Panguan - Chapitre 51 - Le réveil des insectes

 

 

(NT: Jīngzhé (réveil des insectes), période solaire du calendrier traditionnel chinois marquant le réveil de la vie au printemps)

 

« Appelle-moi. » dit l’autre à voix basse, tenant entre ses doigts l’un de ses fils de marionnette.

Wen Shi ferma un instant les yeux, puis dit : « Chen Budao. »

 

À cette époque, Wen Shi était en réalité très attaché, presque collant.

Mais il ne le disait pas, et ne s’accrochait pas à Chen Budao pour lui faire des demandes. Il n’avait ni besoin d’être porté ni tenu par la main ; sa manière d’être attaché consistait simplement à le suivre en silence, pas à pas.

Comme si, tant que Chen Budao était là, il pouvait rester en paix.

Bien que le nom « Wen Shi » lui ait été donné par Chen Budao, ce dernier ne l’appelait presque jamais correctement, préférant lui donner des surnoms.

Si Wen Shi restait silencieux, renfrogné, Chen Budao l’appelait « petit muet ». S’il le suivait partout comme une boule de neige, pas à pas, il l’appelait « petite queue ».

Les enfants oublient vite : tant qu’on ne reparle pas des choses désagréables, elles disparaissent rapidement de leur esprit. Le jeune Wen Shi était ainsi.

Pendant quelques jours, Chen Budao lui prépara des décoctions médicinales. La brume noire sur ses mains se résorba, et il put dormir paisiblement toute la nuit. Il en vint à penser que ce n’était pas quelque chose de si grave.

En réalité, c’était simplement parce que son refroidissement s’était amélioré et que son esprit s’était stabilisé. Mais il l’ignorait; il pensait que sa constitution avait changé, que ce qui était caché en lui s'était apaisé.

Cette année-là fut probablement celle où Wen Shi porta le moins de fardeaux; il allait parfois même jouer en bas de la montagne avec le Dapeng aux ailes dorées.

Cependant, sa manière de jouer restait contenue et silencieuse.

Les gens au pied de la montagne continuaient à l’appeler démon maléfique. Les enfants, en le voyant, soit lui jetaient des pierres de loin, soit s’enfuyaient aussitôt, comme s’ils allaient être écorchés vifs et dévorés s’ils restaient trop longtemps.

Ainsi, Wen Shi ne se rendait jamais dans les endroits animés, choisissant toujours des lieux déserts : ravins, forêts, ruisseaux. Cela devint peu à peu sa nature.

Peut-être parce qu’il n’était lui-même pas très exubérant, il aimait les choses pleines de vie et de mouvement. Le sommet du mont Songyun était trop froid, avec peu de créatures vivantes. En bas, il pouvait rester longtemps à observer un nid de lapins, quelques tortues ou des poissons.

Lorsqu’il restait tapi dans cette forêt, il rencontrait souvent une vieille herboriste. Elle avait un certain lien avec lui : à l’époque où Chen Budao l’avait recueilli, il l’avait laissé vivre quelque temps chez elle, au pied de la montagne.

Le séjour n’avait pas été long, et les enfants oublient vite; leur lien n’était pas profond. Mais parmi les gens du village, elle était la seule à lui témoigner une bienveillance sans réserve.

Chaque fois qu’elle le voyait dans la forêt, elle lui donnait quelque chose : parfois des fruits lavés, parfois des gâteaux cuits à la maison.

Les fruits étaient souvent trop mûrs, les gâteaux un peu secs; pour un enfant, ce n’était pas très savoureux. Pourtant, Wen Shi s’asseyait en tailleur et mangeait tout, sous les yeux de la vieille femme. Peu de temps après, il apprit même à lui rendre la pareille.

À la fin de l’hiver et au début du printemps de l’année suivante, le village au pied de la montagne fut animé pendant plusieurs jours avec les rituels d’hommage aux ancêtres, veilles du Nouvel An, exorcismes et prières pour le bonheur.

