Note du traducteur : Cet extra et les suivants sont tirés du livre physique. La traduction vers le français a été faite à partir de la fan traduction en anglais (version originale en chinois non disponible)

 

Sur des centaines de li le long des rives de l’antique rivière Qiantang, les saules effleuraient les digues, les fleurs d’abricotier roses s’amoncelaient contre les murs et les longues ruelles se comptaient par milliers, si nombreuses que même les habitants du cru ne pouvaient toutes les reconnaître. Aussi, rares étaient ceux qui savaient qu’au milieu de ces milliers de ruelles, il en avait autrefois existé une longue portant le nom de « Ruelle des Habits de Neige ».

Cette ruelle n’abritait qu’une seule demeure, aux portes vermillon et aux anneaux de bronze, aux poutres sculptées et aux chevrons peints. Une plaque haute portait deux caractères : « Résidence Xie ».

Les caractères étaient vigoureux, arrondis, pleins de force et de majesté. On disait qu’ils étaient l’œuvre de l’ancêtre fondateur de la famille Xie.

À l’époque où la famille Xie, dès la génération de son ancêtre fondateur, était entrée au service de la cour, occupant des fonctions importantes et excellant dans l’art de la calligraphie, ceux qui venaient à la résidence pour solliciter de précieuses œuvres calligraphiques avaient presque fini par user le seuil à force d’y passer. En ce temps-là, l’ancêtre fondateur de la famille Xie n’avait pas encore trente ans et se trouvait quelque peu dépassé par tant d’attention. Il avait véritablement fait l’expérience de ce que signifiait « avoir un foyer où l’on ne peut retourner ». Il s’était caché à la cour pendant près d’un mois, s’immergeant jour et nuit dans les documents officiels et les rouleaux de textes. Lorsqu’enfin l’engouement retomba et qu’il put rentrer chez lui, il avait considérablement maigri. Face aux membres de sa famille, il se plaignit avec un mélange d’amusement et d’exaspération : « À présent, mes robes flottent sur moi, mes pas sont hésitants, ma vue se brouille à la vue des caractères et je meurs littéralement de faim. »

Par la suite, cet épisode devint une plaisanterie d’autodérision au sein de la famille Xie, et l’histoire se répandit largement. Puis, on ne savait comment, à force d’être rapportée de bouche en bouche, la plaisanterie prit un tour inattendu et fut interprétée dans un tout autre sens : les précieuses œuvres calligraphiques de la famille Xie étaient si difficiles à obtenir qu’elles valaient mille pièces d’or.

Grâce à la « bénédiction » de cette rumeur, les générations suivantes de la famille Xie ne purent échapper à l’expérience d’être assaillies par des visiteurs venus solliciter leur calligraphie. Et celui dont les œuvres étaient les plus recherchées était le jeune maître de la demeure, qui n’était encore qu’un enfant.

Ceux qui connaissaient bien la famille Xie savaient que ce jeune maître s’était distingué dès sa naissance. La famille Xie, issue d’une longue lignée de lettrés, observait des traditions rigoureuses. L’une de ses règles ancestrales voulait que les ancêtres choisissent à l’avance les caractères dans un recueil de prénoms, puis que les descendants de chaque génération soient nommés en fonction de leur rang et de leur ordre de naissance, afin de symboliser l’héritage lettré de la famille.

Selon le Recueil des prénoms de la famille Xie, transmis depuis des générations, le jeune maître aurait dû recevoir le prénom « Lang », qui évoquait un gentilhomme aussi noble et pur que le jade (NT : láng (琅) : désigne notamment une pierre de jade ou une pierre précieuse). C’était assurément un beau prénom. Mais le jour où son nom fut officiellement établi, les mois de pluie morne qui s’étaient abattus sur les rives du fleuve prirent enfin fin. Le soleil perça les nuages et baigna Qiantang de sa chaleur. Le puissant mascaret de la rivière se retira, et les habitants des berges célébrèrent l’événement en ouvrant leurs cages dorées pour libérer des aigrettes d’un blanc immaculé et en brisant des branches de saule dans leur allégresse. Le chef de la famille Xie y vit un présage favorable et, d’un geste assuré du pinceau, remplaça le caractère courant « Lang » par « Wen ».

