Panguan - Chapitre 42 - Courage
« Tu as déjà épuisé le faucon, et maintenant tu tentes de me faire passer le même test ? »
(NT : “épuiser le faucon”, idiome chinois qui signifie exercer la patience ou tester le courage de quelqu’un à travers une épreuve, en référence à la méthode d’entraînement des faucons pour la chasse)
Wen Shi fit un rêve.
Rêver dans une cage était en réalité une entreprise très risquée : si la force de volonté et la vigilance étaient un peu faibles, on pouvait très facilement être perturbé par le maître de la cage et sombrer dans un rêve artificiel.
On pourrait alors se convaincre d’être une autre personne, et vivre une autre vie dans le rêve.
Les plus sensibles percevaient, à un moment donné, qu’ils rêvaient; même s’ils parvenaient à se réveiller en luttant, ils étaient terrorisés. Les moins sensibles prenaient le rêve pour la réalité et n’en sortaient jamais; même si la cage était ouverte, ils finissaient fous à lier.
Heureusement, Wen Shi rêva de lui-même. Dans ce rêve, il était encore jeune, et du fait de sa perspective basse, il se trouvait à peu près à la hauteur d’une table.
La pièce n’était pas particulièrement décorée. Le mobilier se composait juste d’une table basse et d’un lit, avec une lampe à huile sur la table et un petit tabouret devant le lit. Dans un coin se tenait une armoire rectangulaire en bois, à côté de laquelle pendait une fine branche desséchée. À part cela, rien; tout était parfaitement propre et rangé.
La seule particularité était l’odeur subtile et naturelle de pin flottant dans l’air. Mais Wen Shi sut immédiatement, dès qu’il la sentit, qu'il était de retour au mont Songyun.
Ce n’était pas seulement un rêve, mais un souvenir ancien survenu soudainement.
C’était étrange : récemment, il se souvenait souvent du passé en rêve, alors que pendant tant d’années il n’avait rien pu évoquer. Y avait-il eu facteur un déclencheur ?
Ce fut sa dernière pensée consciente avant de sombrer complètement dans le rêve.
Il se souvenait d’une longue nuit, des années auparavant.
Le sommet du mont Songyun était glacial la nuit. Même si en bas la chaleur estivale avait incité les habitants à installer les nattes de paille en guise de couchage (NT : à la place de matelas épais hivernaux, car elles gardent la fraîcheur), le froid de la montagne faisait frissonner les gens et les forçaient à mettre les mains dans les poches.
Dans cette fraîcheur, être enveloppé dans une couverture ni trop fine ni trop épaisse procurait une chaleur idéale, et normalement on aurait dû s’endormir facilement. Mais Wen Shi ne pouvait pas dormir, car il avait suivi Chen Budao dans une cage pendant la journée.
Wen Shi enfant était en réalité très timide, bien différent de celui qu’il deviendrait plus tard. Mais comme il aimait garder une expression sérieuse, il ne laissait jamais transparaître sa peur ou sa tristesse; les autres avaient donc du mal à s’en rendre compte.
Zhong Si et Bu Ning, un peu plus âgés, avaient déjà été trompés par lui; plus tard, devenus adultes, ils pensaient toujours que leur shidi (NT : jeune frère d’un même maître) plus jeune et pourtant plus calme, Wen Shi, était un personnage coriace depuis l’enfance, audacieux comme personne, né pour ce métier.
Ce jour-là, Zhong Si et les autres étaient également entrés dans la cage. La cage en elle-même n’était pas trop difficile, suffisamment pour apprendre, sans exposer à des situations réellement dangereuses.
Le seul inconvénient était qu'elle était un peu bruyante.
Certaines zones de la cage étaient remplies de chimères et d’esprits malveillants, et ces jeunes disciples purent expérimenter ce qu’étaient de véritables démons. Effrayés, ils oublièrent tout ce qu’ils avaient appris sur la posture droite et intègre de l’homme honorable (NT : Jūnzǐ, l’idéal moral irréprochable selon Confucius), criant comme de petits mulots pris au piège.
Le seul qui ne fit aucun bruit et ne bougea pas fut Wen Shi. Il suivait toujours Chen Budao, écoutant ses paroles, hochant parfois la tête silencieusement.