Wen Shi évita cette période. À part une sortie où Chen Budao l’emmena, il ne descendit pas seul de la montagne.

Lorsque l’agitation retomba, il retourna dans la forêt, mais pendant plusieurs jours, il ne croisa pas la vieille herboriste.

Inquiet, il serra son Dapeng aux ailes dorées contre lui, pinçant son bec pour l’empêcher de faire du bruit, et s’approcha du village. Là, il vit des bannières funéraires blanches dressées sur des perches de bambou, et des papiers funéraires éparpillés au sol.

Les voisins, liés par le sang ou par alliance, portaient le deuil. Wen Shi entendit vaguement qu’ils disaient que la vieille était partie : après le Nouvel An, elle avait mangé à sa faim, puis s’était endormie et ne s’était jamais réveillée, sans maladie ni souffrance, morte de vieillesse.

Beaucoup d’enfants, trop jeunes pour comprendre la mort, trouvaient simplement qu’il y avait du monde et de l’animation. Guidés par les adultes, ils s’inclinaient et se prosternaient, puis recommençaient à jouer et à se poursuivre.

Mais Wen Shi comprit. Il savait que désormais, quelle que soit la saison, lorsqu’il irait dans cette forêt, personne ne viendrait plus lui tendre des fruits ou des gâteaux en souriant.

Cette nuit-là, il refit ce rêve.

Mais cette fois, il n’y avait pas seulement une ville fantôme et des montagnes de cadavres baignées de sang; la vieille herboriste y apparaissait aussi, marchant péniblement sur ce long chemin sombre, sans jamais se retourner, peu importe combien on l’appelait.

Et les pleurs des fantômes, semblables à des aiguilles et des lames, s’enfonçaient dans son crâne, le transperçant, le clouant, lui causant une douleur insoutenable dont il ne pouvait se libérer.

Dans son rêve, Wen Shi lutta longtemps contre ces choses.

Lorsqu’il ouvrit enfin les yeux, il se rendit compte qu’il n’était pas sur son lit, mais devant la porte de la chambre de Chen Budao. Ses mains, couvertes de brume noire en furie, semblables à des lames, étaient sur le point de pénétrer à l’intérieur.

Terrifié, il resta figé un moment, frissonna, puis s’enfuit en courant. Après cela, il n’osa plus fermer les yeux.

Le Dapeng aux ailes dorées n’avait pas peur de la brume noire, Wen Shi le savait. Il ne retourna pas dans sa chambre; il s’assit en tailleur sur la plateforme d’entraînement, caressant la tête duveteuse de l’oiseau. Ce n’est qu’en voyant qu’il restait plein de vie malgré la brume qu’il se sentit un peu mieux.

Il ne savait pas combien de temps il resta ainsi. Derrière lui, il entendit un léger bruissement : le frottement d’un vêtement contre les branches de pin couvertes de neige.

Il savait que Chen Budao était arrivé, mais il ne se retourna pas.

Car dès qu’il pensait à la scène de la nuit précédente, où il se tenait devant sa porte comme un spectre, une douleur indescriptible l’envahissait. À l’époque, il ne comprenait pas cette sensation; bien plus tard, il comprit que c’était de la peur rétrospective.

La peur de perdre le contrôle un jour et de blesser la personne qu’il ne voulait surtout pas blesser. Même s’il savait que, si Chen Budao prenait simplement quelques précautions, il ne pourrait jamais lui faire de mal.

« Comment se fait-il que ma petite queue soit tombée ici ? » dit Chen Budao en se penchant derrière lui, lui soutenant le menton pour lui faire lever la tête.

Voyant ses yeux rouges, Chen Budao resta un instant surpris. Il essuya les larmes accrochées à son menton, puis le fit se retourner.

Wen Shi tendit une main : « Ces choses sont revenues. »

Chen Budao hocha la tête : « Je l’ai vu. »

Wen Shi pensait qu’il demanderait « Que s’est-il passé ? », mais il entendit plutôt : «Est-ce que ça fait mal ? »

Cela faisait mal, terriblement mal : une douleur qui s’enfonçait dans son crâne, son cœur, son corps, s’agrippant à son âme, impossible à chasser.