Wen signifiait « un don » ou « un présent envoyé par le Ciel ».

Tous ceux qui avaient vu Xie Wen s’accordaient à dire que le jeune maître de la famille Xie ressemblait à une orchidée ou à un arbre de jade, portant en lui l’éclat de la lune. Il méritait véritablement d’être qualifié de « don du Ciel ». Si ces mots étaient à l’origine des éloges, avec le temps, certains en vinrent à supposer que le jeune maître était un modèle de bienséance rigide, respectant les règles à la lettre : debout, droit comme un pin ; assis, solennel comme une cloche. Certes, il était irréprochable, mais inévitablement ennuyeux.

Rien n’était plus éloigné de la vérité.

Tous les membres de la résidence Xie, en particulier les vieux serviteurs qui avaient vu Xie Wen grandir, savaient parfaitement que ce jeune maître n’avait absolument rien de « convenable ».

Lorsqu’il se tenait debout ou marchait, sa posture était effectivement droite et gracieuse. Mais, le plus souvent, il préférait s’appuyer contre une porte ou un pilier, tenant parfois un livre à la main, ou nourrissant nonchalamment les poissons de l’étang.

Peut-être parce qu’il souriait toujours avant de parler, même lorsque son attitude était décontractée, il ne donnait jamais l’impression d’être impoli. Comme l’avait déclaré le ministre Gao, du ministère des Finances, un vieil ami de la famille : « Ce jeune maître possède cette élégance aristocratique qui lui est propre. »

Comme le dit le vieux proverbe, « la calligraphie révèle la personne » (NT : principe traditionnel de la culture chinoise selon lequel la calligraphie est le reflet de l’âme). À cette époque, la calligraphie de Xie Wen différait considérablement de celle qu’il enseignerait plus tard à Wen Shi. À y regarder de près, elle manquait de solidité dans sa structure et de profondeur, mais sa grâce libre et fluide était véritablement captivante, au point d’inciter de nombreuses personnes à l’imiter.

Le ministre Gao, qui était lui-même un lettré, n’avait pas de passe-temps particulier en dehors de la collection de calligraphies et de peintures. Il était celui qui sollicitait le plus fréquemment les œuvres de Xie Wen. Qu’il se rende à la résidence Xie pour des affaires officielles ou privées, il trouvait toujours le moyen de passer par le cabinet d’étude de la cour arrière avant de repartir. Prenant le père de Xie Wen comme prétexte, il demandait à ce dernier de lui offrir une calligraphie, commençant souvent par ces mots : « Quelle coïncidence, mon neveu ! Votre oncle vient justement d’acquérir un rouleau de soie destiné au montage d’une calligraphie… »

Ce jour-là était précisément un jour de repos.

Le chef de la famille Xie venait de recevoir un ordre de mutation auprès du Bureau des sacrifices impériaux. À cette nouvelle, le ministre Gao et quelques amis de la cour étaient venus lui rendre visite. Ils avaient bavardé toute la matinée dans la salle de réception. Personne ne se souvenait des détails de leur conversation, probablement de banales affaires de la cour sans grande importance. Au bout du compte, comme à l’accoutumée, maîtres et invités s’étaient quittés sur une impression de parfaite satisfaction.

Avant de passer à table, le ministre Gao céda une nouvelle fois à sa vieille habitude et voulut « faire un tour » dans la cour arrière. Bien entendu, le père de Xie Wen savait parfaitement ce qu’il avait en tête. Habitué à cette situation, il lui fit signe de passer devant, se proposant de bonne grâce de lui servir de guide. Les autres amis, apprenant qu’ils pourraient repartir avec quelques calligraphies, acquiescèrent avec enthousiasme en s’exclamant à l’unisson : « Excellent, excellent ! » Puis ils suivirent joyeusement le mouvement.

