Buddha - Chapter 115 – Extra 9:  Le Boddhisattva tombé en disgrâce

 

Août à Bangkok, une chaleur sans fard.

Les lumières de la fête s'allumaient, la rue Maha Chai (NT : litt. La grande victoire) grouillait de monde, les fourneaux flambaient. Le cuisinier remuait les pâtes dans le wok, essuyant d'un revers de main une goutte de sueur qui menaçait de couler dans ses yeux.

Assis à une table en coin donnant sur la rue, You Shulang parcourut la carte. Il désigna du doigt, à la serveuse qui avait un stylo coincé derrière l'oreille, l'image des "pâtes sautées thaïlandaises". Il n'avait pas encore retenu la prononciation de ce plat, et même s'il l'avait sue, il aurait eu un peu honte de s'aventurer à le dire.

Il était déjà venu plusieurs fois dans ce restaurant avec Fan Xiao. Les ingrédients étaient frais, la saveur authentique. En levant les yeux, on avait sous les yeux un Bangkok sans apprêt, un peu bondé mais plein de saveur.

Aujourd'hui, Fan Xiao n'était pas là.

Pour gérer ses affaires en Thaïlande, Fan Xiao faisait plusieurs allers-retours entre la Chine et la Thaïlande chaque année. Il emmenait parfois You Shulang avec lui, mais choisissait plutôt la saison fraîche, plus agréable. On était en pleine saison des pluies, il faisait humide et étouffant, mais Fan Xiao avait été d'une docilité exemplaire ; il avait fait des câlins pendant plusieurs jours et avait réussi à convaincre You Shulang, pourtant encore en pleine activité professionnelle, de l'accompagner.

Le restaurant était bondé, le dîner de You Shulang semblait devoir encore attendre. Il ouvrit l'application de son système de travail sur son téléphone, avec l'intention de traiter quelques dossiers.

Il n'avait pas encore cliqué sur l'application que, tout en haut de l'écran, une notification de message apparut. C'était Fan Xiao. Il n'avait pas donné signe de vie de la journée, prétextant un projet important à faire avancer.

Il ouvrit le message : un partage de localisation. Alors qu'il agrandissait la carte, la serveuse déposa justement sur sa table les pâtes sautées tout juste sorties du wok.

La vapeur brûlante embua l'écran, masquant une zone bleue. You Shulang fronça légèrement les sourcils, repoussa un peu l'assiette, et distingua clairement la mer sur la carte.

Il composa immédiatement le numéro, décroché l'instant d'après.

« Fan Xiao, tu es à la mer ? »

« À Pattaya. » Il y avait un sourire dans la voix de Fan Xiao. « Shulang, tu me manques. J'ai envie de te voir. »

La légèreté délibérément mise dans son intonation était noyée par le bruit des vagues. You Shulang se leva, téléphone à l'oreille, sortit des bahts pour payer, se fraya rapidement un chemin à travers la foule animée et lâcha d'une voix grave : « Attends-moi. »

De Bangkok à Pattaya, il n'y avait qu'une heure et demie de route. Alors que le chauffeur de taxi traînait sur un long «ใจเย็น ๆ » (NT : du calme, du calme), You Shulang déposa quelques billets supplémentaires sur le tableau de bord.

À mi-chemin, la mer apparut.

À cause de Fan Xiao, cela faisait aussi deux ans que You Shulang n'avait pas vu la mer. La nuit était profonde, l'eau était d'encre, elle roulait sans fin sur le sable fin du rivage.

Machinalement, You Shulang porta la main à son cou, se rappelant une scène, quelques années plus tôt, lorsqu'ils étaient allés en ville côtière pour une réunion avec Fan Xiao. Fan Xiao avait laissées tomber des larmes brûlantes sur sa nuque. Qu'avait-il dit, déjà ?

