Buddha - Chapitre 86 - Du sang au bout du doigt.

 

You Shulang adopta Tiantian et se mit d’accord avec Wu Yuping pour qu’ils accomplissent les formalités d’adoption après le décès de celle-ci.
You Shulang se souvenait de ses trois jours consacrés à l’adoption de Tiantian.

Les épreuves qu'il avait traversées avaient, à maintes reprises, abaissé ses attentes et ses désirs envers la vie. Il avait rarement l’idée de s’approprier quelque chose ou quelqu’un. La dernière fois qu’une telle pensée lui était venue, c’était à propos de Fan Xiao.

Ce fut You Shulang qui proposa d’adopter Tiantian. Il frotta ses mains du bout des doigts l’une contre l’autre dans ses manches, se sentant un peu nerveux, partagé entre appréhension et impatience.

La femme était emplie de gratitude, mais You Shulang secoua la tête. « En réalité, j’ai des motivations égoïstes. Je suis moi aussi orphelin. Ce monde est trop solitaire. J’espère que Tiantian pourra me tenir compagnie. »

Certificats d’études, attestations d’emploi et relevés bancaires furent déposés devant la femme, un à un. « Il y a encore une chose importante, Madame Wu, vous devez y réfléchir attentivement. »

You Shulang expliqua patiemment : « Je suis TXL. Si vous pensez que mon orientation sexuelle aura un impact négatif sur la croissance de Tiantian, vous pouvez me refuser. »

La femme resta silencieuse un moment, et dans ses yeux malades apparut une sorte d’ouverture d’esprit révélant qu’elle avait vu au-delà de la vie et de la mort. « J’ai bien trouvé un homme, mais qu’est-ce que cela a donné au final ? Certaines choses peuvent être laissées de côté face à la vie et à la mort. »

Quand You Shulang sortit de l’hôpital, des feux d’artifice illuminaient déjà le ciel au-dessus du quartier résidentiel d’en face. Au milieu des détonations, les gens faisaient leurs adieux à à l'année écoulée et accueillaient la nouvelle, espérant un avenir meilleur.

You Shulang tourna la tête et regarda la fenêtre qui laissait entrer la lumière. La silhouette frêle d’une femme s’y tenait, éclairée par les feux d’artifice.

Regardait-elle son départ, ou contemplait-elle la dernière splendeur de sa vie ? You Shulang ne voulut pas spéculer et s’avança dans la nuit profonde et glaciale.

Il était difficile de trouver un taxi pendant le Nouvel An chinois, aussi marcha-t-il le long de la route en regardant la carte sur son téléphone. La station de métro la plus proche était à vingt minutes à pied.

La plupart des boutiques en bord de route étaient fermées ; seules quelques épiceries avaient encore leurs enseignes allumées.

You Shulang prévoyait d’acheter un paquet de cigarettes, mais en s’approchant, il découvrit un petit restaurant de raviolis coincé entre deux magasins aux enseignes lumineuses.

Le restaurant de raviolis était encore ouvert. La devanture n’avait pas été remplacée par une vitre et l’enseigne n’était pas un panneau lumineux, si bien qu’il n’était pas très visible de loin.

Après avoir acheté des cigarettes, You Shulang en sortit une, l’alluma, la coinça entre ses dents et remit ses gants.

Il fit trois ou cinq pas, puis recula. C’est le jour de l’An, il faut bien manger des raviolis, se dit-il.

Il y avait effectivement des clients dans l’échoppe. Un homme d’une cinquantaine d’années était assis à la table en bois la plus intérieure, s’empiffrant de raviolis.

Entendant du bruit à la porte, il leva les yeux et cria vers la cuisine : « Bai Ting, nous avons un client. »

Bai Ting ! You Shulang fut surpris.

Le rideau de la cuisine se souleva, et une jeune femme en tablier sortit.