Mais peut-être parce qu’il était éveillé depuis longtemps, à cette question, il eut soudain l’impression que ce n’était pas si grave. Il secoua la tête et dit d’une voix sourde : « Non, ça ne fait pas mal. »

Chen Budao se pencha, regarda le sommet de sa tête, puis dit après un moment : « Si jeune, et déjà capable de mentir. »

Wen Shi fronça les sourcils : « Comment sais-tu que je mens ? »

Chen Budao répondit : « Parce que je suis ton maître. »

Chen Budao s’assit sur la plateforme de pierre. Wen Shi regarda la brume noire autour de lui et se décala discrètement. Il pensait le faire avec précaution, sans être remarqué, mais Chen Budao avait sûrement tout vu.

Après un long silence, celui-ci dit : « Je vais te montrer quelque chose. »

Wen Shi, toujours à distance, le regarda avec curiosité.

Chen Budao tendit sa paume vers lui. Cette main était propre, chaude, plus belle que toutes celles que Wen Shi avait vues. Il la fixa un moment, puis cacha instinctivement sa propre main noire derrière lui.

Mais à peine l’eut-il cachée qu’il vit, sur la paume immaculée de Chen Budao, apparaître la même brume noire que la sienne, s’écoulant sans fin.

Wen Shi en resta sans voix.

Chen Budao expliqua que cette année-là, guerres et famines sévissaient partout. Il avait parcouru de nombreux endroits, chacun étant comme une « cage » formée par des milliers de personnes.

Ces ressentiments et énergies néfastes étaient presque impossibles à dissoudre; on ne pouvait que les contenir et les traiter lentement.

Chen Budao referma les doigts, et la brume noire disparut docilement, sans la moindre agitation.

« Tu vois », dit-il, « je suis comme toi. »

À partir de ce jour-là, Wen Shi comprit qu’il n’était pas seul; il y avait aussi Chen Budao.

Ce qui aurait dû être un fardeau devint une connexion secrète, connue d’eux seuls.

« Alors pourquoi la tienne ne s’échappe-t-elle pas ? » demanda Wen Shi.

« Parce que mon cœur est stable. » répondit Chen Budao.

À cette époque, les gens ordinaires portaient ces brumes noires épaisses, impossibles à dénouer ni à repousser, à cause des ressentiments, de la haine et de la jalousie; à cause des sept émotions et des six désirs (NT : expression désignant l’ensemble des sentiments humains fondamentaux), de l’amour et de la haine, de la tristesse et de la joie; à cause de trop nombreux liens et attachements.

Des scènes comme celles qu’avait vécues Wen Shi — montagnes de cadavres et mers de sang —, Chen Budao en avait vu bien trop. Il avait accompagné d’innombrables personnes vers un départ pur et apaisé hors de ce monde, si bien que les liens terrestres qui lui restaient étaient bien plus nombreux que ceux de Wen Shi.

Ceux qui ne pouvaient être dissipés sur-le-champ s’accumulaient dans le corps.

Lorsque l’esprit demeurait stable, ils restaient tranquilles, comme s’ils avaient trouvé un refuge, silencieux, invisibles. Mais qu’une seule fissure apparaisse, qu’un instant d’instabilité survienne, et ils devenaient aussitôt déchaînés.

C’étaient les émotions les plus intenses du monde, capables de se transformer en obsession; elles pouvaient aisément troubler l’esprit d’une personne. Le chagrin devenait extrême, la joie tournait à la frénésie; même quelqu’un d’ordinairement impassible finissait agité et inquiet.

Et au moindre faux pas, sous cette influence proche du démon intérieur, on pouvait devenir quelqu’un d’autre.

C’était aussi pour cela que Chen Budao devait suivre cette voie si radicale. Les attaches terrestres qu’il portait étaient trop nombreuses; à la moindre négligence, tout pouvait s’effondrer comme un nid renversé.