« Shulang, tu sais pourquoi j'ai ajouté ton nom sur la liste des participants à ce déplacement ? Parce que... quand j'ai peur, j'aimerais que tu sois là. »

You Shulang détourna le regard de la mer et pressa une nouvelle fois le chauffeur dans son thaï approximatif : « กรุณารีบหน่อย (NT : plus vite, s'il vous plaît). »

L'endroit où il descendit était une plage privée, dépendant d'un hôtel.

Contrairement aux zones publiques, à part le bruit des vagues, le silence y était presque mortel.

Le long de l'allée qui bordait la côte, de cocotier en cocotier, une lanterne tamisée était plantée. La faible lueur qui s'en échappait parvenait tout juste à extraire des ténèbres la haute silhouette dressée au bord de l'eau.

« Fan Xiao », murmura You Shulang.

Bien trop loin, sa voix ne pouvait pas porter, mais Fan Xiao sembla le sentir et se retourna.

Son maintien était un peu figé. You Shulang ne distinguait pas l'expression sur son visage. La nuit épaisse se mêlait à l'eau, sans phare pour la guider, sans un éclat de lumière à la surface des vagues.

L'entrepôt sans lumière, la chambre aux rideaux opaques, l'eau sourde et silencieuse, tout cela se mêlait en un magma informe qui ondulait sans cesse derrière Fan Xiao, tel un monstre insatiable, avide de dévorer toute âme trop lourde.

L'homme élégant posa le pied sur le sable, s'avançant vers le bord de l'abîme, là où se tenait celui qu'il aimait.

You Shulang se rapprocha. Il vit dans les yeux de Fan Xiao cette ferveur, celle d'un enfant qui, après avoir longtemps attendu, entend enfin l'appel du foyer.

Dès que You Shulang tendit à peine la main, des doigts glacés s'enlacèrent aux siens. Fan Xiao lâcha un long soupir et serra contre lui le nouveau venu.

La brise marine humide et salée ébouriffa les cheveux de Fan Xiao, puis effleura ceux de You Shulang, y mêlant une odeur de roses sauvages. Un baiser tendre se posa sur la nuque tendue de Fan Xiao, là où les muscles saillaient.

« Qu'est-ce qui t'a pris de venir à la mer ? » demanda You Shulang.

Les vagues mouillaient le sable à quelques pas. Fan Xiao détourna le regard de cette zone sombre et humide, recula légèrement pour s'écarter de You Shulang. « J'ai quelque chose à te montrer. »

Avant même que You Shulang n'ait pu demander quoi, des guirlandes lumineuses s'allumèrent successivement sur le sable, tout le long de la côte derrière Fan Xiao, jusqu'à disparaître derrière un immense rocher.

Les sourcils de You Shulang se haussèrent imperceptiblement. Il frotta entre ses doigts ceux, glacés, qu'il tenait. « Que se passe-t-il ? »

Fan Xiao ne dit mot. Il prit You Shulang par la main et le guida le long du chemin lumineux. Les vagues mugissaient toujours à leurs oreilles, parfois plus violentes, venant lécher les pieds de Fan Xiao. Aussitôt, son corps se raidissait, sa respiration s'alourdissait, avant que tout cela ne se transforme en ce froid que You Shulang sentait dans sa paume.

You Shulang attira Fan Xiao de l'autre côté de lui. Comme quelques années plus tôt, lors de cette réunion en ville côtière. Cette même protection, d'un pas d'écart, toujours aussi futile et inutile.

Pourtant, il vit sur le visage de Fan Xiao une légère détente. Sa paume fut doucement grattée deux fois, une façon pour l'homme de le remercier.

Ils arrivèrent au bout du chemin lumineux. C'était l'immense rocher, érodé par le vent et les vagues, massif et inébranlable.

Le vent marin, butant contre lui, était obligé de le contourner. You Shulang le contourna aussi. Son pied marqua un temps d'arrêt, il s'immobilisa.

Derrière le rocher se dressait une petite arche, ornée de rosiers sauvages discrètes. Ciel sombre, mer noire, nuit infinie, seule cette porte de lumière, parée de fleurs, semblait pouvoir mettre fin au désespoir du chaos.

