Buddha - Chapitre 7 - Comparaison des tailles.

 

En raison de sa relation préalable avec Fan Xiao, la place de You Shulang fut déplacée de l’extrémité de la salle de conférence pour être installée juste à côté du directeur de l’usine — une position qui le mit aussitôt mal à l’aise, car il n’avait pratiquement rien à voir avec les discussions commerciales centrales.

Pour aggraver encore les choses, Fan Xiao ne cessa de l’impliquer par de petites interactions au cours de la réunion, donnant l’illusion que You Shulang exerçait une certaine influence sur ses décisions d’investissement. Cela lui donna mal à la tête — sous ses réponses calmes et élégantes, il grinçait simplement des dents, se forçant à jouer le jeu.

Il tint à grand-peine jusqu’à la fin de la réunion, mais la situation s’envenima de nouveau aussitôt après. Lors du banquet qui suivit, il se retrouva encore une fois assis à côté de Fan Xiao. De l’autre côté se trouvaient plusieurs directeurs adjoints responsables de différents départements de l’usine pharmaceutique. You Shulang connaissait trop bien la ténacité et la ruse de ces « vieux employés » des anciennes entreprises d’État, surtout après la réforme structurelle — il avait l’impression d’être assis sur un lit d’épines.

« Président Fan, notre société Bohai Pharmaceutical était autrefois une entreprise d’État, mais nous avons été transformés en société à responsabilité limitée l’an dernier. Nous détenons encore un grand nombre de numéros d’autorisation de médicaments, mais nous n’arrivons tout simplement pas à les convertir en revenus réels. En fin de compte, le problème reste un manque d’investissement en capital et des stratégies de vente dépassées. »

Fan Xiao fit tournoyer son verre entre ses longs doigts effilés et répondit lentement :
« Je ne suis pas particulièrement intéressé par la distribution de médicaments sur ordonnance de votre entreprise. Ce qui m’intéresse, en revanche, c’est le segment des produits de santé — les médicaments sans ordonnance, en vente libre. »

Il sortit la proposition de projet de Bohai Pharmaceutical et tourna les fueillets jusqu’à la dernière page. « Parmi les autorisations que vous avez listées, celle-ci — la solution buvable Shuxin (NT : litt. apaisant le coeur) de Ciwujia (NT : ginseng sibérien)— est-elle actuellement en production ou laissée en sommeil ? »

« Ce produit n’a pas encore été mis en production », répondit le directeur Liu.

Fan Xiao reposa le dossier et esquissa un sourire teinté de regret. « Nous sommes tous des initiés ici. Vous connaissez sûrement les chiffres de vente annuels du liquide oral Anxin produit par une certaine entreprise pharmaceutique — et à quel point il stimule les ventes de leurs autres produits. Pour parler franchement, directeur Liu, vous tenez un bol de riz en or dans vos mains et vous continuez pourtant à mendier. »

Le visage du directeur Liu se figea un instant. Puis, comme soudainement éclairé, il se tapa le front, les yeux brillants d’enthousiasme. Il ordonna aussitôt à You Shulang de servir du vin à Fan Xiao.

« Président Fan, si vous êtes réellement optimiste à propos de ce médicament en vente libre, nous pouvons refaire la proposition de projet et vous la soumettre à nouveau — qu’en dites-vous? »

Fan Xiao ne répondit pas directement à la proposition du directeur Liu, et ne prit pas non plus la pose du grand investisseur inaccessible. À moitié plaisantant, à moitié sérieux, il déclara : « D’ordinaire, c’est moi qui verse le vin pour Shulang — comment oserais-je aujourd’hui lui donner ce genre de travail ? »

You Shulang resta un instant stupéfait. Les paroles de Fan Xiao ne lui faisaient absolument pas honneur — c’était tout simplement le mettre dans une situation très délicate.

Et, comme prévu, dès l’instant suivant, des voix acides et mal intentionnées s’élevèrent autour de la table : « Le directeur You a donc un ami aussi compétent — pourquoi ne nous l’avez-vous pas présenté plus tôt ? »

« Cette coopération entre Pinfeng Venture Capital et Bohai Pharmaceutical est due au directeur You. »

« Je propose que le directeur You prenne la tête du projet OTC (NT : over the counter, médicaments en vente libre). Il est diplômé en médecine ; le laisser au poste de directeur de bureau serait un véritable gaspillage de talent. »

Chaque phrase sonnait comme un compliment, mais portait en réalité une pointe de moquerie.

