Copper coins - Chapitre 68 - Insigne de l'Armée de Fer (Partie 3)

 

« Tu as entendu ? Qu’as-tu entendu d’autre ? »

 

Le mouvement fut fugace, un bref et subtil déplacement, puis il s'immobilisa.

Était-ce mon imagination ?

Toujours engourdi, Xue Xian fixa les plis de sa robe. Il ne prit pas la peine de regarder à l'intérieur ; il attendit simplement de voir si cela se reproduirait.

Le doux cliquetis du métal contre lui-même résonna dans la pièce par ailleurs silencieuse.

Clac.

« Ça a bougé », murmura Xue Xian en désignant sa robe du doigt avant de se tourner instinctivement vers Xuanmin.

Xuanmin avait ouvert les yeux et son regard sombre était fixé sur Xue Xian. Impossible de dire s'il venait de les ouvrir en entendant les paroles de Xue Xian ou s'il l'observait depuis un moment.

La lumière de la lampe était trop faible pour l'éclairer entièrement, laissant l'expression de Xuanmin dans une ombre sous son front. Même si Xue Xian avait pu la voir clairement, son cerveau, épuisé par une nuit de débauche, n'aurait de toute façon pas été capable de déchiffrer les émotions.

Xuanmin était probablement toujours aussi impassible.

« Quelque chose a bougé », répéta Xue Xian.

En vérité, certaines choses exigent de la modération. Trop d'excès rendent non seulement paresseux, mais aussi stupides. L'air absent de Xue Xian était inhabituel. Il avait paru relativement cohérent en racontant ce qui s'était passé, mais face à ce changement soudain, il était complètement désemparé.

Xuanmin, enveloppé d'ombre, observa Xue Xian pendant un moment avant de simplement répondre : « Mm. »

Sa voix, grave et posée dans le silence de la nuit, n'avait rien de sa dureté ni de sa froideur habituelles. Enveloppée par la douce lueur de la lampe, elle portait en elle une pointe de douceur, éveillant en Xue Xian quelque chose d'inexplicable.

Perdu dans cette sensation, Xue Xian resta immobile jusqu'à ce qu'un nouveau bruissement dans sa poche le ramène à la réalité. À cette troisième perturbation, il se ressaisit et plongea la main dans sa poche.

Le tissu intérieur était encore humide de sa transpiration précédente. Lorsqu'il en sortit une poignée de fines plaques de fer, leur surface était recouverte d'une buée de condensation.

Clac.

Tandis que Xue Xian les disposait, une autre légère vibration parcourut les plaques. Cette fois, il était certain que l'une d'elles avait bougé. Il déposa la vingtaine de plaques sur la table à côté de lui. Ses doigts fins les examinèrent sous la lumière de la lampe.

Clac.

« Je l’ai trouvé », dit Xue Xian en tapotant la coupable avant de la prendre.

« Peut-être que son ressentiment ne s'est pas dissipé », déclara Xuanmin.

Xue Xian fredonna nonchalamment en tenant la plaque à la lumière. Il plissa les yeux et la retourna pour examiner les rayures au dos. Après un long moment, il claqua la langue. « Impossible de lire. » Les marques étaient trop profondes et désordonnées, impossibles à déchiffrer – c’était encore moins possible d’identifier ce qui y était écrit à l'origine.

Xue Xian se redressa et tendit la plaque vers Xuanmin.

«Quoi ?» demanda Xuanmin.

« Prends-les. Aide-les à passer le relais. » Xue Xian désigna la pile de plaques militaires. « Vingt-huit. Il te faudra vingt-huit bâtonnets d'encens. »

Tandis qu'il parlait, la plaque qu'il tenait à la main trembla de nouveau, comme si elle tentait de lui échapper.

« Ne bouge pas », dit distraitement Xue Xian à la plaque.