Quand la tête d’un démon roula à ses pieds, il se contenta de presser ses lèvres, reculant d’un pas comme pour éviter de salir ses vêtements, puis repoussa la chose du pied.
Ce geste, simple, fut pourtant très impressionnant pour les jeunes Zhong Si et Bu Ning. C'était quand même assez choquant.
Chez les enfants, les amours et haines étaient simples : on n’aimait pas qui on n’aimait pas, et si quelqu’un était impressionnant, on pouvait changer d’avis sur-le-champ, abandonnant toute animosité passée.
Ainsi, dans cette cage, ils furent profondément admiratifs envers Wen Shi.
Après la sortie de la cage, ils parlèrent de ce shidi au courage surprenant jusque tard dans la nuit. Parce qu’ils avaient peur des cauchemars, ils se blottirent ensemble sous leurs couvertures, disant : « Notre shidi doit dormir profondément », tout en se serrant les uns contre les autres.
Sans qu’ils le sachent, ce shidi audacieux avait encore les yeux grand ouverts, noirs et immobiles, au sommet de la montagne.
Il s’était enroulé dans sa couverture, si maigre qu’il formait un petit cocon, immobile, silencieux, fixant la branche suspendue au meuble.
Sur la branche se tenait la deuxième créature vivante de la pièce : un minuscule Dapeng aux Ailes Dorées, de la taille d’une paume.
Les yeux noirs de Wen Shi, aux longs cils épais, le fixaient sans cligner, tel un fantôme. L’oiseau ne comprenait pas pourquoi ce qu’il avait fait de mal pour être ainsi regardé par le bonhomme de neige.
Wen Shi restait immobile, et alors Lao Mao n’osa pas bouger.
Il ne cligna pas des yeux, et Lao Mao non plus.
Ils fixèrent ainsi pendant une heure; l’oiseau ne put supporter plus longtemps, soupçonnant que l’enfant épuisait le faucon (NT : idiome, éprouvait son courage) en le gardant éveillé toute la nuit.
La lampe à huile sur la table brûlait toujours, son feu jaune éclatant se reflétait dans les yeux de Wen Shi qui étaient tels un lac limpide dans la montagne Songyun.
Lao Mao, marionnette très puissante, eut soudain une inspiration : il comprit que le bonhomme de neige le surveillait parce qu’il avait oublié d'éteindre la lampe à huile plus tôt dans la nuit, et que la lumière brillait dans ses yeux, l'empêchant de dormir. La nuit était froide; Wen Shi avait peur du froid et ne voulait pas sortir de sa couverture.
Ainsi, dans un rare moment de réflexion, Lao Mao descendit de la branche et se posa sur la table, prêt à battre des ailes pour éteindre la lampe.
Au moment de battre des ailes, le petit renflement sous la couverture bougea légèrement.
Le bonhomme de neige cligna doucement des yeux et laissa sortir quelques doigts de sa couverture. L’instant suivant, les lignes de marionnettes jaillirent de sa main, attrapant les pattes du Dapeng aux Ailes Dorées miniature et l’éloignant de la lampe.
L’oiseau resta complètement perplexe.
Il ne comprenait pas pourquoi l’enfant utilisait des lignes de marionnettes en dormant; était-ce pour s’entraîner dans son rêve ? Et cette lampe était-elle un objet précieux à ne pas toucher ?
Quand l’oiseau vit Wen Shi retirer rapidement sa main sous la couverture, il connecta les points qu'il n'avait pas compris auparavant, il formula enfin une hypothèse : l’enfant avait peur.
Comme pour confirmer sa supposition, Wen Shi garda ses yeux noirs ouverts toute la nuit, et ce ne fut qu’au petit matin, quand les sons des tasses à thé s’entrechoquèrent dans la pièce du maître, qu’il enfouit son visage dans la couverture et s’endormit profondément.
Bien que Lao Mao soit élevé par Wen Shi, il était toujours une marionnette après tout. Profitant du sommeil de l’enfant, il vola dans la pièce voisine pour rapporter sa découverte à son véritable propriétaire.
