Dong et remarqua : « Tu manques à ce point de discernement ? »
Da Dong répondit : « Justement non. C’est pour ça que je suis aussi confus. »
Ce n’était pas seulement de la confusion. En repensant à la façon dont il s’était donné en spectacle lorsqu’il était entré dans la cage la première fois, il faillit perdre la raison.
Il avait osé fanfaronner devant quelqu’un qui avait manifestement le niveau d’un maître, allant jusqu’à dégainer avec assurance en déclarant : « Laisse tomber, je m’en charge. »
Il avait même critiqué les fils de l’autre en disant qu’ils étaient emmêlés n’importe comment, tenté de lui enseigner les bases les plus élémentaires de l’art des marionnettes et ses règles, et montré son propre oiseau encore imparfait en affirmant qu’il s’agissait d’un Dapeng aux ailes dorées.
À cet instant, s’il avait eu une corde sous la main, il aurait pu mourir de honte sur-le-champ. Mais juste avant cette pensée extrême, une autre idée lui revint à l’esprit.
Il désigna Wen Shi et dit d’un ton existentiel : « Son art des marionnettes est manifestement supérieur au mien. À ce niveau-là, ne pas figurer sur le Registre des Noms, c’est une moquerie envers qui, au juste ? »
Da Dong avait enfin formulé son doute à voix haute. Emporté par l’émotion, il avait parlé un peu trop fort.
Toute la pièce plongea aussitôt dans le silence, et seule sa phrase — « une moquerie envers qui ? » — résonna encore.
Zhou Xu, Xia Qiao et Sun Siqi, qui ne comprenaient pas bien ce qui se passait, le regardèrent tous. Xie Wen et Wen Shi levèrent également les yeux; même Shen Manyi détourna son attention du ruban, cligna des yeux et regarda dans leur direction.
Quelques secondes plus tard, Zhou Xu prit la parole en premier : « Enfin quelqu’un qui se pose la même question que moi. Depuis ma dernière sortie de cage, j’y réfléchis sans arrêt. J’en ai même passé une nuit blanche. »
Il désigna Wen Shi du doigt et dit à Da Dong sur un ton plaintif : « La dernière fois qu’il a résolu une cage, il a invoqué une marionnette qui était vraiment… »
Zhou Xu s’interrompit, jeta un coup d’œil à Wen Shi, puis se corrigea : « Disons… plutôt convenable. »
Faire prononcer un compliment à ce jeune homme au tempérament excessif relevait presque de l’impossible.
« Quoi qu’il en soit, je ne comprends toujours pas pourquoi un tel niveau ne figure pas sur le Registre des Noms », conclut Zhou Xu.
Il repensa alors au jugement que Zhang Lan et Zhang Yalin avaient porté sur Wen Shi : selon eux, le disciple aîné de la famille Shen manquait de stabilité, avec parfois des explosions de puissance, mais un niveau global insuffisant.
Pourtant…
Si chaque entrée en cage provoquait une explosion de ce genre, pouvait-on encore parler d’instabilité ? Lui-même aurait volontiers accepté une telle “instabilité”.
Voyant que Zhou Xu se rangeait de son côté, Da Dong retrouva de l’élan et demanda directement à Wen Shi : « Alors pourquoi n’es-tu pas sur le Registre ? »
Si Da Dong avait été le seul à agir ainsi, passe encore. Mais Xie Wen, qui prenait visiblement plaisir au tumulte, leva un sourcil, regarda à son tour Wen Shi et demanda en imitant son ton : « Oui, pourquoi n’y es-tu pas ? »
Wen Shi : « … »
Tu es véritablement insupportable.
Wen Shi n’était pas doué pour mentir. Sa capacité à s’en sortir dépendait essentiellement du hasard : visage fermé, excuses improvisées, failles de plus en plus visibles, puis abandon pur et simple — libre à chacun d’y croire ou non.
Pour quelqu’un qui le connaissait bien, observer ce processus était presque divertissant. Mais ceux qui le connaissaient vraiment n’osaient généralement pas le provoquer.
Après avoir attisé l’agitation un moment, Xie Wen sembla se souvenir de quelque chose, sourit, puis changea de camp et demanda à Da Dong : « Au fait, qui est à l’origine du Registre des Noms ? »
Da Dong resta interdit.
Ce fut Zhou Xu, théoricien de la bande, qui répondit à sa place : « Ma famille. »
« Qui ? » demanda encore Da Dong, toujours perdu.
