Buddha - Chapitre 80 - Je t’en supplie, sauve-moi une fois de plus.

 

Le baiser brûlant remonta le long du visage, de la clavicule à la pomme d'Adam, puis à la mâchoire, et recouvrit enfin le coin des lèvres.

You Shulang sentit l’humidité sur ses lèvres et inclina légèrement la tête, laissant toute cette ardeur se perdre dans le vide.

« Fan Xiao, je crois maintenant ce que tu dis. » La voix de l’homme était lente et posée, mais aux oreilles de Fan Xiao, elle résonnait comme en désordre, aussi brisée qu’une plume emportée par le vent. « La mort est peut-être la meilleure des rédemptions. »

Sa respiration se figea. Fan Xiao exerça soudain une forte pression avec la main qui tenait le poignet de You Shulang.

Il se redressa lentement et regarda You Shulang à une demi-longueur de bras, pour constater qu’en dépit de tous ses préliminaires, le regard de l’homme demeurait vide et indifférent.

« Quand j’ai appris le suicide de Shen Gujiu, en plus du choc, j’ai pensé qu’il était un lâche. » You Shulang releva brièvement le coin des lèvres, figeant une expression de tristesse. « Mais aujourd’hui, je comprends qu’après avoir perdu tout espoir, il ne reste plus que la lâcheté. »

« Shulang… tu… »

La peur, telle une crue incontrôlable, submergea instantanément Fan Xiao. Il serra précipitamment You Shulang dans ses bras, l’étreignant de toutes ses forces, espérant chasser sa panique grâce à la chaleur de ce corps et au battement de ce cœur.

Mais cela ne servit à rien. Même avec l’homme contre lui, Fan Xiao avait toujours l’impression que You Shulang se trouvait à des milliers de kilomètres, perché en haut de marches vertigineuses, au bord de l'effondrement.

« Ce que j’ai dit n’était que du charabia, ça n’avait aucun sens… N’étais-tu pas en désaccord avec moi avant ? N’as-tu pas dit que tant qu’on est en vie, il y aura toujours quelqu’un pour te dire que ce monde n’est pas si mauvais, qu’il est même plutôt beau ? »

Fan Xiao crut entendre le bruit des vagues, cette nuit-là, lorsqu’ils étaient assis côte à côte sur la plage.

La brise marine, humide et salée, soulevait doucement les cheveux de You Shulang. Il lui avait tendu la main avec un regard doux.

« Fan Xiao, pourquoi t’obstines-tu à rouvrir tes blessures encore et encore ? Si nous ne pouvons pas voir la mer, alors allons nous reposer… Fermons les fenêtres, verrouillons les portes, et ainsi nous n’entendrons plus ce maudit bruit des vagues. »

La brise agitait sa chemise, et sous la lune éclatante, Fan Xiao avait rencontré la personne qui lui dirait que le monde n'était pas si mal après tout.

Mais à ce moment-là, tout ce qu’il voulait, c’était salir You Shulang, se l’approprier, l’emprisonner comme sa propriété exclusive !

Cette personne qui, après avoir traversé d’innombrables épreuves, restait encore chaleureuse et lumineuse ; la seule à lui dire : « N’aie pas peur, je suis là » ; cet être fort et tenace, qui ne craignait rien…

Il l'avait tué de mes propres mains…

À présent, la voix de You Shulang était semblable à un cerf-volant dont on aurait coupé la ficelle : « Ce monde… j’ai fait de mon mieux, mais cela n’a servi à rien. »

Fan Xiao resta silencieux.

Le désespoir d’être abandonné par le monde entier le submergea de nouveau. Fan Xiao eut presque envie de fuir. Serrant les dents pour contenir son désespoir, il se retourna vivement et sortit du lit. Il ne voulait pas effrayer You Shulang, mais l’eau de mer avait déjà monté sous ses pieds.

Fan Xiao chancela et poussa la porte du débarras, se précipitant dans l’obscurité, coupant tout lien avec la réalité.

Lorsqu’il reprit conscience, dans sa vision trouble, You Shulang se tenait devant la porte du débarras, à contre-jour.

Sa main reposait encore sur le panneau de la porte, et une longue ombre s’étirait sur le sol. Fan Xiao s’approcha instinctivement de cette ombre, comme si cela pouvait le rapprocher de You Shulang.

