Copper coins - Chapitre 97 - Offrir de la douceur (Partie 4)

 

« Tu as oublié de te couvrir les yeux… »

 

Xue Xian le taquinait, tout simplement. Xuanmin ne gagnait presque jamais leurs joutes verbales. Neuf fois sur dix, il hésitait, laissant à Xue Xian le champ libre pour l'assaillir de bêtises. Il adorait voir Xuanmin se débattre, muet et exaspéré. Mais cette fois, le sort s'acharnait visiblement contre Xue Xian. À peine les mots avaient-ils franchi ses lèvres, et avant même qu'il puisse accentuer son côté débauché, qu'un grognement traître retentit de nulle part.

Xue Xian se figea. Il marqua une pause, puis décida de faire comme si de rien n'était. Il s'apprêtait à reprendre ses moqueries malveillantes lorsqu'un autre grognement se fit entendre.

Le sourire narquois de Xue Xian commença à s'estomper, alors il l'essuya brusquement et fixa Xuanmin. « Vas-y. Dis-moi que tu n'as rien entendu. »

« Tu as faim », dit Xuanmin en le démasquant calmement.

« Écoute-moi bien, âne chauve. » Xue Xian découvrit ses dents dans un sourire sinistre. « Si tu continues à parler comme ça, tu finiras par mourir seul. »

« Je te tiens. » Xuanmin le dit comme si c'était la chose la plus naturelle au monde, puis posa une main sur l'épaule de Xue Xian. « Je vais sortir. Qu'est-ce que tu veux manger ? »

Après tout, cette cabane en bambou était la sienne. Il connaissait ces montagnes — où trouver de la nourriture, où cueillir des plantes sauvages — bien mieux que Xue Xian.

« Des gens », dit Xue Xian d'un ton neutre. Comme pour se moquer de lui, son estomac gargouilla de nouveau.

« Cette montagne a tout, sauf des gens. »

Xuanmin se leva, puis chancela et retomba sur le lit. Jusqu'à présent, il avait paru calme, comme si le simple fait de se réveiller dans son corps l'avait entièrement rétabli. Xue Xian était habitué à la force de caractère du moine et y avait presque cru. Ce n'est qu'à cet instant qu'il réalisa à quel point Xuanmin était encore loin d'être complètement guéri.

Après tout, Xuanmin n'avait pas simplement fait la sieste dans ce lit. il était bel et bien mort une fois.

Xuanmin, cependant, semblait imperturbable. Assis au bord du lit, il plaça un talisman sur son cœur et reprit des couleurs. Sans plus tarder, il se releva.

« Tu as vraiment envie de manger des gens ? » demanda-t-il d’une voix calme.

Comment peut-il dire de telles inepties sans sourciller ? Xue Xian, toujours assis, attrapa le poignet de Xuanmin et le tira brusquement sur le lit. « Manger quoi ? Remonte sur ce lit, immédiatement. »

C’est alors seulement que Xue Xian comprit la faiblesse de Xuanmin. Il n’avait eu besoin d’aucune force pour le faire tomber.

« Tu as besoin de manger d'abord. La guérison peut attendre », insista Xuanmin.

« Tais-toi. » Xue Xian sortit de sa manche une guirlande de pièces de cuivre qui scintillaient sous ses doigts. « Ton oiseau me les a données. » Il agita les pièces devant Xuanmin. « Je suppose qu'elles t'appartenaient. Quand je raffinais mes os, j'ai emprunté une partie de leur pouvoir, puis j'y ai insufflé de l'esprit. Utilise-les pour récupérer. On pourra manger après. »

Les pièces que Xuanmin avait utilisées dans cette vie lui avaient été données par Zu Hong, selon une tradition parmi les précepteurs d'État. Il avait utilisé ce même jeu depuis son plus jeune âge, six ans, mais elles étaient désormais enfouies, ancrées dans les rivières et les montagnes. Elles appartenaient à une vie antérieure.

Xuanmin les prit et étudia les énergies qu'elles contenaient. La plus forte était la sienne. Celle de Xue Xian était également présente, imprégnée d'une chaleur intense. Et il restait une autre trace, ténue, comme un vestige d'un passé révolu.

Ce dernier filet d'énergie spirituelle aurait dû lui être étranger, mais ces derniers jours, il s'y était tellement familiarisé qu'il la reconnut immédiatement. Tongdeng.

« Tongdeng a dû me les donner dans ma vie antérieure », dit Xuanmin.

Xue Xian haussa un sourcil. « Dans ta vie précédente. » Il releva le menton, les yeux pétillants de malice, voire d'une sensualité plus sauvage. « Dans celle-ci, dès l'instant où tu as ouvert les yeux… tu m'appartiens entièrement. »

Xuanmin se tourna vers lui. La lumière de la lampe se reflétait dans ses yeux sombres, d'une lueur chaleureuse et rassurante. « Mm. À toi. »

La bonté qui consiste à sauver une vie est quelque chose qui ne pourra jamais être remboursée.

« Alors tu écouteras tout ce que je dirai ? » insista Xue Xian.

Xuanmin approuva d'un hochement de tête.

« Alors garde tes maigres pièces et prends soin de ton corps d'abord. » Xue Xian frappa le cadre du lit pour appuyer ses propos.

Sans prévenir, l'oiseau érudit de Xuanmin arriva en battant des ailes, un paquet de tissu serré dans son bec. Il le laissa tomber sur les genoux de Xue Xian, en répandant son contenu.

