Chapitre 50 – Origine

 

 

« Reste vivre ici. C’est moi qui qui t’ai donné ton nom; qui oserait ne pas vouloir de toi ? »

 

Arc 5: Cimetière des cent familles

 

(NT : 百家坟. Évoque un lieu ancien où reposent de nombreuses familles, symbolisant la mémoire collective et les ancêtres. ‘Cent’ n’est pas à comprendre comme chiffre exact mais comme métaphore de pluralité.)

 

Peut-être était-ce parce qu’une parcelle d’âme spirituelle avait pénétré en lui et que ses souvenirs commençaient à se libérer ou parce que la douleur était insupportable et que Wen Shi, par habitude, refusait de montrer la moindre faiblesse en laissant échapper un son. Il ne pouvait que s’efforcer de penser à certaines personnes et à certains événements, s’appuyant sur cela pour traverser cette longue nuit.

Ainsi se souvint-il du commencement.

La première fois que Wen Shi vit Chen Budao, il était véritablement très jeune; si jeune qu’il n’avait pas encore atteint l’âge des souvenirs. Aussi ignorait-il en quelle année, en quel mois, en quel lieu il se trouvait, et pourquoi l’environnement qui l’entourait avait cet aspect.

Ce jour-là, le soleil couchant était à moitié englouti à l’horizon, et partout s’étendaient des teintes d’or et de rouge, partout gisaient des morts.

Les cadavres s’entassaient comme des montagnes; l’air était imprégné d’une odeur insupportable; le sang serpentait en ruisseaux, s’accumulant dans les creux. Une partie avait déjà séché et pris une teinte brun rouillé, une autre était devenue épaisse et visqueuse.

Wen Shi rampa du dessous dun corps lourd, la paume entaillée par une pierre.

Il ne comprenait pas pourquoi tous les gens étaient allongés sans parler. Il ne comprenait pas non plus pourquoi le silence environnant était si absolu, au point qu’il semblait être le seul être restant au monde.

Il tenta de tirer un adulte couché près de lui, mais il ne parvenait même pas à se tenir encore debout correctement.

L’adulte ne se réveilla pas. Et lui, tirant sans méthode, tomba assis à terre, n’attrapant qu’une main pleine de sang visqueux et âcre. La main de l’adulte glissa avec un bruit sourd et retomba sur le sol, totalement inerte. Obstiné, il se releva à nouveau pour tenter de le saisir encore, mais en vain.

Alors il resta seul, debout, les doigts couverts de sang, perdu et désemparé.

Jusqu’à ce qu’il entende quelqu’un approcher.

Ce jour-là, Chen Budao ne portait ni manteau extérieur ni masque. Il n’avait qu’une robe blanche, immaculée, lui donnant l'apparence d’un immortel tout juste descendu sur terre. Lorsqu’il baissa les yeux sur les personnes étendues au sol, il dégageait une aura à la fois douce et empreinte de compassion.

Ce regard devint le commencement de tous les souvenirs de Wen Shi dans ce monde.

Chen Budao souleva le pan de sa robe, s’accroupit à demi, et prit Wen Shi dans ses bras au milieu de cette mer de cadavres et de sang. Lui, tel une poupée sans vie, ouvrit grand ses yeux noirs et s’accrocha à son épaule, fixant le sol sans cligner, jusqu’à ce que ses yeux deviennent douloureux, brûlants et larmoyants.

Celui qui le portait lui tapota doucement le dos et dit d’une voix grave : « Ferme les yeux. »

À cet ordre, Wen Shi obéit, ferma les yeux et enfouit son visage dans l’épaule de l’autre. Au bout d’un moment, le tissu sous ses yeux fut entièrement imbibé.

Il était trop jeune pour se souvenir de ce jour-là. Pourtant, pendant longtemps par la suite, il se souvint de l’odeur de sang portée par le vent, et de la sensation glaciale de la main morte glissant hors de la sienne.

Le jour où commencèrent ses souvenirs, il comprit la vie et la mort, la joie et la tristesse, sans qu’on le lui enseigne.

Il n’avait pas de nom. Sur lui, il n’y avait qu’un cadenas de longévité (NT : talisman traditionnel destiné à protéger un enfant) porté depuis sa naissance, sur lequel figurait le caractère « Wen », probablement le nom de sa famille. Chen Budao y ajouta le caractère «Shi ».

« Shi » signifie ce qui permet de marquer les années; les quatre saisons et le cycle du soleil et de la lune sont contenus dans ce caractère.

