Buddha - Chapitre 13 - La chute dans l'abîme
Derrière la lourde porte semblait s’ouvrir un autre monde : une lumière tamisée, une musique languide. Sous le halo violet-bleu des néons, un homme imprégné de décadence et de corruption faisait tourner un verre à cocktail dans sa main, laissant le liquide ambré se déverser lentement dans un autre verre.
« Ne restez pas là à bavarder, buvez donc. Allez, levons tous nos verres ensemble. »
Le jeune maître leva son verre. Bien que ses paroles s’adressent à l’ensemble de l’assemblée, son regard, lancé du coin de l’œil, demeurait fixé sur la jeune femme assise à ses côtés.
« Ah, au fait, laissez-moi vous la présenter. » La main de l’héritier se posa légèrement sur l’épaule de la jeune femme. « Voici Tang Xiaowan, une nouvelle employée administrative de notre entreprise. Elle fait le même genre de travail que ce directeur… ah oui, le directeur You. »
Il la poussa doucement vers l’avant. « À partir de maintenant, tu devrais apprendre davantage auprès du directeur You. Regarde comme il a été vif d’esprit à l’instant, comme il a su gérer la situation avec aisance. »
Clang ! Le son net d’un verre reposé sur la table résonna doucement.
Ce n’était pas un bruit fort, et pourtant, pendant un bref instant, l’air dans le salon privé sembla se figer.
Fan Xiao s’enfonça lentement dans le large canapé, croisant ses longues jambes. Il regarda l’héritier avec des yeux souriants.
La musique continuait de s’écouler, paisible, comme si elle était devenue le seul son existant encore dans la pièce.
Fan Xiao avait bien des manières de sourire ; mais celle-ci était d’un genre que You Shulang n’avait encore jamais vu.
Son expression paraissait nonchalante, presque désinvolte, et pourtant l’oppression soudaine qu’il dégageait était impossible à ignorer.
Le jeune maître, habitué depuis toujours aux flatteries et aux indulgences, paraissait désormais bien embarrassé. Toutefois, ses relations avec Fan Xiao reposant sur des intérêts commerciaux, il n’eut d’autre choix que de forcer un sourire et de se tourner vers You Shulang pour s’excuser. « Regardez-moi parler… Directeur You, je vous prie de ne pas le prendre à cœur. »
You Shulang ne s’était pas attendu à ce que Fan Xiao affiche aussi ouvertement son mécontentement en sa faveur. Dire qu’il n’en était pas touché aurait été mensonger. Il jeta un regard vers Fan Xiao, une gratitude silencieuse scintillant dans ses yeux.
Involontairement entraîné dans cette tempête, il lissa son front, laissa apparaître un léger sourire et détourna le regard de Fan Xiao. Son ton redevint léger, comme si rien ne s’était produit : « En réalité, ce que le vice-président Xue a dit n’est pas faux. Dans le travail administratif, le devoir premier est le service. Savoir quoi faire, et dans quel contexte, doit toujours être clair dans son esprit. »
Ses paroles, ni obséquieuses ni arrogantes, étaient empreintes de sincérité et de tact. Elles permirent à l’héritier de sauver quelque peu la face, et son expression s’adoucit.
Le regard de You Shulang se posa ensuite sur la jeune femme. Il poursuivit d’une voix calme: « Xiaowan, c’est bien cela ? Puisque ton supérieur m’a demandé de te guider un peu, je vais donc, aujourd’hui, me permettre de te donner quelques conseils. »
Sans se presser, il se leva et alla s’asseoir à ses côtés. Sur la table, il trouva un verre vide, dévissa une bouteille d’eau minérale et en remplit le verre à moitié. « Pour offrir un service de qualité, il faut d’abord rester lucide. Si tu te saoules, qui s’occupera de ton supérieur ? »
L’homme approcha le verre d’eau minérale de la jeune fille. Un léger sourire effleurait ses lèvres fines. « La première règle pour le personnel administratif qui accompagne des banquets, c’est simple : si tu ne tiens pas l’alcool, ne bois pas. »
Les yeux de la jeune fille se remplirent de reconnaissance. You Shulang tourna ensuite son regard vers le jeune maître, dont l’expression était visiblement contrariée.
« Mais notre Xiaowan, elle, tient très bien l’alcool ! Elle peut boire avec vous tous et, en même temps, veiller sur moi, son patron. »
Le jeune maître posa une main sur l’épaule de la jeune fille, se pencha pour la fixer droit dans les yeux et ajouta d’une voix froide : « N’est-ce pas, Xiaowan ? »
Le corps de la jeune fille se raidit davantage encore. Elle hésita longuement, se tordant les mains, avant de finir par hocher légèrement la tête sous le regard presque oppressant du jeune maître.
« Voilà, c’est mieux comme ça. »
D’un geste du poignet, l’homme fit glisser le verre d’eau le long de la table en verre. Il partit en dérapant sur toute la longueur, des ondulations frémirent à la surface et, dans un éclaboussement sec, la moitié de l’eau se renversa hors du verre.
« Allez, on trinque ! »
Lorsque l’héritier leva son verre, Fan Xiao observait You Shulang depuis le début — plus exactement, son regard ne l’avait pas quitté une seule seconde.