Cependant, à cette époque, Chen Budao n’avait rien expliqué de tout cela. À vrai dire, il ne l’avait jamais expliqué.

Il s’était contenté de tendre la main à Wen Shi et de dire : « Viens, je t’emmène quelque part. »

C’était la première fois que Wen Shi entrait dans une « cage » sous sa conduite — celle de la vieille herboriste.

À ce moment-là, Wen Shi n’avait appris que les bases. Il ne maîtrisait ni l’art des marionnettes, ni les talismans, ni les formations. Dans la cage, il ne pouvait rien faire, si ce n’est suivre Chen Budao.

Mais les attachements des gens ordinaires n’étaient pas d’une ampleur bouleversante. Cette cage était petite, facile à dissiper. Chen Budao l’y avait emmené simplement pour lui permettre de revoir une dernière fois cette vieille femme.

À ce moment-là, Wen Shi eut l’impression que Chen Budao pouvait lire dans toutes ses pensées. Il n’avait rien dit, et pourtant l’autre semblait tout savoir.

Après être sortis de la cage, Chen Budao le ramena au sommet de la montagne. Entre ses doigts, il tira un filament de lien terrestre et dit : « Cette grand-mère t’a laissé quelque chose. Que veux-tu ? Un lapin, un poisson, un oiseau ? »

Wen Shi lui demanda : « Qu’est-ce qui peut vivre éternellement ? »

Chen Budao répondit : « Tout être vivant a une fin. »

Wen Shi sortit l’oiseau qu’il tenait dans ses bras : « Tu as pourtant dit que le Dapeng aux ailes dorées le pouvait. »

Chen Budao haussa un sourcil : « Pas mal, tu es plutôt malin. »

Évidemment, il n’allait pas transformer ce que la vieille femme avait laissé en une marionnette contrôlée, ni prétendre, comme autrefois, qu’un petit oiseau pouvait revenir à la vie.

Après tout, son jeune disciple avait grandi un peu — il n’était plus si facile à tromper.

Il guida ce fragment de lien terrestre laissé par la vieille herboriste vers le bassin de la source au sommet de la montagne, où il se transforma en une carpe koi dorée et rouge.

Ce fut la première fois que Wen Shi comprit réellement le sens de l’existence des panguans : accompagner les morts dans leur départ, puis les aider à laisser quelque chose dans ce monde.

Accroupi au bord du bassin, Wen Shi demanda : « Combien de temps peut vivre un poisson ? »

Chen Budao répondit : « Cela dépend de toi. Bien élevé, celui-ci peut vivre soixante-dix ou quatre-vingts ans — une vie humaine entière. Mal entretenu, il peut aussi mourir dès demain. Fais attention. »

Wen Shi le fixa, sans comprendre pourquoi il rendait cela si risqué.

À côté du bassin se trouvait un prunier blanc en fleurs, couvert de pétales neigeux. Wen Shi désigna l’arbre : « Et lui, quel âge a-t-il ? »

Chen Budao réfléchit un instant : « À peu près comme moi. Assez vieux. »

Aux yeux du jeune Wen Shi, Chen Budao ressemblait à un immortel, qui ne vieillirait ni ne mourrait. Accroupi près du bassin, il regarda le poisson en murmurant qu’un jour, lorsqu’il saurait lui aussi résoudre les cages, il transformerait tous ces liens terrestres en arbres.

Chen Budao le taquina : « Avec autant d’arbres, où comptes-tu les planter ? Et les arbres ne parlent pas. »

Wen Shi répliqua : « Les poissons parlent-ils ? »

Appuyé contre l’arbre, Chen Budao le regarda et laissa échapper un léger rire : « Toi qui parles si peu, quand tu t’y mets, tu sais être mordant. »

Wen Shi baissa la tête et empila des pierres dans le bassin, sans répondre. Puis il trouva l’endroit trop vide — un seul poisson, solitaire.

« Toi qui peux rester des heures sans dire un mot, te voilà inquiet qu’un poisson s’ennuie à mourir », fit remarquer Chen Budao avec amusement.

