Panguan - Extra 3 - L'Alliance pour la réhabilitation des ancêtres

 

Façonner, grâce à l’art des marionnettes, des enveloppes corporelles pour les âmes spirituelles de personnes vivantes était déjà une tâche aussi difficile que d’atteindre les cieux.

Que Wen Shi ait réussi relevait véritablement de l’exception absolue dans ce monde.

Mais même avec un talent aussi exceptionnel, il lui était impossible de créer des enveloppes corporelles qui semblent avoir été façonnées naturellement. Une période d’adaptation entre le corps et l’âme spirituelle était inévitable : il leur fallait peu à peu s’habituer à leurs fréquences et à leurs rythmes respectifs.

Dire que ce processus était simple ? Bien sûr que non. Le qualifier de difficile ? Il ne l’était pas non plus particulièrement.

En résumé, il ne coûtait ni argent ni effort. La seule chose qu’il exigeait en quantité, c’était de mettre sa fierté de côté.

La suite des événements fut pour le moins étrange. En gros, voici comment les choses se déroulèrent…

Au départ, beaucoup de personnes étaient en mesure de prendre soin de Bu Ning, Zhong Si et Zhuang Ye.

Parmi les personnes plus éloignées, il y avait Zhang Biling et son fils Zhou Xu ; parmi les plus proches, Wen Shi et Xia Qiao. Il y avait également Lao Mao, qui n’était pas humain, ainsi que Da Zhao et Xiao Zhao.

Tout le monde savait que, sur le mont Songyun, ce qui ne manquait jamais, c’était la main-d’œuvre.

Même s’il existait une chance sur dix mille que toutes ces personnes se révèlent incapables de s’en charger, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter. Après tout, l’art des marionnettes était un véritable atout : on pouvait toujours trouver quelqu’un pour répondre aux besoins du moment.

Le mont Songyun comptait deux ancêtres maîtres des marionnettes parmi les plus puissants du monde. Chen Budao et Wen Shi pouvaient fabriquer des marionnettes à la volée ; chacun n’avait qu’à en invoquer douze pour réunir de quoi équiper un centre de rééducation.

Prendre soin de trois personnes ? Ce serait plus que suffisant.

Bien sûr, en théorie, Chen Budao lui-même pouvait également être considéré comme une personne disponible.

Mais cela ne valait que « théoriquement ».

Quand il s’agissait de passer à la pratique…

Bu Ning et les deux autres auraient peut-être préféré que des « personnes handicapées » les aident plutôt que de laisser Chen Budao tenter sa chance.

Après tout, ils étaient réellement un peu intimidés par leur maître.

*

Le premier jour du retour des trois disciples, Xia Qiao, Zhou Xu et Lao Mao furent chargés de les accompagner et de veiller sur eux en permanence. Da Zhao et Xiao Zhao leur prêtèrent également main-forte : elles s’occupaient des repas et des boissons, préparaient les bains médicinaux et ajustaient leurs vêtements.

Dans l’ensemble, on ne pouvait pas parler d’une organisation parfaite, mais on pouvait au moins dire que la journée s’était « déroulée sans encombre ».

Xia Qiao dénicha même un carnet à couverture de cuir et y consigna, comme dans un journal, les différents événements de la journée, afin de fournir des indications à ceux qui seraient chargés de veiller sur eux par la suite.

Sur la première page, il inscrivit un titre : Manuel d’observation de la période d’adaptation des ancêtres. Zhou Xu, qui avait visiblement envie de se faire réprimander, en raya la partie centrale pour le remplacer par : Manuel de réhabilitation des ancêtres.

À vrai dire, ce titre n’avait absolument rien de contestable, si ce n’est qu’il était parfaitement conçu pour attirer les coups.

Car le principal problème auquel Bu Ning et les deux autres étaient confrontés à ce stade était le manque de coordination entre leur âme spirituelle et leur enveloppe corporelle, ainsi qu’une maîtrise encore insuffisante de leurs nouveaux corps.