Zhou Xu leva les yeux au ciel et répondit avec une pointe d’agacement : « Les Zhang. »
Da Dong fit deux fois « ah », comprenant enfin.
Cette réponse n’était pas entièrement exacte.
En réalité, l’origine du Registre des Noms remontait à la génération des disciples de Chen Budao. La première version avait été décidée collectivement, mais tracée par une seule personne : Bu Ning, spécialiste des arts divinatoires et des formations.
L’objectif initial n’était ni d’établir un classement, ni d’afficher la puissance d’un clan. Bu Ning et les siens s’apprêtaient à prendre des disciples et craignaient que, avec les ramifications des générations futures, la filiation ne devienne confuse. Le Registre servait donc simplement à matérialiser la transmission.
À cette époque, il existait bien une hiérarchie, mais elle restait approximative, loin de la précision et de la sensibilité actuelles. Bu Ning ne cherchait pas à encourager la compétition ; il espérait seulement que les descendants pourraient, s’ils se trouvaient confrontés à une cage impossible à résoudre, consulter le Registre pour trouver un panguan de même génération encore en vie capable de les aider.
Plus tard, lorsque la famille Zhang prit de l’importance et que le Registre se remplit de noms et de branches complexes, elle procéda à quelques ajustements à partir de la version de Bu Ning.
Ils ne pouvaient ni ajouter ni retirer des noms, seulement affiner les rangs. En d’autres termes, rendre le Registre plus réactif et plus sensible.
Avec le temps, cette histoire se transforma, dans la bouche de certains, en : « Le Registre a été fait par la famille Zhang. »
Zhou Xu connaissait les détails par Zhang Yalin, mais par souci de simplicité, il sautait souvent l’étape des anciens fondateurs et citait directement les Zhang.
« Oui, c’est vrai, j’avais oublié, c’est la famille Zhang », ajouta Da Dong à la hâte pour ne pas paraître ignorant.
Xie Wen hocha alors la tête et dit : « Dans ce cas, pourquoi lui demander la raison pour laquelle il n’est pas sur le Registre ? Adresse-toi à la famille Zhang. Ce n’est pas lui qui a dessiné le Registre. »
Da Dong resta bouche bée, incapable de réfuter.
Après tout, tout le monde savait qu’on ne pouvait pas inscrire son nom de force sur ce Registre, à moins d’être la réincarnation de Bu Ning.
Da Dong se rendit compte qu’il avait posé une question stupide. Voyant le silence du disciple aîné de la famille Shen, il comprit que même l’intéressé devait être impuissant.
« Alors… » dit-il en agitant la main avec embarras, « considère que je n’ai rien dit. »
Ce genre de situation étant extrêmement rare, il décida néanmoins d’en parler plus tard à son maître, ainsi qu’à la grande Dame Zhang. Un défaut aussi énorme dans le Registre des Noms, sans que personne n’y remédie, c’était tout de même inquiétant.
Ainsi, cet incident commença avec l’embarras de Da Dong et se termina de la même façon.
Grâce à l’aide inattendue de Xie Wen, qui avait exceptionnellement parlé avec bon sens, Wen Shi désamorça le sujet sans livrer bataille et sans avoir à inventer la moindre excuse maladroite.
Il détourna le regard et posa une question plus sérieuse à Shen Manyi : « Ta maison est-elle seulement de cette taille ? »
Shen Manyi secoua la tête : « Ma maison est très grande. Il y a deux étages (NT : le rez-de-chaussée compte pour un étage en Chine), une cour à l’avant et un jardin à l’arrière. »
Wen Shi l’interrogea : « Ici, c’est le premier étage ? »
Shen Manyi répondit : « Oui. »
Wen Shi demanda encore : « Comment fait-on pour aller ailleurs ? »
Shen Manyi répondit instinctivement : « Par l’escalier. »
Puis elle se figea, secoua de nouveau la tête et ajouta : « Ah… l’escalier n’est plus praticable. »
Elle n’avait pas tort. Dès leur entrée dans la cage, Wen Shi avait remarqué que le premier étage de la demeure des Shen avait une structure en caractère hui (回), les pièces disposées sur le pourtour et l’escalier à l’intérieur. Pourtant, après avoir parcouru ce corridor circulaire à plusieurs reprises, ils n’avaient jamais aperçu la moindre entrée d’escalier.
Quelle que soit la portion du corridor où ils se trouvaient, ils voyaient toujours la même forme d’escalier, dont l’entrée semblait éternellement dissimulée derrière l’angle gauche.