Elle accueillait les gens avec des sourcils arqués et des yeux souriants, mais lorsqu’elle vit You Shulang, ses yeux ne montrèrent que de la stupeur. « Frère You. »

You Shulang retira ses gants et prit sa cigarette. « Tu es ici, Bai Ting. Ton téléphone est coupé, pourquoi es-tu ici ? »

Bai Ting s’assit en face de lui avec une assiette de raviolis fumants devant elle et sépara pour lui une paire de baguettes jetables.

La qualité des baguettes était moyenne, des échardes de bois s’y dressaient. Elle en changea pour une nouvelle paire, mais le même problème se produisit.

« Cela ira. » You Shulang prit les baguettes sans toucher aux raviolis. « Que se passe-t-il avec toi, peux-tu me le dire ? »

L’homme d’une cinquantaine d’années avait terminé ses raviolis et laissa huit yuans sur la table. Bai Ting rangea soigneusement l’argent dans le portefeuille attaché à sa taille et dit en baissant la tête : « Je veux juste… devenir quelqu’un de bien. »

Elle ajouta avec regret : « Je suis désolée, je ne t’ai même rien dit. Je voulais simplement… couper tous les liens avec tout ce qui s’était passé auparavant. »

« Tu t’inquiété ? » Son visage simple paraissait de quelques années plus jeune, comme celui d’une fille ayant fait une erreur et craignant d’être blâmée. « J’aurais pu te le dire. »

You Shulang sourit doucement. « Je comprends. Je ne demanderai pas les détails. »

Il prit un ravioli, en mordit une bouchée et haussa les sourcils avec approbation. « C’est bon. Les as-tu faits ? »

Autrefois, les yeux de Bai Ting portaient toujours tristesse et sophistication, mais son visage rougit légèrement à présent et, comme si elle avait reçu un grand compliment, elle fredonna doucement en signe d'approbation.

You Shulang mangea plusieurs raviolis d’affilée avant de poser ses baguettes. « Ne t’inquiète pas, je ne viendrai plus te voir à l’avenir. » Il se pencha légèrement et tapota la tête de Bai Ting comme un frère protégeant sa propre soeur. « Je t’en prie, fais passer ta vie avant tout désormais. »

Les yeux de la femme rougirent, et elle parla d’une voix nasale. « Merci, Frère You. Si tu en as l’occasion, remercie aussi Monsieur Fan pour moi. »

You Shulang était en train d'enlever des échardes de ses baguettes. Il se figea en entendant cela. « …Remercier qui ? »

La jeune fille parut confuse. « Fan Xiao. Le nom de Monsieur Fan est bien Fan Xiao, n’est-ce pas ? »

Une douleur se fit sentir au bout de ses doigts lorsque la sciure pénétra sa chair.

« Il y a plus de six mois je ne voulais plus accepter ces boulots sordides en boîte de nuit et j’ai été menacée par un trafiquant, qui est actionnaire de la boîte de nuit. Il avait mené son enquête et connaissait ma famille. Mais voyant que je refusais toujours, il ne m’a plus embarrassée. J’ai cru que l’affaire était terminée, mais quelques jours plus tard, mon père et mon frère sont venus me trouver.

Ils avaient déjà été menacés auparavant, alors ils craignaient que j’appelle la police cette fois-ci ; ils me suivirent simplement à distance sans oser m’interroger. Lorsque j’étais au travail, ils ont gardé l’entrée et la sortie, si bien que je n'ai même pas eu la possibilité de m'enfuir. »

La femme se leva avec un air haineux. « Plus tard, j’ai appris qu’ils avaient obtenu une drogue soporifique auprès de quelqu’un, et qu’ils prévoyaient de me droguer dès qu’ils en auraient l’occasion, puis de me ramener dans ma ville natale sous prétexte de m’emmener consulter un médecin. »

« Comment as-tu réussi à t’échapper ? » You Shulang hésita, puis continuer : « Quel rapport cela a-t-il avec Fan Xiao ? »

Alors même qu'elle se remémorait les événements, le visage de la femme pâlit. « Je n’avais vraiment pas d’autre choix. Tu étais la seule personne en qui je pouvais avoir confiance, mais ton téléphone était toujours injoignable. À la fin, j'ai fini par appeler Bai Sanmiao. Il entretenait alors une liaison passionnée avec moi, et il avait même dit vouloir m’épouser après son divorce. »

You Shulang se rappela qu’il venait de rejoindre l’équipe de projet à cette période. Pour ajuster son état d’esprit et aussi pour éviter Fan Xiao, son téléphone portable était presque toujours éteint.

