Panguan - Chapitre 46 – Date
« Quelle affaire est donc si secrète qu’à quelques pas de distance on ne peut pas en parler ? Voyons un peu. »
Au verso de la feuille, on voyait encore des traces d’encre, à peine perceptibles.
Wen Shi retourna la feuille et aperçut une grande tache d’encre. Le jeune maître, Shen Mansheng, avait probablement écrit un passage pour se justifier, en réponse à l’annotation en encre rouge de Monsieur Li. Mais, pour une raison inconnue, il l’avait ensuite entièrement barbouillé.
La tache d’encre était d’une densité inégale. À contre-jour, on pouvait à peine distinguer le début du texte original.
« Je ne… » dit Xia Qiao en retournant la feuille dans tous les sens. Après plusieurs tentatives, il ajouta : « J’ai fait de mon mieux. La suite est vraiment illisible ; je ne distingue que ces deux caractères. »
Mais… je ne quoi, au juste ?
Je ne copiais pas ?
Je ne changerai pas ?
Ou bien je ne devrais pas ?
Après avoir biffé ces mots, Shen Mansheng avait réécrit une phrase à côté, comme réponse définitive à Monsieur Li.
Il avait écrit : Je comprends, Monsieur.
Xia Qiao fixa la feuille avec une expression très sérieuse, à mi-chemin entre la réflexion et la perplexité. « Je suis complètement perdu à présent. J’ai l’impression d’avoir saisi quelque chose… mais en même temps tout reste confus. »
Il fronça les sourcils et marmonna : « Il faut que je remette tout cela en ordre… Donc ce jeune maître de la famille Shen imitait délibérément l’écriture de Jun ge. »
Les plaisanteries entre enfants sont souvent difficiles à comprendre ; même l’intention — innocente ou malveillante — est parfois impossible à discerner. Xia Qiao se souvint que, lorsqu’il était petit, un garçon vivant en face de chez lui bégayait. D’autres enfants s’étaient alors mis à l’imiter en groupe. À la fin, sept ou huit d’entre eux s’étaient mis à bégayer eux aussi, ce qui leur avait valu une sévère correction de la part de leurs parents. Il leur avait fallu longtemps pour perdre cette habitude.
Les raisons qui avaient poussé ces enfants à imiter le bégaiement étaient difficiles à définir : certains trouvaient cela amusant, d’autres se moquaient réellement.
« Si c’était pour se moquer, ce serait vraiment cruel. Mais il a tout de même répondu très honnêtement : ‘Je comprends.’ »
Xia Qiao trouvait l’image de ce jeune maître Shen pleine de contradictions et très déroutante. « Je me demande s’il a finalement corrigé son écriture… »
« Manifestement non. Ou bien il n’en était déjà plus capable. » répondit Xie Wen.
Il parlait avec une telle assurance que Xia Qiao n’en revint pas. « Comment le sais-tu ? »
Xie Wen désigna le coffre à livres. « Les caractères sont tous là. N’aurais-tu pas regardé à l’envers ? »
Xia Qiao resta un instant figé, puis rougit soudain. Il venait de commettre l’erreur la plus élémentaire.
Les feuilles dans le coffre étaient empilées les unes sur les autres ; celles du fond étaient les plus anciennes. Autrement dit, après l’annotation de Monsieur Li — « Ne copie pas l’écriture d’A Jun » — l’écriture de Shen Mansheng n’avait pratiquement pas changé. Sur cette base d’« imitation d’A Jun », il avait continué jour après jour, jusqu’à remplir tout un coffre.
Et Monsieur Li n’avait plus rien ajouté. Ses annotations n’étaient plus que de simples points, indiquant qu’il avait vu le devoir. Peut-être n’avait-il plus prise sur ce jeune maître ; peut-être avait-il simplement renoncé à intervenir.
Pas étonnant que Xie Wen ait parlé ainsi.
Après avoir écrit de cette manière pendant si longtemps, même si Shen Mansheng avait voulu corriger son écriture, il n’aurait probablement plus su comment s’y prendre. Quelle qu’en fût la raison initiale, l’écriture qu’il avait imitée était peu à peu devenue la sienne.
Xia Qiao dit lentement : « Donc… l’écriture de Shen Mansheng et celle de Jun ge étaient probablement identiques. »
« La différence ne devait pas être grande. » répondit Wen Shi.