Chen Budao, en robe, versait de l’eau de source fraîchement infusée dans des tasses de porcelaine bleu céladon. En entendant cela, il fut abasourdi un instant : « Il n’a pas dormi de la nuit ? »
L’oiseau s’exclama dans son langage : « Exactement ! »
Chen Budao ne réagit pas plus : « Il est jeune, tout ira bien après avoir pratiqué. »
En matière de discipline, Chen Budao était un maître sévère; même s’il chérissait ses élèves, il ne transgressait jamais ses principes. Il avait ses propres standards. Lao Mao ne les comprenait pas vraiment, mais savait qu’ils existaient.
Lao Mao pensait que le maître serait sévère concernant la peur; après tout, pour devenir un panguan, la lâcheté n’était pas permise.
Pourtant, le maître laissa son jeune disciple gagner deux cernes bleuâtres profondes sous les yeux en moins de cinq jours, preuve de son travail acharné.
« Quel bambin m’a été confié ? » demanda Chen Budao en levant le menton du bonhomme de neige, l’examinant, puis demanda : « Pourquoi n’as-tu pas dormi cette nuit ? »
Il savait que Wen Shi gardait tout pour lui, et bien que connaissant la raison, il posa la question pour l’inciter à parler.
Le jeune disciple était plus têtu que quiconque, il refusa d’admettre sa peur, et répondit seulement : « Il faisait froid. »
Chen Budao, habitué à cette obstination, ne le réprimanda pas, mais fit installer un petit lit dans sa chambre.
Après cela, le jeune disciple passait par là plusieurs fois par jour, fixant toujours le petit lit d’appoint de ses yeux sombres, sans un mot.
Lao Mao, en spectateur quotidien, le surveillait, impuissant, désireux de parler à sa place.
Plus tard, Chen Budao entra seul dans une grande cage difficile, mais pour lui, pas insurmontable. C'était juste que beaucoup y entrèrent par erreur, ou par témérité, et il se blessa légèrement au bras gauche en protégeant ces personnes.
Ce n’était rien de grave, juste impressionnant à première vue : peau sèche, gris-bleue, avec quelques cicatrices étranges traversant les muscles et os.
Cette nuit-là, le jeune disciple obstiné se précipita dans la chambre de Chen Budao, serrant sa couverture, et tandis que le maître faisait bouillir des médicaments pour y tremper ses mains, l’enfant resta là à superviser.
Bien qu’il ne sache pas dire de jolies paroles sages et dociles, il faillit arracher toute les plumes de la tête du Grand Dapeng aux Ailes Dorées en le caressant. La signification de ce petit geste, tant pour Lao Mao que pour Chen Budao, était parfaitement claire.
Wen Shi n’était pas très content, il était un peu triste.
Il fixa les mains de Chen Budao aussi longtemps que celui-ci les plongeait dans l’eau. Puis, quand Chen Budao essuya ses doigts et se prépara à dormir, il continua à les fixer, comme si ces mains redeviendraient cette chose effrayante au moindre clignement de paupières.
Finalement, c’est Chen Budao qui lui tapota l’épaule et demanda en souriant : « Tu as fini d’épuiser le faucon, et maintenant tu tentes de me faire passer le même test ? »
Wen Shi répondit : « Non. »
Chen Budao : « Alors va dormir. »
Arborant ses deux cernes, le jeune disciple, murmura d’un ton maussade : « Je n’ai pas sommeil. »
Il s’allongea sagement, mais son regard resta fixé sur la main de Chen Budao pendant au bord du lit. Au bout de quelques instants, cette main bougea sa manche pour couvrir ses yeux : « Ferme les yeux, dors. »
Les nuits au mont Songyun étaient véritablement froides. Même si le vent faisait bruisser les pins, le sommet semblait vaste et désert. Wen Shi, couché sur un lit d'appoint, se rapprocha inconsciemment d’une source de chaleur après avoir sombré dans un profond sommeil.
Jusqu’à ce que son front touche quelqu’un, jusqu’à ce qu’il sente l’odeur familière du pin.