Cependant, le cabinet d’étude était vide. Xie Wen n’y était pas.

Au détour d’une galerie couverte, le groupe croisa deux petites servantes étourdies. Les fillettes devaient avoir huit ou neuf ans. Elles se ressemblaient tant par la taille que par l’apparence, avec leurs yeux en amande et leur menton pointu, ce qui leur donnait un charme ravissant. Compte tenu de leur jeune âge, il était difficile de leur reprocher sérieusement leur étourderie.

Le ministre Gao connaissait très bien la résidence Xie et reconnut naturellement les deux fillettes. Elles étaient les petites-filles du vieux serviteur qui s’occupait de Xie Wen. Ce dernier avait connu bien des malheurs : son fils et sa belle-fille étaient morts prématurément, le laissant seul avec ces deux précieux trésors.

Originaires de Gucheng, leur ville natale, elles avaient été amenées à la résidence par leur grand-père à la demande de Xie Wen, qui lui avait permis de les élever sur place, lui épargnant ainsi la douleur d’être séparé de sa famille.

Aussi, tout comme leur grand-père, suivaient-elles Xie Wen partout, bavardant sans cesse à ses côtés et apportant à la demeure une atmosphère animée.

« Vous êtes… » Le ministre Gao tenta de distinguer les deux sœurs jumelles. « Toi, tu es Da Zhao, et toi, Xiao Zhao. Cette fois, j’ai bien deviné, n’est-ce pas ? »

Da Zhao marmonna une réponse peu convaincante.

Xiao Zhao leva les yeux vers lui et déclara : « Vous avez simplement eu de la chance ! »

À l’exception du maître Xie, dont le visage restait sévère, les autres furent amusés par le ton vif et gazouillant des fillettes.

Le ministre Gao sourit et posa une autre question. « Pourquoi n’êtes-vous que toutes les deux ? Où est votre jeune maître ? »

S’il n’avait pas posé la question, tout aurait été pour le mieux. Mais à peine l’eut-il formulée que les deux fillettes se turent brusquement.

L’atmosphère devint grave en un instant, et les rires de tous se figèrent dans leur gorge.

Interloqué, le ministre Gao demanda précipitamment : « Que se passe-t-il ? »

Da Zhao baissa la tête. Lorsqu’elle la releva, ses yeux étaient rougis et elle murmura : « Le jeune maître… »

Xiao Zhao fit directement la moue, la voix tremblante de larmes. « Le jeune maître, il… »

Avant qu’elle ait pu prononcer un quatrième mot, une silhouette surgit précipitamment au détour de la galerie et plaqua les mains sur la bouche des deux fillettes.

Le nouveau venu était de taille moyenne, âgé d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années. Ses cheveux étaient noués en un chignon, selon la coiffure prisée des hommes plus âgés, et son visage rond et bienveillant respirait la bonne fortune. C’était le grand-père des deux jumelles, le vieux serviteur qui avait vu Xie Wen grandir.

Lorsque le grand-père et ses petites-filles se tenaient côte à côte, quiconque ne les connaissait pas n’aurait jamais deviné qu’ils appartenaient à la même famille. On ne pouvait que se dire… heureusement, les fillettes avaient hérité des plus beaux traits de leurs parents.

« Il m’a suffi de m’absenter le temps d’aller chercher quelques affaires pour que vous commenciez toutes les deux votre petit numéro ici ! » déclara le vieux serviteur en maintenant Da Zhao et Xiao Zhao sur place. Il salua ensuite chacun des invités. « Maître, ministre Gao… »

« Lao Mao, » interrompit le maître Xie,«$ où est le jeune maître ? »

« Ah ! » Lao Mao désigna un endroit au-delà du tournant de la galerie. « Le jeune maître nourrit les poissons dans le pavillon. Nous n’avions plus de nourriture pour eux tout à l’heure, alors je suis allé en chercher. »

Le cœur du ministre Gao se remit lourdement en place. Ce n’était donc qu’une histoire de nourriture pour poissons. Pendant un instant, en voyant les expressions larmoyantes des fillettes, il avait craint qu’un malheur ne fût arrivé au précieux jeune maître.