« C’est une nouvelle manœuvre ? De l’automutilation ? Tu paries sur le fait que j’ai le cœur tendre ? » You Shulang avança pas à pas, s’accroupit devant Fan Xiao, observa le sang sur son visage et déclara froidement : « Mais en réalité, si tu mourais, je vivrais peut-être un peu plus facilement. »

Il se leva et sortit, laissant derrière lui une phrase : « Le bruit des chocs contre le mur est vraiment agaçant. »

Fan Xiao se releva lentement en s’aidant du mur. Il portait encore la chemise et le pantalon vestiges de leurs ébats un instant plus tôt. Il s’avéra que You Shulang aimait cela autrefois, mais à présent, il n’y prêtait plus aucune attention.

Il reprit son souffle un moment, puis, lorsque le vertige s’atténua, il supporta la douleur et sortit du débarras.

La lumière était allumée dans la pièce. You Shulang versait du vin rouge dans un verre.

Fan Xiao s’approcha et s’assit. Il sortit d’abord quelques mouchoirs pour essuyer le sang sur son visage, puis tapota doucement la table en marbre du bout des doigts pour indiquer qu’il voulait du vin.

You Shulang lui tendit un verre. Fan Xiao le remercia poliment. Ils se comportaient comme si rien ne s’était passé : l’un couvert de sang, l’autre restant impassible.

Fan Xiao prit une gorgée de vin, chassa les dernières illusions et dit lentement : « Shulang, je suis quelqu’un qui ne supporte pas la “bonté”. Je crois seulement que la nature humaine est mauvaise. La gentillesse des gens est toujours motivée par une récompense, ou bien elle ne va pas à l’encontre de leurs propres intérêts. Dès que les intérêts personnels sont en jeu, personne ne peut être réellement bon envers qui que ce soit. »

Le sang de la blessure continuait de suinter lentement. Une goutte glissa le long de sa mâchoire et tomba sur le plateau blanc à la texture granuleuse, s’y brisant comme une fleur étrange.

« Quand je t’ai rencontré pour la première fois, je t’ai trouvé hypocrite et j’ai pensé que tu cherchais à me mettre dans l’embarras. J’ai utilisé beaucoup de coups bas et je t’ai tendu des pièges derrière ton dos. Plus tard, j’ai peu à peu senti que tu étais vraiment quelqu’un de bien, juste un peu présomptueux.Tu te mêlais de tout et t’inquiétais pour tout. Maintenant que j’y repense, j’étais déjà attiré par toi à ce moment-là, mais égoïstement, je voulais seulement que tu prennes soin de moi et que tu sois gentil avec moi. »

Il sortit une cigarette et la coinça entre ses lèvres tachées de sang, ressemblant à un chasseur de cadavres cruel et séduisant tout droit sorti d’un monde apocalyptique.

Il alluma la cigarette, éteignit l’allumette, puis reprit : « J’ai été attiré par toi, et peu à peu, je n’ai plus pu te quitter. Mais je refusais d’admettre que j’étais tombé amoureux de toi, de quelqu’un comme toi, le type de personne que je détestais le plus autrefois. Alors je n’ai pu que… te faire porter tout cela et te faire souffrir encore et encore. »

« J’ai fait beaucoup de choses qui t’ont blessé et j’ai dit beaucoup de choses que je ne pensais pas. Je croyais que si je pouvais te mettre dans mon lit et apaiser l’agitation dans mon cœur, je pourrais ensuite te quitter en douceur et reprendre ma vie comme avant. »

Fan Xiao leva la tête et expira une bouffée de fumée. Elle s’éleva lentement, se dilua dans l’air, puis se dissipa.

« Quand mes mensonges ont été révélés un à un et que tu as découvert toutes mes manœuvres honteuses… Shulang, ce n’est pas que je refuse d’assumer la fin de la partie, c’est simplement que j’ai vraiment paniqué. »

« Je ne m’attendais pas à être aussi triste, à me sentir aussi vide à l’intérieur. J’ai l’impression d’avoir été à nouveau abandonné par ce monde. La chaleur que je venais d’obtenir, la joie que j’avais ressentie, les jours animés… tout a disparu. » La main de Fan Xiao, qui tenait la cigarette, tremblait légèrement. « Mon amour est parti. »

Il tira une longue bouffée. « Pour te forcer à revenir vers moi, je t’ai menacé encore et encore, aggravant mes crimes. J’étais vraiment un salaud. Maintenant que j’y pense, j’ai envie de me gifler moi-même ! »

Il écrasa sa cigarette, se leva, s’approcha lentement de You Shulang, se pencha légèrement et fixa de ses yeux rougis la personne gravée dans ses os et sa chair.