Les yeux de Xia Qiao s’écarquillèrent. « Si c’est le cas… »
Soudain, l’écriture du journal prenait deux sens : c’était à la fois celle de Shen Mansheng… et celle de Jun ge.
Si le journal avait réellement été écrit par Shen Mansheng lui-même, cela ne poserait pas de problème. Mais s’il contenait des passages écrits par A Jun ? Ou même s’il avait été entièrement rédigé par lui ?
Jusqu’alors, Wen Shi n’avait jamais porté de jugement clairement malveillant sur le jeune maître Shen Mansheng — notamment à cause du lit dans la chambre, et aussi à cause du journal.
Il avait toujours eu le sentiment qu’un enfant qui ne voulait pas laisser quelqu’un dormir sur le lit rudimentaire des domestiques et qui partageait son propre lit ne pourrait pas plier sa sœur dans un canapé, simplement parce qu’elle riait beaucoup et faisait un peu de bruit.
Pourtant, dans le journal, il était constamment question de Jun ge : Shen Manyi l’entraînait souvent à jouer à des jeux au mauvais moment, ce qui le rendait agaçant. Monsieur Li, lui, critiquait fréquemment l’écriture de Jun ge, ce qui le rendait acerbe.
Ce qui troublait Wen Shi dans ce journal, c’était précisément cette impression de rupture et d’étrangeté : chaque personne et chaque événement y étaient décrits sans rapport direct avec le jeune maître lui-même.
De plus, le contenu se contredisait souvent. Tantôt il était écrit : « Shen Manyi entraîne non seulement les filles à jouer au jeu de la fausse mariée, mais elle entraîne aussi souvent Jun ge. » Tantôt : « Shen Manyi préfère encore me demander de deviner laquelle est la fausse mariée. »
Jusqu’alors, Wen Shi avait pensé que l’auteur du journal n’était pas dans un état normal, qu’il était animé d’une sorte de folie contenue, d’où ces incohérences.
Mais maintenant que tous ces éléments se rejoignaient, le fil de l’histoire devenait soudain clair.
Si A Jun était celui qui écrivait dans le journal ; si A Jun empruntait l'identité du jeune maître pour se plaindre de ses propres difficultés personnelles; si, dans le texte, Jun ge et je désignaient parfois la même personne — alors tout devenait logique.
Il restait toutefois une question.
A Jun et Shen Mansheng avaient à peu près le même âge, tous deux étaient plus jeunes que Shen Manyi. Si Shen Mansheng n’était pas capable de faire certaines choses, pourquoi A Jun l’aurait-il été ?
Wen Shi réfléchit un instant.
À un moment précis, il eut l’impression d’avoir saisi quelque chose, mais avant qu’il ne puisse en prendre pleinement conscience, le bruit de chair que Monsieur Li entaillait avec sa plume interrompit son raisonnement.
Monsieur Li trempa la plume dans le sang coagulé et s’apprêtait encore à s’acharner sur les caractères répétés Shen, lorsque Wen Shi bloqua la pointe de la plume.
« Attendez. »
Wen Shi regarda les orbites creuses de l’homme et demanda : « Auriez-vous dit quelque chose… ou accompli un acte inhabituel ? »
Sinon, pourquoi le « jeune maître » aurait-il écrit dans le journal : « Monsieur Li l’a découvert » — et se serait-il ensuite empressé de le tuer ?
Monsieur Li s’immobilisa soudain. Une goutte de sang tomba de la pointe de la plume sur le papier et s’étala en une tache rouge brunie, comme rouillée. Il serra son poignet de l’autre main et, après un long moment, écrivit avec force trois caractères sur la feuille :
Viens me trouver.
« Mais vous êtes déjà ici, non ? » dit Xia Qiao, déconcerté.
À peine avait-il parlé qu’il réalisa soudain que celui qui se trouvait ici n’était que le « Monsieur Li » revenu au cœur de la nuit. Le véritable Monsieur Li, tout comme Shen Manyi autrefois dans le canapé, restait encore prisonnier quelque part dans un coin, privé de lumière et du monde extérieur.
« Alors… où êtes-vous ? » demanda précipitamment Xia Qiao.
« Il est impossible de le lui faire dire. » répondit Xie Wen en refermant le coffre à livres avant de se redresser.