« Pourquoi pleuriez-vous toutes les deux si le jeune maître ne fait que nourrir les poissons ? » demanda quelqu’un.

Le groupe, qui s’était alarmé inutilement, ne tint pas rigueur aux fillettes. Les adultes secouèrent la tête avec amusement et poursuivirent leur chemin le long de la galerie en direction du pavillon.

Le pavillon de la famille Xie se dressait au centre de l’étang. En cette saison, les lotus n’avaient pas encore fleuri, mais les saules arboraient un vert éclatant et l’air était empli de chatons de saule qui dérivaient au gré du vent.

Lorsque le ministre Gao et les autres écartèrent les branches de saule pour s’approcher, ils aperçurent le jeune maître de la famille Xie, appuyé contre un pilier du pavillon, qui jetait de la nourriture aux poissons de l’étang.

« Un véritable dragon parmi les hommes. Regardez-le donc ! Même vu de dos, il possède déjà la prestance d’un dragon parmi les hommes » loua le ministre Gao auprès du maître Xie.

Avec un sourire, il joignit les mains en guise de salut et s’avança, reprenant une fois encore sa formule habituelle. « Mon neveu, quelle coïncidence ! Votre oncle vient justement d’acquérir un rouleau de soie destiné au montage d’une calligraphie… »

La silhouette appuyée contre le pilier s’immobilisa, puis se retourna et salua les aînés avec une courtoisie élégante. Mais lorsqu’il releva la tête, il déclara : « Mon oncle, je crains que ce ne soit pas une si grande coïncidence. Votre neveu vient tout juste de se blesser à la main. »

Le ministre Gao resta sans voix…

Son regard se déplaça vers la main droite de Xie Wen. Des bandages blancs s’enroulaient de son poignet jusqu’à son coude, et des traces de sang écarlate suintaient à travers les interstices du tissu.

Le ministre Gao ravala aussitôt sa demande de quelques calligraphies.

À moitié inquiet, à moitié embarrassé, il se couvrit le visage de sa manche et murmura au maître Xie : « Ah, Xie ge, c’est votre faute. Votre neveu est blessé et vous ne m’en avez rien dit. À présent, je passe pour quelqu’un qui manque d’égards. »

« Vous me faites du tort. Ce n’était pas intentionnel. Je viens tout juste de l’apprendre moi-même » répondit le maître Xie avant de se tourner vers Lao Mao. « Lao Mao, comment cela s’est-il produit ? »

« … »

Lao Mao se sentait encore plus injustement accusé. Lui aussi venait tout juste de l’apprendre.

Le maître Xie insista : « N’allait-il pas parfaitement bien ce matin ? »

Lao Mao était tout aussi perplexe et répondit : « Si… »

Et pas seulement ce matin : même avant l’arrivée des invités dans la cour arrière, le jeune maître se portait parfaitement bien.

Lao Mao demeurait là, la bouche légèrement entrouverte, complètement déconcerté, lorsqu’il remarqua soudain que son jeune maître, toujours appuyé contre le pilier, levait sa « main blessée » et lui adressait un clin d’œil appuyé.

Lao Mao resta sans voix…

Le geste était on ne peut plus clair : « Ma main est blessée. Je fais semblant. Aide-moi à couvrir cette histoire. »

Le maître Xie l’appela de nouveau : « Lao Mao ? »

Lao Mao sentit une vague de résignation l’envahir et répondit machinalement : « Oh. »

Travailler pour la famille Xie exigeait beaucoup trop d’efforts intellectuels. Il commençait à envisager de démissionner.