You Shulang s’enfonça légèrement dans son fauteuil, conservant une posture calme et élégante.
Il baissa la tête, esquissa un sourire empreint d’autodérision et répondit : « Je n’ai pas autant de compétences. »

Cela aurait dû être une remarque anodine, la manière idéale de clore le sujet précédent. Malheureusement, Fan Xiao intervint aussitôt : « Comment le directeur You pourrait-il savoir que cela ne fonctionnera pas s’il n’essaie pas ? »

« … »

Prenant une profonde inspiration, You Shulang releva lentement les paupières. Ses doigts fins saisirent le verre de vin posé sur la table. Les verres étaient assez grands — exactement trois verres par bouteille. Il fit tinter le sien contre celui de Fan Xiao et déclara, avec un soupçon de gravité : « Concernant l’investissement, je demande humblement à Monsieur Fan de bien vouloir favoriser notre Bohai. »

« Bien entendu. » Fan Xiao vida son verre d’un trait.

You Shulang se leva ensuite et se rendit aux toilettes. Juste au moment où il baissait la fermeture éclair de son pantalon, quelqu’un apparut à côté de lui. Un coup d’œil rapide lui apprit qu’il s’agissait de Fan Xiao. Lui aussi avait ouvert sa braguette, mais son regard ne se posa pas sur le mur blanc comme on aurait pu s’y attendre ; au contraire… il glissa vers le bas, en direction de You Shulang.

Après l’avoir observé un instant, il laissa échapper un sifflement et dit avec un sourire : «Plutôt impressionnant. »

Le filet régulier fut brusquement interrompu par un léger sursaut. You Shulang mordit légèrement sa lèvre inférieure. Il choisit de ne pas riposter par un regard. À la place, une fois terminé, il remonta la fermeture de son pantalon et sortit de la pièce sans dire un mot.

Après l’avoir provoqué jusqu’à frôler une véritable réaction, Fan Xiao releva enfin les yeux. Un seul mot glissa nonchalamment de ses lèvres : « homo. »
Même en se soulageant, il savourait encore le souvenir de cette expression fugace sur le visage de You Shulang — un éclair de honte mêlée de colère — jusqu’à ce qu’une pensée troublante surgisse, lui faisant froncer les sourcils.

Comment peut-on seulement utiliser quelque chose d’aussi gros ? Ça ne fait pas mal ?

Sortant de la cabine intérieure, Fan Xiao alla se laver les mains. Lorsqu’il leva les yeux, le miroir lui renvoya une silhouette familière — You Shulang. Il se tenait près d’une poubelle en acier inoxydable étincelante, une cigarette entre les doigts, laissant échapper une fumée épaisse et languissante. La mèche sur son front était encore légèrement humide ; on aurait dit qu’il venait de s’asperger le visage d’eau.

Après s’être séché les mains, Fan Xiao se retourna et s’adossa négligemment au support de lavabo. Il sortit une cigarette de son étui et la coinça entre ses lèvres. Abritant la flamme d’une allumette dans le creux de sa main, il se pencha et inspira profondément lorsque la pointe de sa cigarette s’embrasa.

Quand il expira lentement, la fumée se mit à onduler dans l’air. À travers ce voile délicat et flottant, son regard glissa de nouveau vers You Shulang — cette fois en descendant, avant de se retirer.

« Quoi, t’en as jamais vu d’aussi gros ? » La voix de You Shulang était rauque et basse, encore chargée de l’âpreté laissée par l’alcool fort.

Les mots étaient crus, impolis, en total décalage avec le comportement habituel du directeur You. Mais ceux qui le connaissaient savaient bien que, s’il était toujours doux et courtois, il n’était ni faible ni quelqu’un qu’on pouvait intimider à loisir.

Fan Xiao laissa échapper un léger rire. Sa colonne vertébrale se détacha paresseusement du comptoir et il s’avança vers You Shulang, pas à pas.

Les toilettes étaient vastes — presque luxueuses — et pourtant, trois pas suffirent pour qu’il se retrouve devant lui. En quelques enjambées à peine, il était déjà si proche que leurs chaussures se frôlaient presque. Mais il ne s’arrêta pas là ; il se rapprocha encore, frôlant presque le corps de You Shulang.