En parlant de Bai Saichao, la femme ricana. « Non seulement il ne m’a pas aidée, mais il s’est moqué de moi, disant que même dans une situation pareille, je me souciais encore d’un peu d’argent. À ce moment-là, j’ai réprimé ma colère et je lui ai demandé comment te contacter. Il a répondu avec sarcasme que je pouvais contacter Monsieur Fan. »

Ses jointures remuèrent rigidement, les éclats de bois s’enfoncèrent davantage, et une perle de sang rouge vif apparut au bout des doigts de You Shulang. « Est-ce toi qui as pris l’initiative de contacter Fan Xiao ? »

Bai Ting hocha la tête. « Je voulais te contacter par son intermédiaire, mais il a dit que tu faisais des recherches et que tu étais très occupé. Il n’était pas nécessaire de t’alarmer à propos de cette affaire. Il pouvait s’en charger. »

« Après l'intervention de M. Fan, mon père et mon frère sont partis trois jours plus tard. Craignant qu’ils reviennent. Monsieur Fan m’a demandé de me cacher pendant un certain temps. Depuis lors, j’ai mené une vie normale, et ils ne sont plus revenus. J’ai acheté ce restaurant de raviolis avec toutes mes économies, et maintenant je mène chaque jour une vie stable… »

You Shulang était quelque peu étourdi. Il n’arrivait plus à saisir clairement le sens des paroles de la femme.

Presque en coupant la parole à la femme, You Shulang demanda : « Fan Xiao t’a aidée ? Qu’a-t-il fait ? »

Voyant l’expression étrange de l’homme, Bai Ting n’osa pas se montrer négligente et lui raconta tout.

« Mon frère aime le jeu. Après que Monsieur Fan l’eut appris de moi, il fit semblant d’être inattentif et laissa tomber devant lui quelques jetons de grande valeur provenant d’un casino clandestin. Mon frère les ramassa et crut que la chance lui souriait. Il prit les jetons et employa tous les moyens pour se rendre là-bas afin de jouer. À la fin, il perdit tout ce qu’il possédait et vendit tout ce qu’il avait. Il contracta également de nombreuses dettes usuraires. »

« Monsieur Fan a dit qu’il avait finalement été tabassé, et il a appelé mon père en pleurant, le petit doigt sous un couteau de cuisine, pour le supplier de payer pour sa libération. » Bai Ting renifla. « A ce moment-là, M. Fan avait fait en sorte que je me cache. Mon père n’a pas pu me retrouver ; il a donc naturellement dû dépenser tout son argent pour sauver son précieux fils.” »

Une goutte de sang tomba du bout de ses doigts, et You Shulang dit d’une voix indifférente :
« C’est bien le style de Fan Xiao. »

You Shulang ne se souvenait pas de la manière dont il avait quitté le restaurant de raviolis, ni de la façon dont il avait dit au revoir à Bai Ting, ni même de la manière dont il était arrivé à la station de métro.

Il serrait ses gants dans ses mains ; le vent froid soufflait, faisant légèrement souffrir le bout de ses doigts piqués par les échardes de bois.

Et il n’entendait plus que les dernières paroles de la femme : « Je voulais le remercier, mais il a dit qu’il agissait pour le Bodhisattva. Si je voulais remercier quelqu’un, je devais remercier le Bodhisattva, pas lui. »

Quelle avait été la dernière phrase de Fan Xiao?

"Bodhisattva, tu es libre."

 

Traduction: Darkia1030

 

 

 

 

 

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