Avant que quiconque ne pût se douter de quoi que ce soit, Lao Mao lança d’un ton assuré: « Le jeune maître jetait de la nourriture aux poissons et a heurté le rocher de la rocaille. »

Xie Wen resta sans voix…

Il y avait effectivement une rocaille à côté du pavillon, dont les pierres étaient suffisamment dures et acérées pour provoquer une fracture et une hémorragie en cas de choc. L’explication était plausible, même si elle donnait au jeune maître l’apparence de quelqu’un d’un peu stupide.

Lao Mao était un véritable trésor, qu’il fallait ménager et chérir.

À cette pensée, Xie Wen sourit. Il aurait dû être contrarié, mais ses traits étaient si raffinés que, aux yeux des aînés qui ignoraient tout de la supercherie, son sourire avait la grâce d’une brise effleurant les branches de saule.

« Le vent souffle fort au bord de l’étang et j’ai toujours été plutôt oisif, peu habitué aux efforts physiques. Je vous prie de pardonner ma maladresse, mes oncles » déclara Xie Wen.

« Ah, pas du tout ! » répondirent le ministre Gao et les autres.

Au départ, ils s’étaient sentis quelque peu gênés, étant donné la raison pour le moins… inhabituelle de cette blessure au poignet. Mais en voyant le calme et l’indifférence du jeune maître, leur embarras se dissipa. Une fois encore, ils furent frappés par son maintien noble et la magnanimité d’un véritable gentilhomme.

Un incident survenu à un gentilhomme pouvait-il vraiment être qualifié d’incident ? Non, ce n’était qu’une anecdote amusante.

« Que faut-il vous pardonner ? » déclara le ministre Gao. « Cependant, mon neveu, vous ne devez pas prendre cette blessure au poignet à la légère. Il faut la soigner convenablement. »

Arrivé à la hâte, le groupe repartit tout aussi précipitamment afin de chercher l’oncle Chen et de lui demander de faire venir un médecin. Lorsque le maître Xie eut envoyé les serviteurs s’occuper de ces affaires, puis raccompagné ses invités, il retourna au bord de l’étang. Le pavillon était vide. Xie Wen, Lao Mao et même les deux petites filles avaient disparu sans laisser de traces.

Le maître Xie resta sans voix…

« Où est le jeune maître ? » demanda-t-il à un jeune serviteur chargé du balayage.

Ignorant tout de la situation, celui-ci répondit honnêtement : « Il a pris le cheval et est sorti.»

Le maître Xie resta sans voix…

Madame Xie s’était rendue dans une boutique de tissus de soie. À son retour, elle trouva son mari debout au bord de l’étang aux lotus, les yeux fermés, se pinçant l’arête du nez.

« Qu’y a-t-il ? Tu as mal à la tête ? » demanda-t-elle.

Le maître Xie répondit : « Demande donc à ton illustre jeune maître. »

Après avoir entendu l’histoire résumée en quelques phrases, Madame Xie éclata de rire et continua longtemps à s’en amuser. « Comment peux-tu lui en vouloir ? C’est à toi-même que tu devrais t’en prendre. Le ministre Gao a “par coïncidence” acquis huit rouleaux de soie ce mois-ci. Ton fils a presque recopié un livre entier pour lui. Le simple fait qu’il se soit contenté de feindre une blessure à la main aujourd’hui témoigne déjà d’un immense respect envers toi, son cher père. »

« Oui, je devrais le remercier » déclara le maître Xie d’un ton sévère, en joignant les mains dans un geste de gratitude feinte.

Madame Xie gloussa en le voyant ainsi, puis demanda : « Où se trouve le jeune maître, à présent ? »

« Il pleut sans interruption depuis un demi-mois. J’ai entendu dire que les fleurs d’abricotier près de la colline du Pavillon des Dix li étaient tombées. Il a enfin un peu de temps libre, il est probablement parti se promener tranquillement. »

Tandis que le couple bavardait et riait, le jeune maître dont ils parlaient venait tout juste de franchir le pont Liuxian, à un demi-li de là.