L'oiseau était un trésor. Il savait exactement comment résoudre les problèmes de son maître, car le paquet était rempli de nourriture. C'était juste… enfin…

Xue Xian jeta un coup d'œil rapide : des fruits. Que des fruits.

L'oiseau avait choisi son repas selon ses propres goûts, mais la nourriture restait la nourriture. S'il fallait convaincre Xuanmin de se concentrer sur la guérison plutôt que de nourrir Xue Xian, il n'allait pas s'en plaindre. Il renifla et tapota le front de l'oiseau. « Au moins, tu sers à quelque chose. »

Sur ces mots, Xue Xian fouilla dans le tas de fruits et prit un kaki frais, le faisant tourner nonchalamment dans sa main avant de faire un signe de tête à Xuanmin. « Je vais grignoter ça. Concentre-toi sur les soins. Tout le reste dans ces montagnes demande des efforts, et je suis trop paresseux. On ira manger un vrai restaurant en ville à l'aube. »

Finalement, Xuanmin obéit et s'installa au bord du lit pour méditer. Il avait utilisé ces pièces toute sa vie, et elles étaient de surcroît imprégnées de l'énergie spirituelle de Xue Xian. Elles accélérèrent considérablement sa guérison, et ce qui aurait dû être une blessure grave était presque guéri au matin.

Toute la nuit, de faibles bruits accompagnèrent la méditation de Xuanmin. Le craquement sec des fruits croqués par Xue Xian. Le bruissement de sa robe lorsqu'il se leva, ses pas légers. Il se dirigea vers une autre pièce, prit des livres sur des étagères en bois, puis revint. Il songea à s'installer près de la fenêtre, mais se ravisa et se laissa tomber sur le lit de bambou à côté de Xuanmin.

Lorsque Xuanmin ouvrit les yeux, voici le spectacle qui s'offrit à lui :

Xue Xian, adossé au mur, les jambes nonchalamment croisées, se tenait légèrement penché sur le côté, dans une posture qui respirait l'indolence. La pâle lumière de l'aube filtrait par la fenêtre, brodant son profil de douces teintes. Il leva paresseusement les yeux de son livre et, lorsqu'il parla, sa voix était basse et posée. « Déjà fini ? Je n'ai même pas terminé ça. »

« Mm. »

« Tu as travaillé dur toute la nuit. Tu as faim ? » Xue Xian se mit à fouiller parmi les fruits restants. « Comment fais-tu, toi, un mortel, pour résister à la faim ? » marmonna-t-il en cherchant. Il n'avait quasiment pas arrêté de manger de la nuit, et il ne restait que deux fruits : l'un était troué par un ver, l'autre était un kaki. « Le kaki est pas mal. Sucré. Tu veux y goûter ? »

Il ne restait donc plus que le kaki. L'offre alléchante de Xue Xian laissait entendre qu'il avait sauvé le fruit, alors qu'il n'avait simplement pas encore eu le temps de le manger. Quoi qu'il en soit, Xue Xian écarta le fruit abîmé et prit le kaki. Xuanmin le regarda lorsqu'il leva les yeux.

« Pourquoi me regardes tu comme ça ? J'ai du jus sur le visage ? » Xue Xian fourra le fruit dans la main de Xuanmin et lui toucha la joue du bout des doigts.

Ses paroles étaient peut-être acerbes, mais il se comportait avec une aisance déconcertante, comme s'ils avaient déjà passé d'innombrables aubes ainsi. Xuanmin eut soudain cette pensée : c'était précisément pour cela qu'il avait choisi de vivre dans cette pagode de bambou isolée. C'était pour ces moments de calme et de sérénité. Dix ans, un siècle, un millénaire… il ne s'en lasserait jamais.

Ce qui se passa ensuite aurait pu s'expliquer par de nombreuses raisons. Parce que la nuit précédente avait marqué la renaissance de Xuanmin dans une vie irrévocablement liée à Xue Xian. Parce que frôler la mort change un homme et libère certaines émotions…

Xuanmin observa Xue Xian, puis lui saisit le poignet et retira sa main de son visage. Du pouce, il essuya une goutte de jus de fruit qui avait coulé sur le menton de Xue Xian.

Une fois, deux fois, le pouce de Xuanmin effleura la peau de Xue Xian. La pression suggestive du bout des doigts sur sa peau éveilla quelque chose en lui.

Il laissa Xuanmin lui caresser le menton un moment avant de plisser les yeux et de dire d'une voix traînante : « À moins que je ne me trompe, sur la rive Heishi, tu as fait quelque chose dans mon dos. »

La réponse de Xuanmin fut chaleureuse et basse. « Quoi ? »

Xue Xian posa le livre, serra le poignet de Xuanmin pour prendre appui et se pencha. Il effleura les lèvres de Xuanmin d'un baiser, puis se laissa tomber contre le mur et reprit son livre comme si de rien n'était. « Peu importe. On est quitte. » Ses jambes croisées se balançaient d'avant en arrière comme la queue d'un chat.

Xuanmin resta silencieux un long moment avant de murmurer : « Non. »

Xue Xian s'immobilisa. « Hm ? Que veux-tu dire par non ? »

La voix de Xuanmin était grave. : « Tu as oublié de te couvrir les yeux. »

Avant que Xue Xian puisse réagir, la main de Xuanmin lui couvrait déjà les yeux. La vision de Xue Xian sombrant dans l'obscurité, il eut le souffle coupé. Il ne voyait absolument rien.

Puis, Xuanmin l'embrassa.

 

Traduction: Darkia1030

 

 

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