Quant à l’autre extrémité de l’escalier, elle restait engloutie dans l’obscurité, sans laisser entrevoir le moindre indice de l’étage inférieur.
En temps normal, une telle configuration n’aurait signifié qu’une chose : la cage se limitait à cet espace, n’incluait que le premier étage, et ne comportait donc aucun accès vers le rez-de-chaussée.
Mais cette fois, la situation était manifestement particulière. Ils avaient fait le tour complet du premier étage sans jamais rencontrer le véritable maître de la cage. Cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose : il existait d’autres zones, mais ils n’avaient pas encore trouvé le moyen d’y accéder.
« Y a-t-il un autre chemin ? » demanda Wen Shi.
Shen Manyi baissa la tête et répondit : « Je ne sais pas. »
« Continuons à chercher », suggéra Xie Wen.
Shen Manyi triturait son ruban, resta silencieuse un long moment, puis demanda soudain d'une petite voix : « Est-ce que je peux rester avec vous ? »
Quoi ?
Zhou Xu et les autres se tournèrent brusquement vers elle.
Après une brève hésitation, la petite fille leva le visage vers Wen Shi et Xie Wen, les prenant sans doute pour des personnes sur lesquelles elle pouvait s’appuyer. Elle expliqua sérieusement : « Avant, il y avait beaucoup de monde à la maison, c’était animé. Puis ils ont disparu. J’ai dû chercher d’autres personnes pour jouer, mais personne ne voulait de moi. Dès qu’ils me voyaient, ils s’enfuyaient. »
Ce n’est qu’en prenant l’apparence d’autrui qu’elle pouvait se mêler à la foule et que quelqu’un acceptait de lui adresser la parole.
« Je ne veux pas rester seule. J’ai peur », dit Shen Manyi d’un ton plein de tristesse.
Xia Qiao et les autres restèrent sans voix, pensant intérieurement ‘Nous avons encore plus peur que toi, petite sœur’.
Wen Shi n’avait jamais emmené de petit esprit avec lui de toute sa vie, et c’était la première fois qu’un tel être lui formulait une demande de ce genre; il en resta quelque peu déconcerté.
Xie Wen, amusé par son expression, baissa les yeux vers Shen Manyi et demanda :
« Très bien. Mais joueras-tu encore à “la vraie et la fausse mariée” ? »
Shen Manyi pinça les lèvres et secoua la tête : « Je n’y jouerai plus. »
À cet instant, elle était docile et sage, la tête baissée, presque pitoyable, semblable à une enfant obéissante, sans commune mesure avec l’apparence chargée de ressentiment qu’elle avait auparavant.
Même Da Dong en resta impressionné.
Wen Shi ne s’opposa pas à la décision de Xie Wen, mais posa une question à Shen Manyi:
« Il n’y a plus personne au premier étage que tu aies manipulé, n’est-ce pas ? »
Shen Manyi hocha de nouveau la tête, très sérieusement : « Non, plus personne. »
« Très bien. » Wen Shi acquiesça, puis se tourna vers Da Dong. « Demande où se trouve ton compagnon. »
« Mon compagnon ? » répéta Da Dong.
Il resta un instant interdit, puis se souvint enfin de Haozi. Leur dernière communication remontait au moment où Shen Manyi s’était mêlée à leurs échanges. Comme le vrai et le faux étaient alors impossibles à distinguer, il n’avait plus osé trop contacter l’autre partie, trouvant la situation anormalement inquiétante.
À présent que Shen Manyi ne semait plus le trouble, il pouvait au moins être certain que Haozi, de l’autre côté du talkie-walkie, ne poserait plus de problème, et le contacter ne représentait plus un risque.
De plus, cela faisait déjà un moment qu’il n’avait donné aucun signe de vie. Était-il vraiment dans ce bâtiment ?
Un sentiment de culpabilité monta en Da Dong. Il alla récupérer le talkie-walkie de Sun Siqi, appuya sur le bouton et dit rapidement : « Haozi, Haozi, c’est Da Dong. Où es-tu ? Tu n’as rien dit depuis un moment. »
Il relâcha aussitôt le bouton.
La seconde suivante, un grésillement électrique retentit soudain dans la pièce. Le bruit, légèrement strident, semblait d’une clarté anormale dans le silence ambiant.