Pour le dire en termes simples, leurs membres ne leur obéissaient pas.

Ils voulaient se lever, mais n’y parvenaient pas. Ils voulaient s’asseoir, mais n’y arrivaient pas non plus. Leur âme spirituelle voulait aller vers l’est, tandis que leurs bras et leurs jambes partaient vers l’ouest. Plus de la moitié de la journée se passait ainsi, dans une lutte permanente entre leurs intentions et leurs mouvements.

Une personne d’un tempérament moins solide aurait déjà complètement craqué.

Heureusement, Bu Ning et les deux autres étaient des hommes ouverts d’esprit, capables de prendre les choses avec philosophie. Zhong Si, en particulier, semblait presque trouver la situation amusante. Il se désignait souvent lui-même en déclarant : « Votre humble serviteur n’a certes pas grand-chose à offrir, mais, pour ce qui est de l’épaisseur de ma peau, elle est forgée dans le cuivre et trempée dans le fer. Je peux tenir trois à cinq mois sans problème. »

Pourtant, même Zhong Si, aussi détendu fût-il, avait parfois du mal à garder son sang-froid.

C’est ce qui nous amène au troisième jour suivant leur retour.

Ce jour-là, le mont Songyun était particulièrement animé : même Chen Budao et Wen Shi, qui entraient presque quotidiennement dans une cage, avaient du temps libre. Il était donc tout naturel que Wen Shi rejoigne l’équipe chargée de veiller sur les trois hommes.

Selon les instructions de Chen Budao, ils devaient prendre deux bains médicinaux par jour, l’un à midi et l’autre au crépuscule. Chacun de ces bains devait durer une heure entière afin de stimuler les points énergétiques de tout le corps et de leur permettre de s’adapter plus rapidement à leurs nouvelles enveloppes corporelles.

À environ trois zhang en contrebas de la plateforme d’entraînement à mi-pente se trouvait une source chaude naturelle. Son eau était courante et son bassin suffisamment vaste pour accueillir les trois hommes.

Chaque jour, Da Zhao et Xiao Zhao préparaient les plantes médicinales dès le matin. Ils les enveloppaient dans de fines étoffes de gaze, les nouaient solidement et suspendaient les sachets dans le bassin, un à un.

Il ne fallait qu’une dizaine de minutes pour que la source chaude se transforme en bain médicinal, empli d’un parfum puissant, à la fois amer et aromatique.

À midi, ce jour-là, Wen Shi descendait le sentier de montagne lorsqu’il tomba justement sur Bu Ning et les deux autres en train de prendre leur bain médicinal.

Il contourna un camphrier de montagne qui formait une sorte d’écran naturel et arriva au bord du bassin. Là, il découvrit une scène d’un désordre considérable…

Zhuang Ye portait une fine tunique intérieure. Tout en répétant : « Je vous donne du mal, je vous donne du mal. Je vais me débrouiller seul. Laissez-moi faire » il descendait dans la source chaude avec l’aide de Lao Mao.

Seulement, sa jambe gauche était déjà dans l’eau, tandis que son pied droit restait fermement posé sur les marches de pierre au bord du bassin. Impossible de le faire bouger, quoi qu’on tente. Il demeura ainsi, figé dans la posture d’un pas en fente, pendant plus d’une demi-minute.

Bu Ning, lui aussi, ne savait plus s’il devait rire ou pleurer.

Il avait retiré sa robe extérieure en tournant le dos au bassin. Une fois celle-ci enlevée, il s’était retrouvé incapable de se retourner. Le haut de son corps obéissait sans difficulté, mais ses deux jambes se montraient particulièrement rebelles.

À première vue, Zhong Si semblait être celui qui s’en sortait le mieux. Il se tenait dans le bain médicinal, vêtu de sa robe ample aux manches larges, les cheveux à moitié détachés. Il avait même une certaine prestance.

Mais il suffisait de l’observer un peu plus longtemps pour comprendre qu’il maintenait cette posture depuis déjà cinq minutes.