Ne bouge pas…

Plus tôt, alors que Xue Xian, perdu dans le désespoir, tâtonnait maladroitement dans le brouillard, Xuanmin avait répété ces mêmes mots à plusieurs reprises. Le souvenir de la voix de Xuanmin mêlée à sa propre respiration haletante lui revint en mémoire. Il s'interrompit brusquement et, lorsqu'il reprit ses esprits, ses oreilles et ses joues étaient brûlantes. Il serra la plaque avec raideur et jeta un coup d'œil à Xuanmin.

Le regard de Xuanmin s'abaissa un instant avant de remonter pour balayer le visage de Xue Xian. Mais ses yeux se fixèrent sur la plaque plutôt que de croiser ceux de Xue Xian. Coïncidence ou évitement délibéré, cela restait incertain.

Plus tôt, une fois le brouillard dissipé, Xue Xian avait adopté un ton désinvolte pour masquer sa gêne. Après tout, malgré sa longue existence, il n'avait jamais été confronté à une telle situation. Ne sachant comment réagir, il ne put que la prendre comme une chose tout à fait banale, un simple service rendu entre amis. Avec le temps, ces souvenirs confus s'estomperaient et l'incident deviendrait peut-être un simple épisode anodin. Lui et Xuanmin pourraient alors reprendre leur dynamique habituelle, inchangée. C'était peut-être pour cela que Xuanmin avait invoqué le brouillard : pour dissimuler leurs visages, éviter de voir leurs expressions respectives, donner à l'événement l'allure d'un rêve fiévreux, sans laisser de traces inutiles.

Alors que certains mots faisaient ressurgir des souvenirs inévitables et que les émotions de Xue Xian le submergeaient, il comprit que certaines choses ne pouvaient être balayées d'un revers de main en adoptant un comportement naturel. Il examina la plaque qu'il tenait à la main avant de relever brusquement la tête. Il regarda Xuanmin.

Xue Xian, forçant un sourire, tenta de détendre l'atmosphère avec une expression faussement désinvolte. Malheureusement, il ne parvint qu'à esquisser un sourire forcé et sans conviction. Au bout d'une seconde, il abandonna.

« Cette plaque ne semble pas rancunière », déclara-t-il d'un ton neutre. « On dirait plutôt qu'elle a des comptes à régler. »

Xuanmin était soit ailleurs, soit plongé dans ses pensées. Il marqua une pause avant de revenir à la conversation. « Après avoir été scellée si longtemps dans le tombeau sous-marin, son esprit s'est en grande partie dispersé. Il n'y a pas assez de ressentiment pour qu'il se rassemble. » Xuanmin sembla réfléchir un instant, puis se leva de son coussin de méditation et s'approcha. « Donne-la-moi », dit-il en tendant la main.

Bien que Xuanmin ait observé Xue Xian un peu plus tôt, il évita son regard maintenant qu'il était proche et se contenta de prendre la plaque. Il l'enveloppa dans un talisman, murmura un sutra, puis fit tournoyer la plaque enveloppée de papier d'un geste du doigt.

La plaque émit un léger bourdonnement et vibra violemment dans sa main. Puis, une silhouette indistincte en émergea, planant juste au-dessus du sol devant Xuanmin.

Xue Xian observa la silhouette. Ses traits étaient flous, comme enveloppés de brume.

Brume…

Le visage de Xue Xian s'assombrit. Il leva les yeux au ciel, réprimant avec force toute association inappropriée avant de poursuivre son analyse.

Bien qu'indistinctes, les traits de la silhouette étaient vaguement ciselés. Il ne portait pas d'armure militaire, mais de simples robes d'hiver usées. Ses manches pendaient vides le long de son corps, sans aucun soutien. De toute évidence, des blessures aussi graves rendaient impossible le retour au champ de bataille ; sans mains, manier des armes était hors de question. Son retour au pays était inévitable. Mais pour un soldat dans cet état, le retour devait être doux-amer.

