Buddha - Chapitre 1 - Vous avez dévié de votre itinéraire
Bang ! Il y eut un fracas !
Lorsque You Shulang se reprit, le GPS de son téléphone affichait encore : « Vous avez dévié de votre itinéraire. Veuillez faire demi-tour à un endroit approprié et recalculer votre route. »
Il déboucla sa ceinture de sécurité et se pencha pour ramasser son téléphone. L’étirement provoqua une légère douleur dans sa poitrine. Il pressa sa main contre les côtes, pensant que la blessure ne devait pas être grave.
Il poussa la portière de la voiture et sortit. Une fraîche brise matinale souffla sur lui. You Shulang observa la voiture devant lui, celle qu’il avait percutée par l’arrière. Son regard s’arrêta, et il fronça légèrement les sourcils.
Il avait tiré le gros lot : c’était une voiture de luxe.
Il s’avança vers l’autre voiture. À mi-chemin, il regarda le pare-chocs détaché et l’arrière cabossé, évaluant rapidement dans sa tête si son assurance pourrait couvrir entièrement les réparations de ce véhicule coûteux.
D’ordinaire calme et posé, il se sentait un peu agité. Pourtant, la responsabilité lui incombait et il ne pouvait en vouloir à personne d’autre. En quelques pas, il avait déjà envisagé le pire scénario et réfléchi à la manière d’y faire face.
En s’approchant de la voiture, You Shulang tapota doucement sur la vitre du conducteur. La vitre teintée empêchait de voir l’intérieur ; la lumière du matin, réfléchie sur le verre, n'offrait pas l'éclat escompté mais transperçait froidement l'air et le regard contrits de You Shulang.
La vitre ne descendit pas immédiatement. Sa posture légèrement courbée — il mesurait 1,80 m — lui provoqua une petite gêne dans la poitrine. Son self-control l’empêcha de regarder à l’intérieur par le pare-brise, mais il craignait aussi que le conducteur ne soit blessé.
Alors qu’il levait la main pour frapper à nouveau le verre, la vitre descendit lentement. Une vague de chaleur s’échappa de l’intérieur, se mêlant à la fraîche brise matinale avant de se fondre à nouveau en elle.
Pendant que la vitre descendait, You Shulang aperçut le visage d’un homme. Sa première impression fut qu’il était séduisant. Ses traits étaient forts et profonds, son visage net et bien dessiné. Sa peau n’était pas particulièrement claire, mais d’un beige doré qui lui donnait l’air d’être en bonne santé.
You Shulang se sentit légèrement déconcerté, non pas à cause de son apparence attirante inattendue, mais à cause d’une soudaine sensation de malaise.
Après quatre ans en tant que directeur de bureau, You Shulang se considérait expert pour juger les gens à leur apparence. Cependant, la première impression que cet homme lui laissa était contradictoire.
Ses traits aiguisés, presque intimidants, se combinaient à un regard bienveillant. De fines mèches de cheveux cachaient partiellement ses sourcils, ses yeux étaient profonds, et son port dégageait une chaleur douce. Ses cheveux, caressés par la brise matinale, bougeaient naturellement et légèrement, rappelant à You Shulang « une brise claire et une lune brillante » (NT : expression idiomatique évoquant une atmosphère sereine et poétique).
À ce moment-là, l’homme sourit, avec un regard doux et bienveillant, et dit avec humour : «Nous avons eu un accident de voiture, n’est-ce pas ? »
You Shulang reprit ses esprits et s’excusa profondément : « Je me suis laissé distraire en conduisant et j’ai percuté votre voiture par l’arrière. C’est ma faute, je suis vraiment désolé.»
L’homme ouvrit la portière et sortit, le visage inquiet : « Êtes-vous blessé ? »
La taille de l’homme surprit légèrement You Shulang. Lui-même n’était pas petit, mais l’homme devant lui le dépassait d'une bonne tête.
Il se tenait tout près de la voiture, laissant peu d’espace pour que l’homme sorte, et leurs corps se retrouvèrent à seulement un poing de distance. You Shulang se sentit un peu mal à l’aise en percevant la chaleur de l'homme émaner de sa peau.