Bien que le nom de ce pont de pierre en arc évoquât l’immortalité, aucun visiteur céleste n’y avait jamais été aperçu (NT : Liuxian (留仙) : « retenir l’immortel”). En revanche, des mendiants s’attardaient souvent dans les environs, espérant obtenir de la nourriture et des vêtements.

Pour cette raison, certains évitaient le pont, tandis que d’autres s’y rendaient fréquemment.

« Comme c’est étrange. Aujourd’hui, je ne vois pas un seul mendiant » remarqua Xiao Zhao en regardant autour d’elle, comme si elle était venue tout exprès pour les chercher.

Lao Mao, quant à lui, était toujours préoccupé par la « main blessée » de son jeune maître. En regardant Xie Wen défaire ses bandages, il demanda : « D’où vient ce sang ? »

Xie Wen frotta le « sang » entre son pouce et son index, puis le lui montra. « Du cinabre. »

« Du cinabre ? Mais n’est-ce pas dans l’armoire à pharmacie ? » s’étonna Lao Mao.

L’armoire à pharmacie se trouvait dans la pièce attenante à la sienne, au fond de la cour, et Xie Wen n’avait pas quitté les abords de l’étang.

« Les petites l’ont chapardé dans ta chambre » répondit Xie Wen.

Lao Mao resta sans voix…

Pas étonnant que les deux fillettes aient tant joué la comédie, allant jusqu’à verser des larmes devant le ministre Gao et les autres. Elles étaient complices du stratagème de leur jeune maître. Elles avaient profité de son âge et de son caractère franc.

Lao Mao était fort mécontent, mais il n’osa pas le dire ouvertement. Il ne put que lancer des regards furieux à ses petites-filles. Malheureusement, aucune des deux ne le craignait. Elles bavardaient toute la journée, l’appelant tantôt « Lao Mao » par-ci, tantôt « Lao Mao » par-là.

« Vous n’avez aucun sens des convenances » marmonna Lao Mao en leur jetant un regard de biais. « Vous ne faites les hardies que parce que vous êtes jeunes. Attendez de grandir. Nous verrons bien ce que vous deviendrez. »

Da Zhao rétorqua : « Ce n’est pas pour demain. »

Xiao Zhao renchérit : « Oui, ce n’est pas pour demain. »

Lao Mao renifla, sur le point de leur répondre que le temps passait vite et que les années s’écoulaient en un clin d’œil. Mais au moment où il ouvrit la bouche, il entendit un long soupir mélancolique.

Xie Wen l’entendit clairement lui aussi. Il leva les yeux et aperçut un vieil homme assis en tailleur à l’entrée du pont.

Les yeux du vieillard étaient voilés par une cataracte blanche et son visage était profondément sillonné de rides, comme du bois usé par les intempéries. Dans une main, il tenait une petite clochette de cuivre; dans l’autre, une fine perche de bambou à laquelle pendait une bannière sale. Sur une face de la bannière, on pouvait lire : « Je compte sur le Ciel pour me nourrir » ; sur l’autre : « Prix de la divination à votre convenance ».

C’était un diseur de bonne aventure aveugle.

La plupart des habitants de la région de Qiantang le connaissaient. Les autres diseurs de bonne aventure installaient leurs étals à des emplacements fixes, mais cet homme était différent. Il parcourait les rues et les ruelles, apparaissant et disparaissant sans que l’on puisse prévoir où il se trouverait. Ceux qui souhaitaient connaître leur avenir n’arrivaient souvent pas à le trouver, tandis que ceux qui n’en avaient aucune envie tombaient parfois sur lui.

On racontait que certaines personnes, après l’avoir recherché avec empressement pour lui demander une consultation, s’étaient fait éconduire. En somme, c’était un excentrique.

Or, les excentriques étaient imprévisibles et mieux valait ne pas les provoquer.