Il prit la feuille d’exercice posée sur la table, la plia en une bande étroite, puis désigna la porte en s’adressant à Wen Shi : « Allons-y. Nous allons le chercher. »
Ils comprenaient très bien les existences comme celle de Monsieur Li. On pouvait leur poser bien des questions ; s’ils coopéraient, ils tentaient toujours d’y répondre. Mais le lieu de leur mort demeurait un tabou.
Exactement comme Shen Manyi auparavant : ils ne voulaient ni le voir, ni en entendre parler.
Et, effectivement, Xia Qiao vit Monsieur Li serrer la plume sans dire un mot. L’instant suivant, la pointe de la plume se brisa d’un claquement sec, et le sang se mit soudain à couler sans discontinuer, inondant toute la table en un clin d’œil.
Xia Qiao tourna la tête : son ge et le patron Xie étaient déjà sortis, l’un derrière l’autre. Dans la pièce ne restaient plus que lui et deux « fantômes » qui se fixaient, les yeux grands ouverts. Il n’eut même pas le temps de crier et prit ses jambes à son cou.
Mais Shen Manyi et Monsieur Li se mirent à courir plus vite que lui encore.
Wen Shi, debout au milieu du couloir, tira brusquement sur les fils de marionnette — puis se souvint qu’il en avait tiré un de trop.
Shen Manyi et Monsieur Li, déjà légers comme des ombres, apparurent instantanément devant lui.
Quant au troisième…
Le troisième arriva par-derrière, heurta légèrement son dos, posa une main sur son épaule pour reprendre l’équilibre, puis demanda en riant malgré lui : « Tu as tiré si brusquement… aurais-tu oublié qu’il y avait encore une personne attachée à ce fil ? »
C’était exact.
Mais Wen Shi allait-il l’admettre ?
Impossible.
Il nia catégoriquement et répondit d’une voix grave : « J’avais quelque chose à dire. »
Xie Wen hocha la tête, relâcha sa main et prit une posture attentive, comme prêt à écouter avec la plus grande concentration. « Quelle affaire est donc si secrète qu’à quelques pas de distance on ne peut pas en parler ? Voyons un peu. »
« … »
Wen Shi ne trouva rien à inventer et abandonna. Il se tourna vers Monsieur Li et dit : « Chercher partout ferait perdre trop de temps. Alors… »
Il tira légèrement sur le fil qui reliait Monsieur Li et baissa les yeux. « Je vous prie de m’excuser. »
Sur ces mots, Wen Shi attrapa le fil de marionnette d’une main et saisit l’épaule de Monsieur Li de l’autre, le poussant à faire un pas successivement vers l’est, l’ouest, le sud et le nord.
Monsieur Li paraissait complètement perdu, mais il tournait dans la direction indiquée. Seule la direction de l’est le fit hésiter un instant, comme s’il éprouvait une résistance instinctive envers cet endroit.
Il voulut reculer, mais Wen Shi lui coupa la retraite.
Au lieu de cela, il le poussa vers la direction qui lui faisait le plus peur et dit à voix basse : « Continuez d’avancer. Ne vous arrêtez pas. »
Lorsque Xia Qiao les rattrapa, il vit son ge marcher tout en ajustant constamment la direction selon les réactions de Monsieur Li — exactement comme quelqu’un qui suivait une navigation : il corrigeait la flèche et avançait en tâtonnant.
« On peut vraiment faire comme ça ?! »
Xia Qiao en resta admiratif et suivit docilement derrière Wen Shi et Xie Wen, regardant partout en marchant — du plafond jusqu’aux coutures du tapis, sans même oublier les parois de verre.
« Il n’est pas nécessaire d’observer chaque endroit. » rappela calmement Xie Wen.
Xia Qiao demanda à voix basse : « Alors… où faut-il regarder ? »
« Les poutres, les endroits où l’on peut attacher une corde, et les lieux où il y a de l’eau. » répondit Wen Shi sans se retourner.
Son objectif était clair ; son regard ne se posait jamais longtemps et balayait les lieux très rapidement.
« La salle de bain, les avant-toits, les poutres près des fenêtres… ou bien… »
Il s’interrompit soudain et s’arrêta net.
« Qu’y a-t-il ? » demanda Xia Qiao.