À cet instant, l’expression du directeur You demeurait calme, inchangée, ce masque de maîtrise toujours intact malgré la tempête. Pourtant, sa main chercha une cigarette. Il baissa les yeux et la glissa entre ses lèvres… sans l’allumer.
Même avec la cigarette coincée à la bouche, ses mots restèrent parfaitement clairs. Fan Xiao l’entendit dire : « Boire sans rien faire, quel intérêt ? »
Il releva les yeux, un sourire s’épanouissant sur son visage. « Et si on jouait aux cartes ? Le perdant boit. »
« D’accord. »
Fan Xiao fut le premier à répondre, étirant volontairement ses mots d’un ton lent et posé.
Shi Lihua, qui suivait la scène depuis le côté avec jubilation, cligna des yeux de surprise avant de s’écrier à son tour : « Des cartes, des cartes ! On aurait dû jouer depuis longtemps !»
L’héritier, remarquant que la jeune fille reposait une fois de plus son verre intact, s’assombrit. « Très bien alors. À quoi on joue ? Et quelles sont les règles pour boire ? »
« Que diriez-vous de Suo Ha ? » (NT : jeu de cartes de type poker)
You Shulang fit claquer son briquet et inclina légèrement la tête pour allumer sa cigarette. Ses longs doigts, aux phalanges bien dessinées, jouèrent un instant avec le briquet doré et gaufré avant qu’il ne le range dans sa poche, une fois l’accord obtenu. Retirant la cigarette de ses lèvres, il la tint entre deux doigts et tendit la main vers le panier de jeu pour en sortir un jeu de cartes.
Ce ne fut qu’en le voyant battre les cartes avec aisance que Fan Xiao comprit que You Shulang savait réellement jouer. Ses doigts fins, paraissant encore plus pâles sur le plateau noir, se mouvaient avec une précision impeccable. Après trois mélanges nets et rapides, il coupa le paquet d’une seule main, balaya la pièce du regard et demanda d’une voix légère : « Qui joue ? »
Dans ce monde où le rang et le statut dictaient tout, la hiérarchie était immédiatement visible. Dans le salon privé, à part Fan Xiao, Shi Lihua et l’héritier, personne n’osa s’avancer. You Shulang comprit aussitôt et fit glisser le paquet devant chacun d’eux pour qu’ils le coupent à leur tour.
« Xiaowan joue aussi. » L’héritier lança cette phrase comme une bombe en coupant les cartes.
La main qui distribuait s’arrêta. You Shulang leva les yeux vers la jeune fille. « Tu sais jouer ? »
Elle acquiesça : « Le vice-président Xue me l’a appris. »
You Shulang ne répondit rien. Il se contenta de dégager la table et commença à distribuer. Seul Fan Xiao remarqua la légère marque circulaire laissée sur le filtre de la cigarette serrée entre ses dents…
Sous les encouragements et les quolibets de la foule, Shi Lihua enchaîna quatre petits verres de rhum. Il adorait la douceur onctueuse de cet alcool, mais son contrecoup était redoutable. À présent, il était déjà bien éméché.
« Putain, pourquoi je perds toujours, moi ? » Il vida le dernier verre d’un trait, puis le reposa brutalement sur la table avant de compter à voix haute : « Fan Xiao en a bu quatre. Le directeur You, deux. Et toi, vieux Xue, combien ? »
L’héritier s’affala contre le dossier du canapé, les bras étendus, et renifla avec dédain.
« Peu importe combien j’en ai bu. Ce qui compte, c’est que notre Xiaowan n’en a pas bu un seul. »
Sur le support en bois finement ouvragé à côté de la jeune fille reposaient huit petits verres d’un alcool brun et trouble — ceux-là mêmes qui avaient été trafiqués quelques instants plus tôt.
« Quelqu’un formé par le vice-président Xue a forcément à la fois de grandes compétences et une chance exceptionnelle. » You Shulang plaça le compliment au moment opportun.
« Laissez-moi distribuer cette fois. » L’héritier détendit ses épaules, s’enfonçant davantage dans son siège en tendant la main vers les cartes. « Je ne vais pas continuer à importuner le directeur You. »
Alors que You Shulang s’apprêtait à refuser, quelqu’un, près du jeune maître, lui tendit un jeu de cartes neuf. L’homme les prit, les mélangea et les coupa, puis lança à You Shulang un regard indéchiffrable avant de distribuer.
Un tour plus tard, la jeune fille perdit.
L’héritier frotta lentement le diamant à son oreille gauche en soupirant longuement, tandis que son regard glissait déjà vers la poitrine généreuse de la jeune fille.
Elle leva le verre et l’approcha de ses lèvres.
L’héritier haussa les sourcils. Le garçon aux cheveux verts siffla. Shi Lihua promena des regards excités autour de lui, tandis que Fan Xiao fixait obstinément You Shulang.