Lao Mao lui jeta un bref coup d’œil, puis détourna le regard et conduisit le cheval vers l’avant. Mais après seulement deux pas, le vieil homme poussa un nouveau soupir prolongé : « Aïe… »

Ses yeux blanchis par la cataracte, bien qu’aveugles, semblaient fixés sur eux, comme s’ils les transperçaient à travers le voile laiteux.

Lao Mao se sentit mal à l’aise. Il donna un petit coup de coude à Da Zhao et Xiao Zhao pour les presser de traverser rapidement le pont. Mais il remarqua alors que son jeune maître s’était arrêté.

« Ancien, pourquoi soupirez-vous par une journée aussi douce et venteuse? » demanda Xie Wen. Il jeta un regard à Lao Mao et aux fillettes, puis ajouta : « Ce soupir nous était-il destiné ? »

Le diseur de bonne aventure aveugle secoua la tête. Après un instant, il déclara : « Malheur… Un terrible malheur. »

Ses paroles semblaient n’être qu’une tentative d’entretenir le mystère, mais ce qu’il dit ensuite était stupéfiant.

« Avez-vous entendu parler de la famille Xie, qui réside dans la Ruelle des Habits de Neige, à Qiantang ? » demanda le vieil aveugle d’une voix rauque, comme s’il engageait une conversation anodine.

Xie Wen marqua une pause, puis répondit : « Oui, j’en ai entendu parler. Qu’en est-il de la famille Xie ? »

Le vieil homme fit claquer deux fois sa langue et secoua la tête. « Hier, je suis passé devant l’entrée de leur ruelle et j’ai vu leur jeune maître dans sa chambre. »

Pour une personne ordinaire, ces paroles auraient paru absurdes. Sans même parler de la façon dont un aveugle aurait pu voir qui que ce soit, la distance entre l’entrée de la ruelle et la chambre de Xie Wen était considérable. Même quelqu’un doté d’une vue parfaite, placé à l’entrée de la ruelle, n’aurait pas pu apercevoir Xie Wen à l’intérieur de sa chambre.

Lao Mao fronça les sourcils en entendant ces paroles.

Il était âgé et avait rencontré toutes sortes de personnes au cours de sa vie, notamment des diseurs de bonne aventure. Il avait suffisamment d’expérience pour connaître leurs stratagèmes : ils s’appuyaient sur des indices vagues pour entretenir une aura de mystère. Certains allaient même jusqu’à se faire désirer, faisant languir les gens jusqu’à ce que ceux-ci finissent par croire à leurs absurdités.

Il était fier de ne jamais se laisser prendre à de telles ruses, mais il ne pouvait empêcher le vieil aveugle de débiter ses inepties.

« Ce jeune maître n’est pas un homme ordinaire » déclara le vieil homme en frappant le sol de sa fine canne de bambou. « La prestance d’un immortel, la voie d’un immortel… Tout en lui est exceptionnel. Mais son destin est bien trop misérable ! »

D’une voix rauque et traînante, il poursuivit : « Une étoile solitaire porteuse de calamités, coupée de ses liens familiaux, une vie et une mort incertaines, aucune fin en vue, aucune fin en vue… »

« Vous… » Lao Mao ne put plus se retenir.

Même les diseurs de bonne aventure les plus dépourvus de scrupules ne proféraient pas des prédictions aussi funestes et ne portaient pas de jugement aussi sévère sur le destin d’autrui. C’était de très mauvais augure.

Même les jeunes filles insouciantes qu’étaient Da Zhao et Xiao Zhao pâlirent en entendant ces paroles. Des passants qui traversaient le pont en saisirent quelques bribes et jetèrent des regards inquiets à Xie Wen avant de s’éloigner à la hâte, sans oser s’attarder.

Mais ils n’étaient pas allés bien loin que des murmures commencèrent à se répandre à voix basse, tels des vers à soie dévorant des feuilles de mûrier au printemps.