Après un moment, il hocha la tête et se redressa.

Peu après, il revint avec quelque chose, se pencha et le déposa dans l’eau : « Je lui ai trouvé un compagnon. »

Wen Shi regarda attentivement : une petite tortue.

Il leva la tête et soutint le regard de Chen Budao un moment, puis s’en alla. Un instant plus tard, il revint avec une autre tortue et la jeta dans le bassin.

Chen Budao jeta un coup d’œil : « Et celle-ci, c’est pour qui ? »

Wen Shi répondit sans lever la tête : « Pour toi. »

Chen Budao laissa échapper un rire et le réprimanda doucement : « Tu dépasses les bornes. »

Plus tard, en y repensant, Wen Shi réalisa que, dans son enfance, il parlait en réalité assez souvent — mais seulement à Chen Budao. C’était sans doute pour cela que les autres avaient l’impression qu’il ignorait tout le monde.

À partir de ce jour-là, Wen Shi se mit à étudier sérieusement les arts des panguans. Ce n’était plus simplement pour trouver un lieu où rester.

Chen Budao maîtrisait de nombreuses disciplines : l’art des marionnettes, les talismans, les formations — il en était une référence absolue. S’il fallait lui trouver un point faible, ce serait sans doute la divination, qui dépendait davantage d’un don inné.

Bu Ning, lui, était naturellement doué pour cela. Lorsqu’il entrait en méditation, ce qu’il percevait dépassait de loin ce que d’autres pouvaient obtenir après une journée entière d’efforts.

Mais cela avait un prix : sa nature, à mi-chemin entre humain et entité spirituelle, rendait son essence instable — comme de l’eau dans une assiette peu profonde, prête à se renverser au moindre mouvement. Dans une cage, il était particulièrement vulnérable aux influences, à la possession ou aux contaminations.

Quelqu’un d’aussi instable ne pouvait guère pratiquer l’art des marionnettes. Il apprit donc les formations, soutenu par la divination : tant qu’il prenait l’initiative et posait une formation, il maîtrisait la situation.

Zhong Si, lui, étudiait les talismans, grâce à sa dextérité. Il pouvait tantôt former des formations, tantôt matérialiser des objets — un mélange des deux disciplines. Au quotidien, cela permettait de protéger une maison, d’apaiser les esprits ou d’éloigner les malheurs; en combat, il pouvait surprendre ses adversaires.

Son tempérament extraverti et espiègle, un peu impulsif, convenait mal aux disciplines plus calmes ou exigeantes comme les formations ou les marionnettes.

Zhuang Ye, sociable et conciliant, acceptait tout sans jamais approfondir. Il devint un pratiquant polyvalent, sans spécialité marquée.

Wen Shi, en revanche, n’hésita jamais. Depuis qu’il avait obtenu le Dapeng aux ailes dorées, il avait décidé de se consacrer à l’art des marionnettes.

Cette discipline avait un seuil d’entrée bas, mais un plafond extrêmement élevé. N’importe qui pouvait apprendre à fabriquer de petites marionnettes, mais pour atteindre l’excellence, il fallait calme, stabilité, ténacité, et une grande force d’esprit sans rigidité.

Chaque marionnette créée revenait à détacher une part de soi-même : il fallait la contrôler tout en l’harmonisant avec son propre esprit. C’était une sensation étrange, difficile à apprivoiser — et qui demandait un entraînement acharné.

Ainsi, Wen Shi fut toujours le plus assidu parmi les disciples, même lorsqu’il devint visiblement plus puissant.

Il était toujours le premier levé et le dernier couché. Bu Ning et les autres avaient tenté de rivaliser, mais à chaque fois, peu importe l’heure à laquelle ils se levaient, ils trouvaient déjà l’oiseau de Wen Shi perché sur la plateforme d’entraînement.

Enfin… ce n’était pas exactement son oiseau — c’était le Dapeng aux ailes dorées de Chen Budao, confié à ses soins.