Tandis que Xue Xian l'observait, la silhouette parut surprise. Elle baissa les yeux sur elle-même, prenant un long moment pour réaliser qu'elle s’était manifestée en une forme. Puis, elle s'agenouilla devant Xuanmin et Xue Xian, s'inclinant profondément dans un salut maladroit et incomplet. Sans appui sur les mains, se relever s'avéra une tâche ardue.

« M-merci, Maître, pour votre aide », dit-il d'une voix aussi faible et indistincte que sa silhouette. Malgré tout, il semblait surpris. « Je peux parler à nouveau… », murmura-t-il. « M'entendez-vous ? »

Xuanmin le dévisagea un instant avant d'acquiescer.

« C’est toi qui as bougé tout à l’heure ? » demanda Xue Xian.

La silhouette acquiesça. « Oui. »

« Des affaires inachevées ? Ou des rancunes persistantes qui t’empêchent d’aller de l’avant ? »

La silhouette hocha de nouveau la tête, avant de la secouer aussitôt. « Non, pas de rancune, juste… »

Contrairement à un esprit ordinaire, il était un assemblage de fragments de ressentiment et d'une âme brisée. Son discours était lent et hésitant, comme s'il peinait à trouver ses mots au milieu d'une phrase. Après une pause, il parvint à dire : « Je vous ai entendus parler de partir… »

 « Tu as entendu ? » Xue Xian se figea, se rappelant sa tentative précédente d’engager la conversation. Il avait dit quelque chose comme : « Si nous avons terminé ici, rangeons et retournons à la résidence Fang. »

Mais, sérieusement… il avait entendu ?!

« Tu as entendu ? Qu’as-tu entendu d’autre ? » Le visage de Xue Xian passa successivement du noir au vert, puis au blanc. Il tourna son regard vers Xuanmin.

Xuanmin jeta un regard en arrière vers lui, puis vers l'esprit, comme s'il attendait lui aussi une réponse à la question.

Si cette satanée plaque avait été consciente tout ce temps, capable d'entendre tout ce qui se passait dehors… Xue Xian sentit son visage s'embraser comme jamais auparavant.

S'il n'y avait que lui et Xuanmin, alors, même si deux êtres marqués par les brûlures de la salive draconique commettaient un acte indicible, ils pourraient encore se comprendre dans une certaine mesure. Le Ciel le sait, la Terre le sait, toi tu le sais, moi je le sais, et personne d'autre ne le sait (NT : idiome chinois); il ne serait donc pas tout à fait impossible d'enfouir cette vérité. Mais si une tierce personne savait ce qu'ils avaient fait… Une gêne empreinte d'une ambiguïté indicible s'insinuerait alors, balayant sans effort cette prétendue « compréhension mutuelle ».

Il ne put s'empêcher de se remémorer les détails. De manière active, cette fois. Pourtant, même après avoir tout repassé en revue, les fragments de ses souvenirs restaient flous. Il ne se rappelait plus s'il avait crié sous l'effet de l'agitation ou s'il avait prononcé d'autres paroles inconsidérées.

Probablement pas, mais qui sait ? Enfin, quelqu'un pourrait savoir, mais… Xue Xian lança un regard à Xuanmin avant de se pincer l'arête du nez. Peut-être devrais-je simplement mourir. Ou me dépêcher de renvoyer ce fantôme sans tact d'où il vient.

Lorsqu'il releva les yeux, il remarqua que Xuanmin s’était légèrement décalé. Volontairement ou non, il se tenait désormais entre Xue Xian et l'esprit, comme pour dissimuler quelqu'un. Caché à la vue, Xue Xian ne pouvait plus voir le soldat, seulement le dos de Xuanmin. De même, le soldat ne pouvait plus voir Xue Xian. Cette pensée apaisa quelque peu sa gêne.

Heureusement, la réponse de l'esprit ne tarda pas : « J'étais dans le brouillard. Je n'ai repris conscience que lorsque je vous ai entendu parler de votre départ. Mais… avant de partir, pourriez-vous me rendre un service ? »

 

Traduction: Darkia1030