Il fit un demi-pas en arrière pour créer une distance confortable, et répondit poliment : « Je vais bien. Et vous, ça va ? Si ce n’est pas le cas, je vous conseille d’aller à l’hôpital pour un contrôle. »
L’expression de l’homme se radoucit : « Je ne suis pas blessé non plus. »
« Alors, allons jeter un coup d’œil à votre voiture », dit You Shulang avec sérieux. « Comme la collision arrière est entièrement de ma faute, je prendrai en charge tous les frais de réparation. »
« La voiture n’a pas d’importance ; heureusement, personne n’a été blessé », répondit l’homme sans montrer le moindre mécontentement, affichant même de la compréhension. « Je viens juste de revenir dans le pays et je ne sais pas comment gérer ce genre d’accidents. Que puis-je faire pour vous aider ? »
You Shulang respira, soulagé. Au moins, l’homme en face de lui n’était pas difficile à gérer. Il s’excusa de nouveau pour son erreur : « Je dois prévenir la police et la compagnie d’assurance afin qu’ils établissent la responsabilité et collectent les preuves. Cela pourrait vous prendre un peu de temps. »
L’homme hocha la tête : « Ce n’est rien. Heureusement, le paysage ici est assez agréable. »
You Shulang regarda autour de lui. Il avait ignoré les panneaux de signalisation en parlant au téléphone et avait pris un mauvais virage vers une route rurale. Les alentours n’étaient que des champs, sans aucun paysage particulièrement beau. Il reporta son regard sur l’homme et lui sourit sincèrement : « Merci. »
Après cet échange, You Shulang consulta quelques messages de travail. Il avait écourté ses vacances pour revenir en Chine à cause d’une réunion imprévue sur l’avancement d’un projet. Il avait couru pour prendre trains et avions depuis l’aube, et maintenant l’accident s’était produit à moins de quinze kilomètres de l’entreprise. Il était évident qu’il n’arriverait pas à temps, ce qui le frustrait un peu.
« Avez-vous froid ? »
Une voix masculine se fit entendre au loin. You Shulang leva les yeux et vit l’homme, qui venait d'admirer le paysage, s’avancer tranquillement. Même en marchant sur ce chemin rural de terre, son expression restait paisible, son visage ne montrait aucune fatigue, comme si les complexités du monde ne l'avaient jamais effleuré.
Pressé, You Shulang n’avait pas eu le temps de se changer après l’avion et portait encore un polo à manches courtes, qui ne le protégeait ni du froid ni ne lui apportait de chaleur par cette matinée de mai.
Il frotta la peau exposée de son bras et répondit naturellement : « Je vais bien. »
« Cela vous dérangerait-il de porter mon manteau un moment ? »
L’homme retira sa longue gabardine noire et la posa sur le bras de You Shulang, attendant sa décision, avec un air courtois et galant.
En voyant qu’il portait un manteau épais à manches longues en dessous, You Shulang réfléchit un instant avant d’accepter généreusement l’offre : « Merci. Mes affaires sont dans ma valise, ce serait très peu pratique de les sortir. »
L’homme posa la gabardine sur ses épaules ; elle était si longue qu’elle lui arrivait presque aux pieds, l’enveloppant entièrement.
Dès qu’il l’eut mise, You Shulang le regretta presque immédiatement. Le manteau conservait encore la chaleur corporelle de l’homme et un léger parfum boisé. Cette stimulation sensorielle le rendait extrêmement mal à l’aise.
Mais le lui rendre immédiatement serait impoli.
« Fan Xiao. » L’homme tendit la main et sourit : « Ne m’appelez pas ‘vous’ de façon aussi formelle, ça sonne mal à l’oreille. »
You Shulang réprima l’étrange sensation qui qui l'envahissait et tendit sa main en retour, prononçant son nom : « You Shulang. Même si c’est un peu déplacé vu l’accident, je tiens quand même à vous dire que c’est un plaisir de vous rencontrer. »
Un doux sourire réapparut sur le visage de l’homme, et il serra sa main : « Le plaisir est partagé. »
Le jour était nuageux, parfois le ciel s’éclaircissait et parfois il s’assombrissait. À présent, la lumière du soleil perçait les nuages et brillait directement sur l’homme. You Shulang plissa les yeux à cause du reflet du pendentif métallique que l’autre portait autour du cou.