You Shulang s'avança sous l'arche et demanda en souriant : « C'est ça, le projet que tu devais faire avancer aujourd'hui, la chose que tu voulais me montrer ? »

Les branches fleuries, ondulant au vent, effleuraient doucement les cheveux de You Shulang. Il se retourna dans la lumière vacillante, son regard contenait toute la beauté du monde à laquelle Fan Xiao tenait tant.

Suivant les pas de You Shulang imprimés dans le sable jusqu'à la porte fleurie, tourné vers la mer, Fan Xiao fléchit lentement le genou, s'agenouillant sur une jambe.

Un simple anneau de platine, placée dans un écrin de velours, fut élevé devant You Shulang. Pour la première fois, la voix de Fan Xiao couvrit le bruit des vagues, distincte, posée, il demanda : « You Shulang, en Thaïlande, le mariage homosexuel est désormais légal. Accepterais-tu... de passer le reste de ta vie avec moi ? »

Accepterais-tu de passer le reste de ta vie avec moi ? Sur la fin de la phrase de Fan Xiao, une musique douce et mélodieuse s'éleva au loin, venue d'on ne savait où, portée par l'air humide du large...

You Shulang regarda Fan Xiao agenouillé devant lui, muet de stupeur. Il était surpris, il n'avait jamais imaginé que deux hommes puissent avoir besoin d'échanger des vœux aussi solennels et profonds.

Son regard glissa sur l'anneau. Il caressa du pouce son annulaire nu, puis, de cette même main, sortit une cigarette de sa poche.

« C'est toi qui as privatisé cette plage ? » Après avoir obtenu une réponse affirmative, il mit la cigarette à ses lèvres, l'alluma en protégeant la flamme de sa main, laissa échapper un nuage de fumée que le vent emporta aussitôt, le dispersant dans la nuit.

La nuit était lourde, le point incandescent du mégot d'autant plus vif. « Pourquoi ici ? » demanda You Shulang.

« Parce que face à ma peur, je suis le plus authentique. » Fan Xiao détourna les yeux de la mer, ne fixant que le sable fin à ses pieds. « Faible, détestable, sans aucun masque. »

Il attira vers son visage la main de You Shulang qui tenait la cigarette, s'éclairant à cette faible lueur. « Je veux que tu voies qui je suis vraiment, pour que tu puisses prendre la décision la plus juste pour toi. »

Le vent marin n'était pas vraiment doux, mais il portait l'humidité chaude de la saison des pluies tropicale. You Shulang se tut un instant, puis retira sa main, et sa voix se refroidit soudain : « Je ne vois pas bien la bague. Lève plus haut. »

Le cœur de Fan Xiao fit un bond, son regard brûla. Il leva le bras, tendant l'écrin un peu plus haut.

You Shulang, sa cigarette au coin des lèvres, considéra l'anneau et demanda : « Une fois mariés, qui est le mari ? »

Fan Xiao afficha un sourire : « C'est le directeur You, bien sûr. »

Il ôta la cigarette de ses lèvres, baissa les yeux pour exhaler la fumée, sa voix teintée de nonchalance : « Alors, appelle-moi comme ça, pour voir. »

Fan Xiao saisit de son autre main le poignet de You Shulang, pendu le long de son corps. Plongeant son regard dans le sien, il articula distinctement, sans une once de honte : « Mon mari, épouse-moi, je t'en supplie. »

Fan Xiao excellait dans l'art de la séduction, et obtenait toujours ce qu'il voulait ainsi. Mais aujourd'hui, You Shulang resta de marbre. Il se pencha légèrement pour le regarder : « Tu seras sage ? »

« Oui, toute ma vie je... »

« Réfléchis bien avant de parler. » You Shulang détourna les yeux, fixant la mer sombre. « Une vie... c'est long. »