Ce vieil incident était à la fois réel et illusoire, parfois clair et parfois flou. Bien qu’il ne s’agisse de rien d’important, le rêve sembla durer une éternité. Vers la fin, de nombreuses scènes similaires se combinèrent et se superposèrent. Wen Shi ne pouvait plus distinguer laquelle était réelle et laquelle était fausse.
À un moment précis dans le rêve, il se souvint que la main de Chen Budao avait par la suite posé problème à nouveau: les blessures étaient beaucoup plus profondes, et l’apparence bien plus terrifiante, comme si elle n'était plus qu’un squelette.
À cette époque, il devait être adulte, car il était grand. En regardant la main de l’homme, il n’avait plus besoin de lever le visage. Au lieu de cela, il baissa les yeux.
Ce faisant, il vit la main sous la manche de Chen Budao : la gauche semblait n’être qu'os desséchés, du sang en coulait; la droite était droite et longue, parfaitement propre.
La main propre se leva. Ce mouvement fit glisser légèrement la manche du manteau rouge, révélant la robe blanche comme neige et un poignet aux os harmonieux.
La main couvrit les yeux de Wen Shi qui entendit: « Sois sage, ne regarde pas. »
Wen Shi la laissa couvrir ses yeux un moment, puis attrapa ses doigts.
Au dernier instant du rêve, la paume de l’autre recouvrait ses yeux, chaude. Il ne voyait rien, mais sentait l’odeur familière du pin, et ses propres doigts étaient encore enlacés par les fils de marionnettes, une moitié autour de ses phalanges, l’autre moitié autour de l’autre personne, enchevêtrées.
Puis il se réveilla, car il sentait réellement la chaleur d’un autre corps devant lui.
Wen Shi ouvrit brusquement les yeux et vit une main pâle et mince; un instant, il ne sut plus distinguer rêve et réalité. Il crut presque être encore sur le lit du mont Songyun, avec la senteur du pin persistant.
La main bougea devant lui, comme pour tester s’il était réveillé.
Wen Shi attrapa doucement le bout des doigts. Au contact de la peau, il sursauta et se réveilla complètement. Il comprit alors qu’il était toujours dans la cage, couché dans la chambre du rez-de-chaussée de la maison des Shen.
Il fronça les sourcils, se retourna et vit que le Xie Wen disparu était réapparu sans qu’il s’en rende compte, et se trouvait assis à côté de lui, sur le même lit.
Xie Wen baissa les yeux vers ses propres doigts, un peu surpris.
Wen Shi réalisa alors qui il avait tenu.
La sensation sur le bout des doigts était encore présente. Wen Shi baissa les yeux, pressa ses lèvres et serra involontairement ses articulations avec le pouce. Il se frotta la nuque pour reprendre ses esprits et tourna la tête vers Xie Wen : « Où es-tu allé, et quand es-tu arrivé ? »
Le sujet de la main attrapée resta ainsi ambigu et nébuleux.
Xie Wen frotta ses doigts et leva les yeux : « Je viens d’arriver, juste une seconde avant que tu ne te réveilles. Quant à l’endroit où je suis allé… c’est difficile à expliquer. »
« Peut-être faut-il lui demander », ajouta Xie Wen en désignant quelqu’un à côté.
Wen Shi réalisa alors qu’une autre personne était à sa droite.
Il tourna la tête et vit un jeune homme au visage gonflé et pâle, petit et mince, dont le profil semblait presque irréel, comme un faux personnage.
Il était assis jambes croisées sur le bord du lit, les épaules haussées, repliant son corps pour devenir plus petit; ses doigts grattaient la tête de lit selon un certain rythme, produisant des grincements.
Il sentit le regard de Wen Shi avec un léger retard. Alors qu'il tournait la tête, son cou émit un craquement. Ses yeux étaient comme des trous noirs, et des filets d'eau ruisselaient le long de ses cheveux, et le temps d’un battement de paupières, le bord du lit fut mouillé sur une large surface.
Sans surprise, c’était probablement ce fameux tuteur Li .
Une tache vert foncé ornait sa nuque, comme si de la mousse poussait sur son corps. Wen Shi fronça les sourcils, tendit la main pour l’examiner de plus près, mais Xie Wen demanda lourdement derrière lui : « Tu viens de rêver ? »
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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