Mais l’instant suivant, il comprit lui-même la raison de cet arrêt : lorsque Monsieur Li s’approcha de la porte du jardin arrière, il se recroquevilla soudain et tenta de reculer comme un fou.
Heureusement, Wen Shi réagit vite et fit un détour avec un fil pour le retenir.
Le jardin arrière.
Wen Shi fronça les sourcils. Il ouvrit aussitôt la porte et alluma la lampe de la galerie. À peine entré, une forte odeur de brûlé lui monta au nez.
Le jardin était rempli de fleurs, comme Shen Manyi l’avait dit. Une grande étendue de fleurs jaune pâle entourait la balançoire ; ces fleurs dressées ressemblaient tantôt à des oreilles de lapin, tantôt à des nœuds allongés.
Sans raison particulière, Wen Shi se souvint soudain qu’au pied du mont Songyun il y avait autrefois une vaste étendue de ces fleurs — blanches, pures comme la neige du sommet, mais plus vives et plus légères.
Il se souvenait que cette fleur s’appelait cyclamen. (NT : 仙客来, Xian ke lai, litt. Arrivée de l’immortel)
« Des oreilles de lapin ! » s’écria Shen Manyi en voulant s’y précipiter. (NT : le cyclamen a des pétales repliés vers l’arrière et dressés vers le haut, ce qui donne l’impression de petites oreilles pointées vers le ciel.)
Elle n’avait pas vu ce jardin depuis trop longtemps. Mais à peine eut-elle posé un pied à l’intérieur qu’elle le retira brusquement, comme si elle s’était brûlée. Puis elle s’accroupit près de la porte, silencieuse.
Le jardin, malgré ses couleurs vives et luxuriantes, dégageait une étrange impression de mort.
Le vent soufflait pourtant dans la cour et la balançoire oscillait doucement. Mais les fleurs jaunes et les longues vignes restaient parfaitement immobiles, sans même frémir.
Wen Shi balaya les lieux du regard. À part la balançoire et la treille de vigne, rien dans la cour n’était plus haut qu’une personne. Même la balançoire ne semblait pas offrir un point solide pour pendre quelqu’un.
Et pourtant, Monsieur Li était déjà terrorisé. Perdu, il ne savait s’il devait se couvrir la gorge ou les yeux ; finalement il courut vers un coin du jardin comme un rat affolé.
Chaque pas de Wen Shi en avant le rendait plus paniqué encore.
Dans cette agitation anxieuse, un grincement couic-couic retentit de nouveau, résonnant dans la nuit silencieuse — comme une corde de chanvre enroulée autour d’un poteau de bois fragile, portant un poids qui se balançait de gauche à droite.
Monsieur Li se recroquevilla contre le mur et leva la tête, comme s’il regardait une corde de pendaison invisible.
Xie Wen, debout à côté, observa Monsieur Li un moment, puis leva lui aussi les yeux.
Wen Shi pensa qu’il avait compris quelque chose et lui jeta un regard, mais découvrit qu’il regardait… la lune.
Dans le ciel brillait une pleine lune dont les contours étaient flous ; sa lumière était voilée de brume. Comme les fleurs immobiles du jardin, elle paraissait morte — comme ajoutée par la main maladroite d’un peintre, ou comme un trou béant dans le ciel.
Wen Shi fixa ce « trou » quelques secondes.
Puis son expression changea soudain.
Il venait de penser à un endroit.
Un endroit avec un poteau de bois où l’on pouvait attacher une corde de chanvre — sans avoir besoin d’être très grand ni de disposer de beaucoup de points d’appui — un endroit où l’on pouvait facilement pendre quelqu’un.
« Le puits. »
Il traversa rapidement le jardin et trouva un puits non loin de la balançoire.
Ce puits était abandonné depuis longtemps. La barre de bois autrefois placée au-dessus s’était brisée et gisait sur le côté, tandis qu’une dalle de pierre couvrait encore l’ouverture. Des herbes sauvages envahissantes le dissimulaient presque entièrement.
Wen Shi s’agenouilla à demi et souleva la dalle.
Une odeur de putréfaction épaisse en jaillit aussitôt.
Xia Qiao, arrivé juste derrière Xie Wen, accourut précipitamment. L’odeur le frappa de plein fouet et il tomba à la renverse, s’asseyant lourdement au bord du puits. Retenant son souffle, il se pencha pour regarder — et son visage devint livide.