Lorsque l’oiseau tournait la tête vers eux, ils ressentaient à la fois admiration et culpabilité, puis se hâtaient de rejoindre leur cadet pour s’entraîner.

Après plusieurs tentatives, ils finirent par lui demander sérieusement : « Est-ce que tu dors, au moins ? »

Wen Shi les regarda, perplexe, comme si leurs paroles étaient absurdes.

Zhong Si, assis sur une branche de pin, agitant ses talismans, déclara : « L’art des marionnettes est-il si pénible ? Heureusement que je ne l’ai pas appris. »

En réalité, Wen Shi ne travaillait pas ainsi uniquement pour s’entraîner. Il avait trouvé un livre dans la chambre de Chen Budao et tentait de purifier son propre esprit.

Chen Budao ne recommandait pas vraiment cette voie à ses disciples. Tant qu’on vivait dans ce monde, il était presque impossible de se détacher complètement. Cette purification revenait à entailler son propre esprit encore et encore — un processus long et douloureux.

Il avait déjà prévu que, lorsque Wen Shi atteindrait l’âge adulte et maîtriserait pleinement son art, il retirerait de lui les énergies négatives de ces dizaines de milliers de personnes pour les porter lui-même.

Il ne l’avait jamais dit. À chaque fois que Wen Shi posait la question, il lui expliquait une méthode différente, plus douce, plus rassurante.

Mais en réalité, Wen Shi savait tout et comprenait tout.

Il ne voulait pas transférer ce fardeau à Chen Budao. C’est pourquoi il commença très tôt à purifier son esprit en secret.

Il savait que le Dapeng aux ailes dorées irait rapporter ses actes — alors, au début, il l’attachait souvent avec des fils de marionnette.

Par la suite, il utilisa des méthodes comme « apprivoiser un faucon » (NT : métaphore désignant un dressage patient et éprouvant) et raisonner en effrayant pour rallier cet oiseau à lui. Il n’était pas doué pour mentir; tout reposait sur Lao Mao pour soutenir la supercherie.

Chen Budao ne s’attendait pas à ce que sa propre marionnette puisse être « retournée ». Lorsqu’il s’en aperçut, Wen Shi avait déjà cultivé pendant de nombreuses années. De petit bonhomme de neige qui se recroquevillait à la moindre occasion, il était devenu un jeune homme élancé, grand et droit.

Cette année-là, Wen Shi avait dix-sept ans.

À force de purifier son esprit, il avait emprunté la voie du détachement absolu. Il paraissait plus froid encore que lorsqu’il était enfant, plus difficile à approcher. En grandissant, ses traits s’étaient affirmés; il n’était plus ce garçon qu’on pouvait facilement troubler. Il avait gagné une certaine acuité, presque tranchante.

Au point que ses aînés hésitaient entre le taquiner et le craindre un peu. Par son aura seule, il semblait presque être l’aîné parmi eux.

Ces années-là, le monde profane était souvent en proie au chaos. Chen Budao séjournait rarement au mont Songyun, et Wen Shi passait parfois de longues périodes sans le voir.

À l’adolescence, l’esprit est changeant, sensible et instable. Même engagé dans la voie du détachement, Wen Shi manquait encore de maturité et n’était pas encore totalement affranchi des émotions humaines.

Il paraissait froid, mais il n’était pas dépourvu de sentiments — surtout lorsqu’il s’agissait de Chen Budao.

Dans son enfance, Chen Budao était déjà ainsi. Tandis que lui grandissait de jour en jour, Chen Budao restait inchangé, toujours appuyé nonchalamment contre le prunier blanc, souriant en le réprimandant : « Tu abuses de la faveur qu’on t’accorde et tu dépasses les bornes. »

Cela lui donnait une étrange impression de décalage.

Comme s’il grandissait seul dans la montagne, tandis que Chen Budao n’était qu’une présence apparaissant par instants dans les interstices du temps. Pas vraiment un aîné… plutôt un visiteur.