La jeune fille inspira profondément et leva lentement le poignet…
« Attends. » La voix qui l’arrêta appartenait à l’homme raffiné assis à ses côtés. « Comment pourrait-on laisser une jeune femme boire seule ? »
You Shulang sourit en levant son propre verre, le faisant tinter doucement contre le sien. «Je bois avec toi. »
« Et encore une chose… » Son regard s’approfondit soudain, tandis que ses lèvres gardaient un sourire limpide. Une lueur traversa ses yeux, les rendant plus sombres, plus insondables encore qu’à l’ordinaire. « Si quelqu’un à table est ivre et insiste pour boire un toast bras croisés avec toi, en tant qu’assistante, que dois-tu faire ? »
La question sembla flotter sans ancrage. La jeune fille le regarda, déconcertée, tout comme les autres. Mais l’instant suivant, ils entendirent You Shulang reprendre d’un ton doux :
« Considère ça comme mon excès de zèle pédagogique. Ce soir, laisse-moi te donner une leçon. »
Il prit le verre des mains de la jeune fille et le reposa sur le support en bois, puis échangea discrètement le plateau placé devant elle avec le sien.
Le verre de vin qui appartenait à l’origine à la jeune fille se retrouva ainsi dans la main de You Shulang. « Tu peux dire qu’un toast bras croisés n’est pas très pratique, mais que tu es prête à échanger les verres pour boire. De cette façon, cela ne gêne pas le travail et tu n’offenses pas l’invité. En règle générale, si un homme a un minimum de décence, il n’insistera pas davantage après ça. »
« Compris ? » You Shulang tinta une nouvelle fois son verre contre le sien. L’éclat de ses yeux semblait fendre la lourde brume qui stagnait dans la pièce.
Fan Xiao pinça les lèvres. Il sortit de sa poche une boîte d’allumettes, en coinçant un angle entre deux doigts, et la fit tourner encore et encore.
Shi Lihua, qui faisait du tapage depuis le début, se tut soudain. Il regarda You Shulang avec incrédulité, puis, en apercevant la boîte d’allumettes que Fan Xiao retournait sans cesse entre ses doigts, son expression devint encore plus stupéfaite.
Fan Xiao est agité ? Fan Xiao est vraiment en train de s’énerver pour son propre «divertissement » ?
Avant qu’il n’ait le temps d’y réfléchir davantage, la main de You Shulang glissa brusquement, renversant un verre d’alcool. Le parfum de l’alcool se répandit aussitôt, et le liquide brun éclaboussa sa chemise blanche, s’y infiltrant rapidement.
Il épousseta ses vêtements d’un geste et, légèrement rougi, laissa échapper une excuse embarrassée : « Désolé. »
Il saisit un autre verre, mais avant qu’il ne touche ses lèvres, la voix froide de l’héritier l’interrompit : « Directeur You, cette fois, tâchez de ne pas en renverser. »
Les longs cils de You Shulang frémirent deux fois. Lentement, le coin de ses lèvres se releva, laissant éclore un sourire. Dans la pénombre, on aurait dit une perle luisant à travers la brume, diffusant une clarté pure et cristalline.
D’un mouvement souple du poignet, il vida le verre d’un trait. Tandis que sa pomme d’Adam ondulait au rythme de la déglutition, Shi Lihua entendit le craquement sec de la boîte d’allumettes broyée dans la main de Fan Xiao.
Au total, You Shulang but quatre verres. Après avoir vidé le dernier, il le reposa doucement, se leva avec calme et, arborant son sourire habituel, déclara qu’il devait s’absenter un instant.
Cette fois, même le regard de l’héritier laissait transparaître une pointe d’admiration. Riant légèrement, il fit un geste exagérément respectueux de la main : « Allez-y, allez-y. »
Sans se presser, stable et maître de lui, You Shulang ouvrit la lourde porte d’un bras assuré. Ce ne fut que lorsque la porte se referma lentement derrière lui que son regard se fit glacial. Il se dirigea d’un pas rapide vers les toilettes……
Des doigts fins appuyèrent sur la chasse d’eau. Le bruit de l’eau emplissait l’espace. You Shulang se redressa lentement, tira quelques mouchoirs et s’essuya le coin de la bouche.
En poussant la porte de la cabine, il leva les yeux — et vit Fan Xiao adossé au lavabo, une cigarette aux lèvres.
« Tu as trop bu ? » Il retira la cigarette et lui tendit une bouteille d’eau.
« Mm. » You Shulang s’avança pour la prendre, se rinça la bouche au lavabo, puis s’aspergea le visage d’eau.
Se redressant, il jeta le mouchoir utilisé dans la poubelle. « Ce soir… je ne me sens pas très bien, je vais rentrer plus tôt. » Il ajouta avec un sourire : « Amusez-vous bien. »
Fan Xiao écrasa la cigarette qu’il venait d’allumer : « Je vais t’accompagner. »
« Pas besoin. »
« Allez. » L’homme passa devant You Shulang, ne lui laissant que la vision de son dos large et élancé.
Chaud. Étouffant.
Une flamme monta brusquement dans son corps.
Sa respiration devint de plus en plus lourde. Aux côtés d’un homme qu’il connaissait depuis moins de six mois, You Shulang bascula tête la première dans l’abîme du désir……
Traduction: Darkia1030
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