Instinctivement, You Shulang se pencha en arrière, l’alerte clairement lisible dans son regard. Le bras de Fan Xiao se posa lâchement autour de ses épaules, et il lui murmura à l'oreille : « Ne bouge pas. Fais attention à ne pas tomber. »

Une légère odeur d’alcool flottait dans l’air. Dans la chaleur du souffle de Fan Xiao, You Shulang reconnut cette saveur familière sur ses propres lèvres et dans ses narines — comme si tous deux avaient partagé quelque chose, mêlé dans un échange étrange et intime. C’était chaotique, ambigu. Il ne comprenait pas pourquoi une pensée aussi étrange, presque sensuelle, lui traversa l’esprit, et finit par la balayer sommairement et avec irritation, l’attribuant au fait qu’il n’avait pas vu Lu Zhen depuis plus de quinze jours, et qu’il n’avait connu aucun exutoire à son désir accumulé depuis tout aussi longtemps.

Ses cils frémirent deux fois de suite. Il retira la cigarette de sa bouche, prêt à repousser l’homme qui recouvrait déjà la moitié de son espace.

Pop.
Un léger claquement sec fendit l’air et parvint à son oreille. Le son était discret — presque imperceptible en temps normal — mais ici, il résonna avec une netteté saisissante. You Shulang tourna légèrement la tête et baissa les yeux. Dans la fente à mégots de la poubelle en acier poli, à côté de lui, reposaient les restes calcinés d’une allumette consumée.

« …… »

You Shulang réalisa soudain qu’il avait réagi de manière excessive. En raison de son orientation sexuelle, il avait toujours été réticent aux contacts physiques dépassant la simple politesse sociale. C’était précisément pour cela que le geste de Fan Xiao venait de provoquer chez lui une réaction aussi vive. Heureusement, il avait réussi à retenir sa main avant de réellement repousser l’autre.

Ce qui le surprit, en revanche, fut que même après avoir jeté l’allumette, Fan Xiao ne recula pas immédiatement pour rétablir une distance entre eux. Compte tenu de leur différence de taille, ses lèvres se retrouvèrent exactement au niveau de l’oreille de You Shulang.

« J’en ai vu de plus gros, » murmura-t-il. L’odeur de l’alcool mêlée à celle du tabac, riche et virile, envahit chaque parcelle des sens de You Shulang. « Le mien. »

« ! »

You Shulang se redressa brusquement pour fixer Fan Xiao. Ils étaient trop proches — en bougeant, ses lèvres effleurèrent légèrement la ligne acérée de la mâchoire de l’autre homme.

Il était certain que Fan Xiao n’était pas homosexuel. Mais alors, comment expliquer cette phrase, si manifestement provocatrice ?

L’homme dans son champ de vision étira lentement les lèvres en un sourire. Puis, enfin, il prit un peu de distance, expira un nuage de fumée et dit avec ce même charme nonchalant : « Je t’ai fait un compliment. Tu ne comptes pas me le rendre ? »

Comparer les tailles ? Une bouffée d’agacement se noua dans la poitrine de You Shulang, mais en apparence, il joua le jeu de cette joute verbale entre hommes adultes. « La prochaine fois, je te rendrai la pareille. »

Fan Xiao, qui connaissait parfaitement l’orientation sexuelle de You Shulang, haussa un sourcil, admirant intérieurement à quel point il incarnait sans faille le rôle de l’hétérosexuel.

« Tu es encore fâché à cause de ce que j’ai dit à table tout à l’heure ? » demanda Fan Xiao, changeant de sujet.

You Shulang était mûr et mesuré — dans ce genre de situation, même si la colère montait, il ne pouvait jamais se permettre de l’exprimer ouvertement. Il écrasa sa cigarette, détourna le regard et répondit d’un ton doux : « Le président Fan m’a tellement mis en valeur… comment pourrais-je me mettre en colère ? »

« Puisque je vais investir de toute façon, pourquoi ne mettrais-je pas le directeur You sur un piédestal ? »

En entendant cela, You Shulang se tourna vers lui, sincèrement surpris. « Tu vas vraiment investir ? »

« Oui. Le solution buvable Shuxin a un énorme potentiel. »

« Alors… »

« Alors, quand nous retournerons tout à l’heure, le directeur You ferait bien de jouer un peu la comédie pour faire taire définitivement ces types sans cervelle. »

« Tu es vraiment… »

You Shulang secoua la tête, les lèvres incurvées en un sourire silencieux, tandis que dans l’air entre eux flottait encore cette légère odeur de fumée imprégnée de rouge à lèvres…

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

 

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