Puis, accompagné de ce grésillement, la voix de Da Dong résonna dans la chambre :
« Haozi, Haozi, c’est Da Dong. Où es-tu ? Tu n’as rien dit depuis un moment. »
À cet instant précis, la chambre plongea dans un silence de mort.
Da Dong resta figé un court instant. Une vague de chair de poule lui parcourut le dos jusqu’au sommet du crâne. Il se tourna vers la source du son et aperçut un portemanteau recouvert d’un drap blanc.
Il se rappela alors qu’en entrant, Zhou Xu avait déjà été effrayé par ce portemanteau, le prenant pour une personne.
Tous les regards se tournèrent vers cet endroit, mais personne n’osa bouger.
Xia Qiao et les autres se souvenaient visiblement aussi de la réaction de Zhou Xu; leurs visages devinrent livides.
Da Dong, les yeux écarquillés, avala sa salive et saisit de nouveau le talkie-walkie. Il appuya sur le bouton et demanda encore : « Haozi, où es-tu ? »
La voix de Da Dong se fit à nouveau entendre du côté du portemanteau, répétant : « Haozi, où es-tu ? »
« Retirez le drap blanc », dit calmement Xie Wen.
Wen Shi s’était déjà avancé. Il tira brusquement sur la housse blanche.
Un homme apparut, debout sur la base du portemanteau. À en juger par ses vêtements, il s’agissait bien de Haozi. Il avait la tête basse, le corps mou, comme dépourvu d’ossature.
Mais Wen Shi comprit aussitôt que ce n’était pas une simple impression : cet homme n’avait réellement pas d’os. En regardant de plus près, il n’était pas debout sur le portemanteau; il y était suspendu, des cintres enfoncés dans ses épaules, la pointe des pieds effleurant à peine la base.
Lorsque Da Dong accourut en trébuchant, il vit juste Wen Shi relever le visage de ce corps pendu : il n’y avait qu’une enveloppe de peau vide.
Da Dong s’effondra aussitôt au sol.
« C’est un faux », dit Wen Shi.
Da Dong ne retrouva pas immédiatement ses esprits. Il ne savait pas si Wen Shi cherchait à le rassurer ou s’il disait la vérité.
Il resta assis par terre plusieurs secondes, avant que son esprit ne se clarifie enfin et qu’il aperçoive la tache de naissance sur l’oreille gauche de cette peau humaine.
Alors seulement, il se relâcha et murmura : « J’ai eu une peur bleue. »
La tache de naissance de Haozi se trouvait sur l’oreille droite.
Quoi qu’il en soit, voir un corps ainsi suspendu restait terrifiant. Rassemblant leur courage, ils s’y mirent tous maladroitement pour décrocher cette chose, frôlant par mégarde le rideau dans un coin.
Xie Wen, l’œil vif, remarqua un petit amas de papier coincé dans une fissure près du mur. À sa couleur, il ressemblait à une page intérieure du journal. Il le ramassa, en ôta la poussière, y jeta un coup d’œil, puis le tendit à Wen Shi.
On pouvait y lire :
« 26 mai 1913, pluie
Il pleut sans cesse ces derniers temps. La maison est trop humide, les choses pourrissent facilement. Shen Manyi n’a plus pu se cacher, et Monsieur Li l’a découverte.
Hélas, il n’a vraiment pas de chance. »
Que signifiait il n’a vraiment pas de chance ?
Wen Shi fronça les sourcils et eut soudain l’impression que quelqu’un le regardait.
Mais il faisait face à la fenêtre de la pièce; il était peu probable que quelque chose soit suspendu à l’extérieur du premier étage pour l’observer.
Il leva brusquement la tête. La vitre nocturne était couverte d’une buée floue, reflétant vaguement l’intérieur de la pièce et des silhouettes indistinctes.
Wen Shi fixa cet endroit un moment, puis leva la main et ouvrit la fenêtre.
Au-dehors, il n’y avait qu’une obscurité épaisse. On distinguait vaguement des bruits d’insectes, comme dans un village reculé et désert. Une idée lui traversa l’esprit, et il se pencha vers l’extérieur.
Xia Qiao, qui se forçait à travailler malgré sa peur, sentit soudain une main se poser sur son dos.
Il sursauta violemment et s’écria : « Qui est là ? »
Il vit alors Zhou Xu pointer dans une direction et demander : « Qu’est-ce que ton frère est en train de faire ? »
Xia Qiao suivit son doigt du regard et vit son frère sauter par la fenêtre.
Il avait sauté dehors...
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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