Sur les centaines de li qui longeaient la rivière Qiantang, au milieu des innombrables ruelles et des dizaines de milliers de foyers, les commérages voyageaient plus vite que le vent. Lao Mao pouvait déjà imaginer tout ce que les gens ajouteraient, dans les jours à venir, lorsqu’ils parleraient du jeune maître de la famille Xie.

Même si ces paroles étaient dénuées de tout fondement, elles demeuraient profondément troublantes.

Pourtant, à sa grande surprise, Xie Wen, celui-là même à qui l’on venait de prédire un destin de solitude, ne manifesta aucune colère. Il leva la main pour arrêter Lao Mao, comme s’il n’avait entendu qu’une remarque insignifiante, puis se contenta d’en rire.

Avant de partir, il prit même une bourse dans sa sacoche de selle, releva le pan de sa robe, se pencha et la déposa poliment dans la main du diseur de bonne aventure aveugle.

« Ancien, voici votre rétribution » dit-il.

Sur ces mots, il se redressa, prit son cheval par la bride et descendit du pont.

Da Zhao et Xiao Zhao se hâtèrent de le suivre, observant son expression de leurs yeux curieux et vigilants. Lao Mao suivit rapidement avec l’autre cheval.

Personne ne connaissait mieux que Lao Mao le tempérament de Xie Wen. Il savait que le jeune maître était trop libre d’esprit pour prendre au sérieux des prédictions aussi infondées, et encore moins pour s’y attarder.

Néanmoins, Lao Mao éprouva le besoin de dire quelque chose, ne serait-ce que pour lui apporter un réconfort superflu.

« Jeune maître. »

« Hum ? »

« Votre vieux Lao Mao n’a peut-être pas grand-chose d’autre, mais il est robuste et en bonne santé. Les gens disent souvent que j’ai une tête à vivre longtemps. Je peux continuer à travailler pendant trente ou cinquante ans encore sans le moindre problème. Je vous verrai atteindre l’âge adulte, fonder une famille, avoir des enfants, puis regarder ces enfants fonder à leur tour leur propre famille, et ensuite… »

« Et ensuite, vous aurez quatre-vingts ans » l’interrompit Xie Wen en ajustant les rênes.

Lao Mao gloussa. « Très bien, c’est peut-être voir un peu trop loin. Commençons par fonder une famille. »

Da Zhao et Xiao Zhao reprirent en chœur : « Fonder une famille ! »

Xie Wen éclata de rire, monta à cheval et taquina les deux fillettes qui répétaient tout ce qu’elles entendaient : « Votre jeune maître est oisif, peu habitué au travail et incapable de distinguer les céréales les unes des autres. Je doute d’être très doué pour tenir un ménage. Si tout devait reposer sur moi, prendriez-vous les choses en main ? »

D’une seule voix, elles répondirent : « Nous prendrons les choses en main ! »

Lao Mao chassa les deux fillettes espiègles d’un geste et ajouta : « Ne vous inquiétez pas, nous veillerons à ce que tout soit convenablement organisé. »

Xie Wen hocha la tête. « Bien. Je m’en souviendrai. »

Sur ces mots, il pressa son cheval et ils s’éloignèrent, pareils à une brise printanière qui fait bruisser la cime des arbres dans la forêt.

En cette fin de printemps, la pluie tombait souvent sur les rives de la rivière Qiantang. Elle était assez légère pour ne pas tremper les vêtements, mais suffisamment dense pour envelopper le monde d’une fine brume. Le long cycle de mille quatre cents ans, marqué par des étés brûlants et des hivers rigoureux, n’était pas encore arrivé à son terme, et il n’existait nulle part au monde de montagne appelée « Songyun ».

La famille Xie de la Ruelle des Habits de Neige vivait toujours derrière ses portes vermillon aux reflets dorés. Les fleurs d’abricotier de la colline du Pavillon répandaient leurs pétales sur des li à la ronde, et le bruit des sabots résonnait encore dans l’air printanier embrumé.

 

Traduction: Darkia1030

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