« Ancêtre, vous avez froid ? » demanda Zhou Xu, qui n’avait finalement pas pu se retenir, de l’autre côté du bassin.

« Oui. Pourquoi ne te déshabillerais-tu pas comme moi pour rester debout un moment et voir ce que ça donne ? » répondit Zhong Si.

« Non merci, je vous remercie de votre sollicitude. Mais puisque vous avez froid, pourquoi ne vous asseyez-vous pas dans le bassin ? »

« Si j’étais capable de m’asseoir, crois-tu que j’aurais besoin que tu me le dises ? » répliqua Zhong Si d’un ton irrité.

« … »

La situation échappa un moment à tout contrôle.

Finalement, Lao Mao n’en pouvant plus, fit apparaître deux ailes et se mit à battre l’air. Le souffle ainsi produit équivalait à un tacle glissé qui envoya les trois hommes dans l’eau d’un seul coup.

Les trois condisciples se retrouvèrent alors affalés dans le bassin dans des positions plus invraisemblables les unes que les autres, plaisantant et riant de leur propre situation tout en se moquant d’eux-mêmes.

Pour décrire la scène, on aurait dit un immense rassemblement de personnes atteintes de paralysie partielle.

« … »

Wen Shi ne parvint pas à trouver le moindre moment propice pour intervenir. Après avoir assisté à toute la scène, il en avait mal au crâne.

Une heure de bain médicinal pouvait sembler longue, mais elle passait aussi vite. Heureusement, ils maîtrisaient encore parfaitement leur langue, qui n’était pas affectée par leurs problèmes. Quelques plaisanteries et quelques échanges suffirent pour que le temps file en un clin d’œil. Lorsqu’ils finirent par se détendre et retrouvèrent la capacité d’ajuster eux-mêmes leur posture, même l’embarras causé par leur paralysie partielle fut relégué au second plan.

« Mes shixiong, je suis enfin libéré de mes souffrances. » Zhong Si fut le premier à terminer son bain. Ses bras et ses jambes avaient déjà retrouvé une bonne partie de leur mobilité. Prenant appui sur le bord du bassin, il se redressa lentement. Tout en serrant ses longs cheveux trempés dans une main, il franchit le bord du bain avec l’aide de Xia Qiao.

« Shidi, pourrais-tu me donner une serviette, s’il te plaît ? » Il indiqua du menton la table de pierre à côté et demanda à Wen Shi ce petit service.

À cet instant, il n’avait pas encore conscience du danger que représentait ce geste.

Jusque-là, ils pensaient que leur problème se résumait à une seule chose : leurs bras et leurs jambes ne leur obéissaient pas.

Mais c’était parce que Wen Shi n’avait pas été présent les deux jours précédents.

Maintenant qu’il était là, ils allaient découvrir qu’un autre danger, tout aussi redoutable, les guettait : que leur enveloppe corporelle refuse d’obéir à leur nature spirituelle n’était pas encore ce qu’il y avait de plus humiliant. Le pire, c’était qu’à de très rares instants, leur corps pouvait soudain se mettre à obéir aux « ordres » du maître des marionnettes.

Ainsi, au moment où Wen Shi tendit la main pour attraper la serviette posée sur la table de pierre, ses doigts se replièrent involontairement à deux reprises.

Un bruit sourd retentit derrière lui. Wen Shi se retourna et découvrit que la jambe gauche de son shixiong Zhong Si venait soudainement de faire un grand pas en avant, exactement au même moment que ses doigts.

Le résultat fut une jambe qui partait en avant tandis que l’autre n’en savait absolument rien, le tout avec un propriétaire entièrement impuissant…

C’est ainsi que, sous les yeux de tous, l’ancêtre Zhong Si, maître des talismans, se retrouva brusquement en grand écart, sans avoir eu le moindre avertissement.

Wen Shi : « … »

À cet instant, même Zhong Si, pourtant si ouvert d’esprit, eut presque envie de mourir.

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent-du

 

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