« Long, mais pas si long. » Fan Xiao éleva un peu plus l'écrin. « Ce n’est rien de plus qu’un instant, une infinité d'instants. »

La vague clapota doucement, la chanson d'amour atteignit son passage le plus tendre. Leurs regards se croisèrent. You Shulang leva la main qui ne tenait pas la cigarette, la tendit lentement vers Fan Xiao, mais au lieu de prendre l'écrin, il souleva son menton du bout des doigts : « Il me semble qu'au début, quand j'ai fait ta connaissance, le président Fan ne parlait pas très bien le chinois, tu avais du mal à trouver tes mots. Tu t'es bien amélioré depuis. »

Fan Xiao se frotta doucement à cette main : « À force de fréquenter le rouge, on devient vermillon. C'est au bon enseignement du directeur You que je le dois. »

La main qui lui tenait le menton se changea en une caresse sur sa joue. You Shulang se pencha pour l'embrasser au coin des lèvres. L'air était étouffant, mais il semblait légèrement trembler. « Fan Xiao », sa voix se brisa un peu, couverte par la chanson d'amour. « Je vais le prendre au sérieux, alors ne... »

« Je ne plaisante pas. » Contre les lèvres de You Shulang, ce goût de tabac amer et léger. L'expression de Fan Xiao se fit grave. « Tous les êtres se complaisent dans les dix péchés (NT : selon le bouddhisme, ces péchés sont la cause directe de la souffrance et de la renaissance dans les mauvais destins), mais moi, ma faute est bien plus lourde encore. J'ai voulu attirer le Boddhisattva censé éclairer et sauver les hommes dans le bourbier des cinq impuretés, l'enfermer avec moi dans ce monde de souffrance, pour l'éternité des instants. »

(NT : Les cinq impuretés (五浊, wǔ zhuó) sont les cinq formes de dégradation qui caractérisent notre monde selon le bouddhisme : l'époque elle-même est troublée (劫浊), les opinions sont fausses (见浊), les passions sont déchaînées (烦恼浊), les êtres sont dégénérés (众生浊), et la vie est de plus en plus courte (命浊).)

You Shulang baissa les yeux pour scruter Fan Xiao. Il lui fallut un long moment avant de lâcher : « Je sais que tu es très mauvais. » Puis il ajouta : « Il te manque une phrase, président Fan. »

« Laquelle ? »

« Celle où tu dis que tu m'aimes. »

Fan Xiao se releva brusquement pour embrasser You Shulang, mais les paroles brûlantes qu'il s'apprêtait à prononcer furent interrompues par une main ferme sur son épaule qui le força à se rasseoir.

« Dis-le à genoux. »

Se remettant sur un genou, Fan Xiao éleva l'écrin, ses yeux emplis de la présence de son Boddhisattva : « You Shulang, je t'aime. Acceptes-tu de passer le reste de ta vie avec moi ? »

« Je le veux. »

Dès lors, le Boddhisattva tomba en disgrâce, pour ne plus jamais sauver que cet unique être, pour le restant de ses jours.

 

Fin

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Note de l'auteur :
Les 12 épisodes de l'adaptation audio étaient trop tristes. J'ai écrit ça cette nuit pour nous sucrer un peu la vie, à vous et à moi. Pour info : en Thaïlande, il faut qu'au moins un des conjoints soit de nationalité thaïlandaise pour se marier. Mais Fan Xiao contribue tellement à l'économie que j'ai fait une exception.

 

Note du traducteur :

D’autres extras ont été rédigés par l’auteur ; 3 sur leur mariage, écrits en 2024, et plus récemment 2 extras écrits en décembre 2025. Je n’ai pas réussi à trouver les raws, je les traduirai quand ils seront disponibles.

J'espère que vous avez apprécié ce roman. La lutte de Fan Xiao et You Shulang pour se construire sur un passé douloureux m'a beaucoup touchée, je les trouve tous les deux émouvants et dignes de respect.

 

Traduction: Darkia1030

 

 

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