Le puits n’était pas sec. Une flaque d’eau stagnait au fond.
Et, dans cette eau, se trouvait le petit professeur.
Il était assis au fond du puits. Autour de son cou pendait une corde de chanvre pourrie. Son visage gonflé et blanchi par l’eau avait perdu toute forme humaine, tourné vers le haut. Ses cheveux flottaient dans l’eau comme des algues errantes, mêlés à la mousse des parois.
Les yeux ainsi fixés vers le ciel, il ne pouvait trouver le repos. Nul ne savait depuis combien de temps il attendait là — jusqu’à ce que quelqu’un vienne enfin.
Wen Shi s’appuya contre le rebord du puits et resta longtemps silencieux.
Ses sourcils étaient légèrement froncés ; son regard abaissé était profond et recueilli, fixé droit vers le fond.
Au bout d’un moment, quelqu’un effleura doucement l’arrière de sa tête du bout des doigts.
Wen Shi se retourna et vit la personne derrière lui. Xie Wen baissa la tête et dit : « Je le bloque, donc il ne peut pas voir. Guide-le. »
Il avait utilisé le mot « guider », un mot très simple, mais qui le distinguait de tant d’autres. (NT : 带上 : guider, accompagner)
Wen Shi regarda Xie Wen ; son regard trembla légèrement. À cet instant, il sembla vouloir dire quelque chose. Mais finalement, il se contenta de répondre d’un simple « hum » avant de détourner les yeux et de regarder de nouveau au fond du puits.
Il laissa filer les fils de marionnette et accrocha la silhouette floconneuse au fond.
« Protège-le bien. » dit-il sans se retourner.
« D’accord. » répondit Xie Wen.
Le corps fut doucement déposé à terre. Les hautes herbes et les larges feuilles de fleurs le dissimulaient ; à distance, on ne voyait plus rien.
Mais relié par le fil, Wen Shi sentait encore Monsieur Li recroquevillé près de la porte du jardin trembler.
Si cela avait été quelqu’un de plus emporté, sa rancœur aurait pu renverser tout le jardin. Pourtant, la fumée noire qui s’échappait de Monsieur Li se contentait de s’écouler continuellement, comme l’eau dans ses orbites — violente mais silencieuse.
« Ge, il semble qu’il y ait encore quelque chose dans le puits… » dit soudain Xia Qiao à voix basse.
Wen Shi regarda : en effet, dans la vase au fond du puits, quelque chose brillait avec des teintes rouge-verdâtre sous la lumière de la lune, semblables à de la rouille.
C’était une petite boîte de cuivre. Malgré ses parois fines, il était parfaitement hermétique. Peut-être était-elle restée fermée parce que la rouille l’avait soudée, ou parce que la vase l’enveloppait étroitement. Wen Shi la repêcha et l’ouvrit de force ; les objets à l’intérieur n’étaient pas trop abîmés.
C’était une liasse de lettres.
Wen Shi en feuilleta quelques-unes. Sur les enveloppes étaient soigneusement inscrits le nom du destinataire et celui de l’expéditeur ; elles portaient des timbres et des cachets postaux. La plupart étaient adressées à Monsieur Li, et provenaient toutes de la même personne, nommée Xu Yarong.
La lettre placée tout au-dessus était différente : l’expéditeur était Monsieur Li et le destinataire Xu Yarong. Elle portait elle aussi un timbre, mais, pour une raison inconnue, elle avait été retournée à l’expéditeur.
De toute évidence, c’était la boîte à lettres personnelles de Monsieur Li. On ne savait seulement pas pourquoi elle s’était retrouvée au fond du puits avec lui.
Peut-être que Monsieur Li avait découvert la vérité sur la disparition de Shen Manyi, qu’il avait fait quelque chose — ou s’apprêtait à agir — puis avait voulu quitter la famille Shen en emportant cette boîte de lettres.
Wen Shi eut l’intuition que ces lettres contenaient quelque chose d’important ; sinon, Monsieur Li n’aurait pas, contre son instinct, écrit : « Viens me trouver. »
Il choisit d’abord la lettre que Monsieur Li n’avait pas pu envoyer et l’ouvrit.
L’écriture du maître d’école, élégante et orthodoxe, remplissait la page. Elle n’avait rien à voir avec les « Shen » déformés qu’il avait tracés plus tôt ; on voyait d’un coup d’œil qu’elle provenait d’une longue pratique depuis l’enfance et qu’elle dégageait une certaine érudition.