Un jour, Chen Budao ne revint qu’après plusieurs mois d’absence. Il portait ce masque qu’il mettait lorsqu’il voyait des étrangers, marchant sur le sentier de montagne. L’ourlet blanc de sa robe glissait comme un nuage sur la pierre bleue, effleuré par une sur-robe rouge.

Wen Shi revenait justement d’un autre vallon. En l’apercevant de loin, il s’arrêta net.

À cet instant, il eut une étrange impression : cette personne lui était étrangère.

Ils auraient dû être proches, plus proches que n’importe qui au monde. Ils partageaient même un secret — ces liens terrestres dissimulés dans leur essence spirituelle.

Et pourtant, au-delà de cela, subsistait une distance.

Ce n’était ni de l’indifférence ni de l’éloignement, mais une subtile séparation apparue sans raison. Ce sentiment s’était installé insidieusement, sans cause apparente. Wen Shi n’arrivait pas à le comprendre.

Jusqu’à deux ans plus tard, au milieu du printemps.

Ce jour-là, après avoir résolu une cage, ils revinrent au mont Songyun. Après un bref repos, ils montèrent sur la plateforme d’entraînement à mi-hauteur de la montagne.

Bu Ning, frêle au point de sembler pouvoir tomber au moindre souffle, et toujours prompt à s’inquiéter, disposait une formation en longeant les rochers tout en disant :
« L’autre jour, j’ai entendu maître dire que lorsque notre cadet atteindra sa majorité, nous pourrons descendre de la montagne — voyager, prendre des disciples, entrer dans le monde profane. Mais je me suis habitué à vivre avec vous; seul, je me sentirais bien trop isolé. Et si nous restions ensemble ? »

Zhong Si, utilisant ses talismans pour envoyer des bourrasques qui perturbaient la formation, répondit : « D’accord. Avec ton corps fragile, si tu descendais seul, tu ne survivrais sans doute pas longtemps. »

Bu Ning le désigna de loin, sans grande autorité : « Continue encore six jours, et un grand malheur s’abattra sur toi, tu n’as pas peur ? »

« Non. Au pire, je ne descendrai pas de la montagne », répliqua Zhong Si. Malgré ses paroles, il cessa de perturber la formation et se tourna vers les deux autres.

Zhuang Ye, surnommé « Zhuang Haohao (NT : d’accord d’accord) » parce qu’il répondait toujours « d’accord, d’accord », n’avait jamais d’objection. Zhong Si s’adressait donc surtout à Wen Shi — leur jeu favori étant de deviner si ce cadet glacé était de bonne ou de mauvaise humeur.

Malheureusement, à cet instant précis, Wen Shi n’était pas de bonne humeur.

Il lui restait encore un an avant sa majorité. Il avait entendu plusieurs fois Chen Budao parler de « descendre de la montagne ». Mais chaque fois qu’il y pensait — et peut-être ne reviendrait-il pas avant longtemps —, une lourdeur et une irritation inexplicables l’envahissaient.

Zhuang Ye, de son côté, s’exerçait à la précision avec ses fils de marionnette : une fine ligne de coton frappait oiseaux, poissons, pétales tombants, insectes en vol.

Le sifflement de l’air était impressionnant. Pourtant, Wen Shi ne l’évitait pas. Les paupières mi-closes, appuyé contre un arbre, il ajustait silencieusement ses fils.

« Et toi, qu’en penses-tu ? » demanda Zhong Si dans sa direction.

Sans lever les yeux, Wen Shi répondit d’une voix lasse : « On en parlera l’année prochaine. »

« Frère cadet, quand on projette un fil de marionnette, comment doser la force avec précision ? » demanda Zhuang Ye.

Wen Shi n’avait guère d’entrain, mais ayant entendu un bruit sur le sentier, il fit un geste pour lui montrer. À peine le fil lancé, il se figea.

Car la personne qui apparaissait au détour du chemin… était Chen Budao.

À ce moment-là, Wen Shi n’était plus très loin du sommet dans l’art des marionnettes. Son fil, lancé sous un angle extrêmement difficile, était rapide et puissant, impossible à esquiver.