(NT : Shí (), litt. temps, l’écoulement du temps. Signifie dans son sens abstrait, tout le cycle de la vie et du monde. Par ce nom, Chen Budao disait à Wen Shi : tu fais partie du cycle du monde, tu es un être vivant comme les autres.)

Dans son enfance, Wen Shi était souvent de constitution fragile. Ce jour-là, après avoir pleuré trop longtemps et subi un choc, il tomba gravement malade après avoir été ramené par Chen Budao.

Le sommet de la montagne était trop froid et ne convenait pas à un enfant. En revanche, au pied de la montagne, les villages étaient regroupés, les habitations bien ordonnées, et la vie y était animée par la chaleur humaine. Au début, Wen Shi fut élevé au pied du mont Songyun.

Cependant, il n’en garda pas de souvenir profond, car durant sa convalescence, il alternait sommeil et éveil, encore et encore. Lorsqu’il guérit complètement, les quatre saisons avaient déjà accompli un cycle.

Selon les règles, il fut alors transféré à mi-hauteur du mont Songyun, où il vécut avec Bu Ning, Zhuang Ye et les autres disciples proches. Les enfants, par nature, aiment jouer, et ceux d’âges similaires s’habituent rapidement les uns aux autres.

Wen Shi faisait exception.

Il ignorait quand il était né, ne savait pas quel âge il avait réellement, et ne pouvait expliquer d’où il venait. Tel un invité imprévu sans attaches, il paraissait totalement déplacé parmi les autres enfants.

À cette époque, Chen Budao était souvent absent du mont Songyun, partant pour de longues périodes. Il ignorait donc tout cela. Et même s’il avait été présent, il ne l’aurait probablement pas su immédiatement, car Wen Shi ne le lui aurait certainement pas dit.

Depuis son enfance, il était renfermé et obstiné, peu enclin à exprimer ou à extérioriser ses émotions.

Peut-être était-ce précisément pour cette raison que ces choses qui ne lui appartenaient pas purent rester si longtemps cachées en lui.

La première fois que Wen Shi laissa échapper cette aura néfaste, ce fut au cours d’une nuit profonde, avant le retour de Chen Budao.

Zhuang Ye, qui dormait mal, lui avait pris la couverture, et il s’était retrouvé à dormir contre un mur pendant longtemps, prenant froid. Peut-être que sa faiblesse physique permit à ces choses de trouver une ouverture; cette nuit-là, il fit de nombreux rêves.

Il rêva qu’il se tenait de nouveau dans cette ville baignée de sang, se penchant pour secouer les morts gisant autour de lui, s’obstinant à vouloir les réveiller. Mais, quoi qu’il fasse, cela resta inutile.

Dans toute la ville retentissaient des cris de fantômes qui l’entouraient en lui adressant des paroles incompréhensibles : plaintes, gémissements, hurlements, soupirs.

Il les écouta un moment avant de réaliser que ces voix ne provenaient pas de l’extérieur, mais de son propre corps.

Pris d’un frisson, il se réveilla brusquement.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, il constata qu’il ne se trouvait pas dans la demeure de mi-montagne, mais sur le chemin de pierre menant au pied de la montagne, avec à ses pieds une étendue de fleurs fanées.

Quelqu’un, à côté de lui, aspira brusquement l’air.

Il tourna la tête et vit plusieurs garçons de son âge, les yeux écarquillés, le regardant avec effroi, comme s’ils avaient vu un fantôme en personne. Ils poussèrent un cri et s’enfuirent en dévalant la montagne.

C’était une plateforme d’entraînement proche du pied de la montagne, et ceux qu’il avait effrayés étaient des disciples externes venus tôt s’exercer.

Le jour commençait à peine à poindre dans la montagne, il faisait très froid, et le sol était dur et glacé.

Wen Shi resta longtemps immobile, seul au milieu de ces fleurs fanées, avant de se rendre compte qu’il était pieds nus. Tout au long du chemin, il s’était écorché en de nombreux endroits, et la douleur était vive.

La tête baissée, il observa ses mains et vit que ses doigts étaient entourés d’une substance noire, sale et brumeuse. Il tira sur le coin de son vêtement pour frotter avec force, jusqu’à presque s’arracher la peau des paumes, sans aucun résultat.

À partir de ce jour, une rumeur se répandit sur la montagne et en contrebas : on disait qu’il était la réincarnation d’un démon maléfique, dissimulé sous l’apparence d’un enfant; qu’il descendait la nuit pour capturer des gens, et que les fleurs se fanaient partout où il passait.