« À mon épouse Yarong, en lisant cette lettre, imagine que je suis devant toi. (NT : formule épistolaire traditionnelle chinoise).
Dans ta dernière lettre, tu disais avoir pris froid et être tombée malade ; plus d’un demi-mois a passé sans amélioration, ce qui m’a tellement inquiété que deux aphtes me sont venus au bord de la langue. Je ne sais si, lorsque tu recevras cette lettre, ta santé ira mieux. Si l’amélioration n’est pas manifeste, je t’en prie, rends-toi chez le docteur Zeng, dans la rue Nan Feng, afin qu’il t’examine de nouveau et te prescrive une ordonnance. Ne laisse pas quelque médecin sans compétence te faire perdre du temps.
Je ne pourrai toujours pas rentrer ce mois-ci. Le maître et la maîtresse de la famille Shen ne sont pas revenus depuis longtemps ; les télégrammes envoyés n’ont reçu aucune réponse. Il m’est vraiment impossible de m’absenter. Le 19 approche, jour anniversaire de la mort de sœur Cai ; je ne peux tout de même pas abandonner toute cette maison d’enfants.
Tu le sais, je t’en ai déjà parlé : le jour où sœur Cai est morte, Manyi en a été si effrayée qu’elle en est tombée malade. Depuis ces quelques années, son état ne s’est guère amélioré ; aux alentours du 19, elle risque encore de faire une petite crise.
Dans ta dernière lettre, tu me demandais de t’envoyer une photographie avec ma réponse. Avant-hier, je me suis fait couper les cheveux et je suis spécialement allé au studio photographique pour en prendre une. Je l’ai jointe à cette lettre ; je ne sais si, comparé à l’année dernière, j’ai l’air plus vieux.
Je n’ai pas joint de photographie des autres. La dernière fois que nous avons pris une photo de groupe chez les Shen, c’était lorsque sœur Cai était encore en vie. J’avais pensé en faire tirer une pour te l’envoyer afin que tu puisses te familiariser avec les gens, mais tout le monde n’était pas présent: le maître et la maîtresse de maison ne sont pas revenus, et la vieille Dou, qui s’occupe de la cuisine, croit toujours que les photographies font perdre l’âme et raccourcissent la vie ; elle a refusé d’y apparaître.
À propos de la vieille Dou : lorsqu’elle nous a vus obstinés à vouloir nous faire photographier, elle a même, par bonté, offert à chacun de nous une lampe éternelle de fortune et de longévité. Elle va souvent y réciter des sutras et y ajouter de l’huile, disant que cela protège l’âme et la durée de vie.
Et pourtant, peu de temps après, sœur Cai s’est pendue à la poutre. Sa lampe éternelle est encore allumée… La vieille Dou ne l’a jamais retirée. Avant-hier, en passant près de cette petite pièce, je n’ai pu m’empêcher de soupirer.
Au moment même où je scellais la photographie, le fils de sœur Cai, A Jun, est venu remettre son devoir. J’ai laissé ma plume un moment, et l’encre a un peu séché ; tu devras donc me lire avec indulgence.
En parlant d’A Jun : on dit que sœur Cai avait autrefois vécu comme une demoiselle de bonne famille. Mais plus tard sa famille a été ruinée : les uns sont morts, les autres sont partis, et il lui est devenu difficile même de se nourrir. C’est alors qu’elle est venue chez les Shen. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait toujours paru mélancolique.
Quant à ce A Jun, il aurait dû avoir le destin d’un jeune maître ; pourtant, ce n’est que ces dernières années qu’il a commencé à apprendre quelques caractères avec moi. Ses compositions sont à peine lisibles.
Parfois, quand j’y pense, cela me remplit aussi de tristesse.
Seulement, son caractère ne me plaît guère : il est trop étroit d’esprit. »
Après cela, Monsieur Li avait encore ajouté quelques observations de la vie quotidienne — des détails insignifiants, sans grand rapport avec la famille Shen.
Wen Shi parcourut la fin en lisant très rapidement, puis son regard se fixa sur la signature.
À cet endroit se trouvait la date à laquelle Monsieur Li avait écrit cette lettre :
5 mai 1918.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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