« Mais, Directeur You, à part tout cela, je ne sais rien faire d’autre. Je n’ai aucun autre moyen de te retenir !

« Je sais que je t’ai blessé, toi que j’aime le plus ! Shulang, j’avais tort, terriblement tort ! Je sais aussi que je n’ai pas le droit de te supplier, mais je veux quand même te demander de me donner une autre chance d’expier mes fautes. À l’avenir, je te traiterai bien, et nous recommencerons depuis le début, d’accord ? »

Lorsque la dernière syllabe tremblante retomba, l’expression de You Shulang demeura longtemps vide et impassible.

« J'ai toujours été perplexe quant à la raison pour laquelle tu me traitais ainsi. » You Shulang esquissa un sourire amer. « Alors c’est parce que je suis quelqu’un de bien ? »

Il fixa Fan Xiao intensément, avec, dans les yeux, une expression rare de ressentiment et de grief. « Encore et encore, tu m’as poussé dans des situations désespérées, tu as détruit ma vie, ma carrière, ma famille, ainsi que le peu de stabilité et de bonheur que j’avais. Et tout cela, c’est parce que je suis gentil ! »

Une larme glissa le long de sa joue. Cet homme habituellement dur s’étrangla pour la première fois. « Tu souffres d'un traumatisme physiologique, tu es vulnérable et seul, et je t’ai plaint. Je voulais te donner le meilleur réconfort. J’avais envie de m’arracher le cœur pour te le donner, et en retour, tu me méprises, tu m’insultes, tu me trompes et me menaces encore et encore ! »

« Fan Xiao, comment oses-tu seulement parler de recommencer » ricana You Shulang, les yeux baignés de larmes. « Ne penses-tu pas que je fais déjà preuve de miséricorde en ne te tuant pas !? »

« Shulang, je sais vraiment que j’ai eu tort. » Fan Xiao s’agenouilla lentement aux pieds de You Shulang, joignant les mains comme s’il priait les dieux. « Je sais que je mérite de mourir, que je mérite de tomber dans les dix-huit niveaux de l’enfer (NT : référence bouddhique aux châtiments successifs de l’enfer), mais je t’en supplie… sauve-moi encore une fois, s’il te plaît ! S’il te plaît… »

You Shulang réprima son agitation et retrouva une expression indifférente. Il baissa les yeux vers Fan Xiao, agenouillé à ses pieds, le visage à moitié couvert de sang. « J’ai autrefois surestimé mes propres capacités et tenté de te tirer hors de l’abîme, mais j’ai lamentablement échoué. Fan Xiao, personne ne peut te sauver. »

Il se pencha légèrement en avant et ajouta : « La seule personne capable de te sauver, c’est toi-même. Cesse de t’attarder sur le passé et commence une nouvelle vie. »

Fan Xiao comprit instantanément. « Tu veux que je te quitte ? Que je m’éloigne de ta vie ? »

You Shulang le regarda en silence.

Fan Xiao se redressa et lui rendit son regard, toujours muet.

Finalement, You Shulang laissa échapper un léger rire. « Je savais que tu n’accepterais pas, Fan Xiao. Le mal de la nature humaine dont tu parlais se reflète pleinement en toi. »

Il referma le livre, se retourna et quitta le croyant qui n’était pas « fervent ».

Les voilages de la chambre d’amis ondulaient doucement sous le vent, mais le lit était toujours en désordre.

Des doigts fins ouvrirent le tiroir et en sortirent une petite puce métallique…

 

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Note de l’auteur:

Nous sommes désormais officiellement entrés dans l’arc de la reconquête de l’époux. Je précise qu’il ne s’agira pas du cliché habituel fait de gifles symboliques et de poursuite rampante.

La manière d’agir de Fan le fou sera profondément nuancée, même s’il y aura effectivement des moments où il recevra un juste retour de bâton et sera remis à sa place. Autrement, cela ne suffirait pas à apaiser la colère des lecteurs.

 

Traduction: Darkia1030