En peu de temps, tous se mirent à le craindre et n’osèrent plus s’approcher de lui, comme s’il pouvait à tout moment abandonner son apparence humaine et révéler sa véritable nature monstrueuse, griffes et crocs apparents.

Il avait toujours été seul; les deux jours suivants, cela devint encore plus manifeste. Que ce soit pour manger, dormir ou s’exercer, les autres enfants se tenaient à grande distance de lui.

Il était obstiné et ne tenta jamais de se justifier.

Il restait simplement dans un coin, luttant seul avec ses doigts enveloppés de brume noire.

Zhuang Ye et les autres ne pouvaient pas voir cette brume noire sur ses mains; autrement, ils auraient sans doute été encore plus effrayés, incapables même de rester dans la même pièce que lui.

En réalité, c’était lui qui avait le plus peur.

Il craignait de rêver à nouveau de ces cris fantomatiques qui le poursuivaient comme une ombre, et d’ouvrir les yeux pour se retrouver encore dans un lieu mystérieux, effrayant des inconnus. Il avait si peur qu’il n’osait pas fermer les yeux de toute la nuit.

C’est à ce moment-là que Chen Budao revint au mont Songyun.

Il semblait avoir accompli beaucoup de choses et parcouru de nombreux endroits durant cette période. Lorsqu’il franchit le seuil, il apporta avec lui l’odeur du vent et de la neige du monde extérieur, balayant la pièce au point que les jeunes disciples n’osaient pas faire un bruit.

Ils l’appelèrent néanmoins respectueusement « Maître », sauf Wen Shi, qui s’obstina à garder le silence.

D’une part parce que Chen Budao revenait tout juste du pied de la montagne et portait un masque, ce qui lui donnait une impression de distance et d’étrangeté.

D’autre part, sans doute, parce qu’il craignait d’être renvoyé.

Après tout, ses mains étaient couvertes de brume noire, il était sale, et il pouvait, sans s’en rendre compte, se transformer en démon. Plutôt que d’être expulsé après avoir reconnu son maître, mieux valait ne pas le reconnaître du tout.

Même lorsqu’il fut conduit au sommet de la montagne, même lorsque Chen Budao lui remit ce petit Dapeng aux ailes dorées en disant qu’il pouvait l’élever jusqu’à sa taille adulte, cette inquiétude d’être abandonné ne disparut jamais complètement.

Car il n’avait ni passé, ni origine, et ne savait même pas s’il pouvait être considéré comme un être humain… ou comme un monstre.

Il se souvenait que la neige de ce jour-là ne s’était arrêtée que très tard. Il serrait le Dapeng aux ailes dorées dans ses bras, restait assis, la tête baissée, sur le lit de repos, attendant que Chen Budao parle et le renvoie.

Il attendit longtemps, jusqu’à ce qu’on lui apporte un bol de médicament.

Ce remède avait été préparé par Chen Budao. Il avait bouilli longuement dans la pièce, puis avait été laissé à refroidir un moment dans la neige. Lorsqu’il fut rapporté, une vapeur blanche s’en élevait encore, mais il n’était plus brûlant.

Chen Budao posa le bol sur la petite table et tendit la main vers Wen Shi : « Donne-moi ta main. »

Wen Shi, encore renfermé, hésita un instant avant de lui tendre la main. Chen Budao prit ses doigts et, baissant les yeux, observa la brume noire qui les entourait, un léger pli se formant entre ses sourcils.

Wen Shi pinça les lèvres et tenta instinctivement de retirer sa main, sans y parvenir.

Chen Budao lui détendit légèrement les articulations, saisit son poignet et plongea sa main dans le médicament.

« Pourquoi te rétractes-tu ? As-tu peur que ce soit brûlant ? » dit Chen Budao.

« Non. » Les deux mains de Wen Shi étaient maintenues dans le liquide; il tenta de se débattre avec réticence.

Mais il se calma rapidement, car la température du remède était parfaite. Une chaleur douce se diffusa de ses mains à tout son corps, dissipant en grande partie le froid accumulé les jours précédents.

Sentant qu’il se détendait, Chen Budao leva légèrement les yeux avec un sourire et le taquina : « Est-ce cuit ? »

Wen Shi secoua la tête.