Ainsi, Chen Budao leva simplement la main, rassembla les fils et les saisit dans sa paume. Les fils blancs s’enroulèrent autour de son index aux lignes élégantes, passèrent sur son annulaire, puis retombèrent.

Ce fut la première fois que Wen Shi comprit à quel point le lien entre un marionnettiste et ses fils était profond.

À cet instant, ses yeux à demi baissés tremblèrent légèrement. Ces doigts propres et élancés semblaient saisir non seulement les fils, mais pénétrer jusque dans son essence spirituelle.

Ses propres doigts, tendus sur les fils, se crispèrent légèrement. Wen Shi leva les yeux vers l’homme sur le sentier.

« On ne s’est pas vu pendant un moment, et tu m’attaques avec des fils de marionnette ?» demanda Chen Budao avec un sourire, sans la moindre irritation, avant de relâcher les fils.

Ils glissèrent de ses doigts. Les autres s’empressèrent de saluer respectueusement : « Maître. »

Seul Wen Shi resta silencieux, abaissa le regard et récupéra ses fils.

Cette nuit-là, Wen Shi fit de nouveau ce rêve, qu’il n’avait pas fait depuis longtemps.

Toujours cette ville fantôme, ces montagnes de cadavres et mers de sang emplies de ces pleurs lugubres et omniprésents . Mais les créatures démoniaques étaient devenues floues, comme des silhouettes déformées. Les cris fantomatiques étaient tantôt proches, tantôt lointains, comme des soupirs ou des murmures.

Il se tenait dans une salle vide, entouré d’ombres, les dix doigts enchevêtrés de fils de marionnette. Les fils étaient humides — de sang ou de sueur —, le liquide glissait lentement le long d’eux, gouttait à ses pieds, formant une flaque.

Soudain, il entendit un bruit derrière lui. Il se retourna brusquement, tendant ses fils.

Mais il vit Chen Budao, pieds nus, debout là. Sa robe blanche intérieure tombait négligemment.

Son regard profond descendit de ses paupières à demi closes et se posa sur Wen Shi. Puis il leva la main, effleura un à un les fils tendus, essuyant l’humidité qui s’y trouvait.

Wen Shi fixa les fils sous ses doigts, puis passa sa langue sur ses lèvres sèches.

« Appelle-moi », dit l’autre à voix basse, tenant l’un de ses fils.

Wen Shi ferma les yeux un instant, puis murmura : « Chen Budao. »

Au moment même où il prononça ces mots, il se réveilla en sursaut.

Les fils encore attachés à ses doigts partirent instinctivement, renversant le perchoir de Lao Mao dans un bruit métallique.

Assis sur sa couche, les sourcils froncés, le corps tendu, il portait cette tenue blanche légèrement désordonnée, la même que dans son rêve, imprégnée d’une sueur apparue on ne savait quand.

Dehors, la pluie s’était mise à tomber. Le bruit de l’eau, glissant le long des avant-toits, produisait un son continu humide et ambigu.

Wen Shi pinça les lèvres, son profil pâle éclairé par la lumière, reprenant lentement son souffle.

Soudain, on frappa doucement à la porte — deux coups.

La porte s’entrouvrit.

Wen Shi leva la tête et vit Chen Budao, tenant une lampe à la main. Dans ses yeux brillait la lueur de la flamme, et sa voix, légèrement rauque de sommeil, demanda : « Que se passe-t-il ? »

Wen Shi le regarda, sans répondre.

Au-dehors, un grondement sourd de tonnerre retentit, faisant sursauter les insectes de la montagne.

Le regard de Chen Budao s’abaissa légèrement vers ses mains.

Wen Shi baissa les yeux à son tour — ses mains étaient entourées de brume noire, chargées de liens terrestres : l’amour, la haine, la joie, la tristesse — les sept émotions et les six désirs de ce monde (NT : ensemble des passions humaines fondamentales).

 

Traduction: Darkia1030

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