« C’est le Bouddha aux quatre visages. » L’homme se tourna pour éviter la lumière. « J’ai grandi en Thaïlande, et c’est la divinité que nous vénérons. »
Alors que la surprise dans ses yeux s’estompait lentement, You Shulang put voir que le pendentif n’était pas petit. Il différait du Bouddha aux quatre visages qu’il avait vu lors de son voyage en Thaïlande : le visage de la divinité ne semblait pas compatissant, il paraissait même un peu féroce.
Il détourna le regard au bon moment, souriant : « On dirait que nous étions dans le même vol de retour en Chine. Vous vous êtes aussi égaré ? »
Avant que l’homme ne puisse répondre, le téléphone de You Shulang sonna. Il regarda l’écran avec une légère étincelle dans les yeux.
« Excusez-moi, je dois prendre cet appel », dit-il.
C’était Lu Zhen, l’amant de You Shulang. Le jeune homme, à peine réveillé, paraissait un peu en colère, se plaignant que You Shulang l’ait laissé derrière et soit revenu en Chine plus tôt que prévu. You Shulang le calma patiemment pendant quelques instants ; sa voix douce et rassurante empêchait toute réprimande prolongée.
Après avoir raccroché, l’homme, qui s’était automatiquement écarté, revint sans un mot et demanda en souriant : « Petite amie ? Monsieur You est si attentionné. »
You Shulang resta évasif, regardant les lumières clignotantes de la police au loin, et dit : «Ils sont enfin arrivés. »
Après avoir réglé les formalités nécessaires, You Shulang échangea ses coordonnées avec Fan Xiao. Pressé par son travail, il partit en premier. Alors que la voiture s’éloignait, dans le rétroviseur, on pouvait voir le bras d’un homme grand qui recouvrait encore la gabardine qu’il venait de rendre ; son visage était doux, son sourire chaleureux, comme une brise printanière caressante.
Fan Xiao sortit une boîte de cigarettes de sa poche, prit une cigarette entre ses longs doigts fins et puissants, la mordit légèrement avec ses dents et la tint dans sa bouche sans l’allumer.
Il jeta négligemment sa précieuse gabardine dans le champ à côté de lui, ses mains libres frappant légèrement ses vêtement comme pour les débarrasser de la saleté.
Alors qu'il se tournait pour s’appuyer contre l’arrière endommagé de sa voiture, le son du clavier d’un téléphone résonna dans l’espace vide, suivi par le faible signal d’un appel sortant, mais seulement un bref instant avant que l’appel ne soit rapidement pris.
Une voix profonde et languissante résonna, son ton long et froid, dépourvu de chaleur. «Plaque A68S57, Audi blanche, m’a percuté. »
« Gravité des dommages ? » Il leva le bras et sa montre coûteuse glissa sur son poignet. «Cela m’a fait perdre 38 minutes et 42 secondes. »
La lumière du soleil s’intensifia soudainement, et le Bouddha aux quatre visages scintilla…
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Note du traducteur :
Introduction sur le titre et le thème du roman
Le Bouddha à quatre visages (souvent appelé Phra Phrom en Thaïlande, équivalent de Brahmā) regarde dans quatre directions, ce qui symbolise une compassion et une vigilance universelles.
Chaque visage est généralement associé à l’un des quatre Brahmavihāra (les « demeures sublimes » du bouddhisme)
- Bienveillance (mettā) → souhaiter le bonheur de tous les êtres
- Compassion (karuṇā) → soulager la souffrance d’autrui
- Joie empathique (muditā) → se réjouir du bonheur des autres
- Équanimité (upekkhā) → rester juste et impartial, sans attachement excessif
Ainsi, les quatre visages signifient que ces vertus s’exercent dans toutes les directions, sans distinction.
Le Bouddha à quatre visages incarne également traditionnellement la multiplicité, la contradiction et les différents aspects d’un même être.
Fan Xiao appelle Shu Lang son bodhisattva parce que celui-ci incarne la compassion, la stabilité et la bonté.
Fan Xiao n’est jamais univoque, et change de masque en fonction de la personne qui se trouve en face de lui. Il est représenté par le bouddha à quatre visages, symbolisant son chaos intérieur, l’excès de ses réactions, et la multiplicité de ses visages.
La ligne de fond du roman est que la foi, l’amour ou la dévotion, quand ils deviennent obsessionnels, cessent d’être purs.
Le titre du drama, To My Shore (« vers mon rivage ») évoque le passage, la traversée de la souffrance jusqu'à la rédemption.
Traduction: Darkia1030
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