Observant la brume noire se disperser dans l’eau — semblant s’atténuer sans pour autant disparaître — il ne put s’empêcher de demander : « Pourquoi ai-je en moi quelque chose de sale ? »

Chen Budao resta silencieux un moment, puis dit: « Ce n’est pas quelque chose de sale. »

« Alors, qu’est-ce que c’est ? »

Chen Budao répondit : « Certaines personnes sont parties trop vite, laissant derrière elles des souvenirs, et ces souvenirs se sont retrouvés en toi. »

C’était une manière plus douce de l’exprimer, afin de ne pas effrayer un enfant. Ce n’est que plus tard que Wen Shi comprit : dans ce monde, la vie et la mort sont fréquentes. Certains meurent de maladie, de blessure ou de vieillesse ; aujourd’hui dans une famille, demain dans une autre, les choses se décalent toujours. Mais il en est d’autres qui ne peuvent être évitées : les guerres, les catastrophes naturelles, les épidémies.

Ce que Wen Shi avait rencontré autrefois, c’était le massacre d’une ville en temps de guerre.

La haine et l’énergie néfaste issues de dizaines de milliers, voire de centaines de milliers de personnes — si elles formaient une Cage — seraient tout simplement inimaginables.

Chen Budao s’était rendu sur place pour dissiper une Cage. Mais lorsqu’il arriva, il n’en trouva aucune : seulement un enfant, protégé sous plusieurs corps d’adultes, unique survivant de cette catastrophe humaine.

Cet enfant se tenait seul, les larmes coulant silencieusement; il ne différait en rien d’un enfant ordinaire de ce monde, pur au point d’être immaculé.

Et pourtant, en réalité, cette énergie de rancœur et de malheur — qui aurait dû former une Cage — tournoyait autour de lui comme une immense vague autour de son centre, entièrement absorbée dans son corps.

Et parce que cette énergie était trop dense, trop innombrable, peut-être selon le principe que l’excès engendre un retournement, elle ne se manifesta pas immédiatement. Ce n’est que bien plus tard qu’elle révéla peu à peu certains signes de son existence.

Ce n’était donc pas quelque chose d’impur, mais les joies et les peines, les affections et les regrets de trop nombreuses personnes envers ce monde : des attachements humains au monde mortel.

Cependant, alors qu’il trempait ses mains dans le remède, Wen Shi pensa aux fleurs mortes, aux oiseaux soudain desséchés, et à la main de Chen Budao, semblable à un squelette. Baissant la tête, il fixa les doigts redevenus normaux de celui-ci et demanda :
« Cela peut-il nuire aux autres ? »

Chen Budao sembla légèrement surpris. Il ajouta quelques ingrédients dans le bol, puis, les yeux baissés vers son petit disciple, remarqua : « À un âge si tendre, ne devrais-tu pas d’abord penser à toi-même ? »

Voyant que Wen Shi ne répondait pas, il ajouta : « Si tu te tiens sage, cela n’arrivera pas. »

Wen Shi réfléchit un instant et conclut qu’il y avait tout de même un risque de nuire aux autres. Il baissa la tête, abattu.

Fixant le liquide médicinal d’un vert profond, il resta un moment perdu dans ses pensées. Soudain, il entendit Chen Budao reprendre la parole : « Il existe un moyen de résoudre cela, mais il faudra attendre que tu grandisses encore un peu. »

Wen Shi resta un instant interdit, puis releva la tête. Il vit Chen Budao se lever, essuyant ses doigts avec un tissu propre. La flamme de la lampe vacilla légèrement, projetant son profil sur le mur.

« Grandir encore… jusqu’à quel point ? » demanda Wen Shi.

Chen Budao balaya la pièce du regard, puis désigna le Dafeng aux ailes dorées, rond et dodu : « Jusqu’à ce que tu l’élèves et qu’il devienne humain. »

Wen Shi resta stupéfait : « Comment un oiseau pourrait-il devenir humain ? »

Chen Budao répondit en souriant : « Il suffit qu’il perde ses plumes. »

Wen Shi : « … »

Dafeng aux ailes dorées : « … »

Voyant que son petit disciple ne gardait plus ce visage fermé, Chen Budao tendit la main pour prendre son manteau et lui libérer la pièce. Avant de partir, il tapota la tête de Wen Shi et dit : « Reste vivre ici. C’est moi qui t’ai donné ton nom; qui oserait ne pas vouloir de toi ? »

À partir de ce jour, Wen Shi eut une origine.

Qui s’appelait Chen Budao.

 

Traduction: Darkia1030

Check: Hent-du

 

 

Créez votre propre site internet avec Webador