Weird disciple - Chapitre 13 – Dialogue de sourd

 

Il y avait aussi cette histoire de mer de sang logée dans son esprit, ce qui pouvait être le signe que le garçon avait été influencé par les personnes qu’il avait rencontrées durant sa terrible enfance. Ce serait désastreux s’il s’engageait sur une voie dévoyée, surtout avec un talent pareil. Plus une personne est extrême, plus elle est facile à tenter. La situation serait terrible si l’enfant était incapable de distinguer le bien du mal. Hélas, Xie Yi l’avait lui-même admis : il ne comprenait pas ce qui était mauvais et ce qui ne l’était pas, et souhaitait donc que Shi Yue le lui enseigne, ce qui constituait un bon point de départ pour devenir quelqu’un de droit. Bien instruit, Xie Yi serait un atout précieux.

« Xie Yi », dit Shi Yue d’un ton sévère, en fixant le garçon de ses yeux abaissés. « Je ferai en sorte que quelqu’un t’apporte plus tard ton emploi du temps comprenant mes leçons. Souviens-toi de ne pas te couper de tes camarades à cause de cela : tu n’es pas au-dessus d’eux. Et j’attends aussi de toi que tu gardes le silence sur tout ce qui se passe durant nos leçons. »

… Bon sang, cela sonnait mal. Il aurait dû formuler cela d’une manière qui ne laisse pas entendre qu’ils faisaient des choses indicibles.

« Entendu. » Xie Yi inclina la tête. « Hum, je sais que ça ne fait pas partie de la leçon, mais puisque j’ai bien travaillé, est-ce que vous pourriez répondre à une question ? »

Shi Yue y réfléchit. En effet, ils avaient terminé bien plus vite que prévu, ce qui justifiait une récompense. Récompenses et punitions étaient nécessaires à l’enseignement. Il fit un geste de la main pour signifier son accord.

« Comment gagne-t-on de l’argent ? »

La question surprit Shi Yue. D’ordinaire, les enfants ne s’intéressaient pas vraiment à l’argent juste après leur entrée dans une secte, mais peut-être que le garçon avait pris l’habitude d’amasser des économies en prévision des mauvais jours.

« Si tu as besoin de quelque chose, tu peux généralement demander de l’aide aux préposés», proposa-t-il. Xie Yi rejeta aussitôt cette idée d’un violent mouvement de tête.

« Impossible ! Il m’en faut beaucoup ! »

Par exemple, pour acheter tous les matériaux intéressants qu’il n’était pas encore en mesure de récolter lui-même. Il ne pouvait certainement pas demander cela à un préposé, mais ceux qui les vendaient sauraient garder le silence. Ils ne refuseraient certainement pas une source d’argent honnête, même si l’origine de cette source paraissait douteuse.

Il avait des projets pour l’avenir, et tout se passerait mal s’il ne se préparait pas au plus vite. Il n’y avait rien de pire que de croire qu’on avait encore du temps, pour réaliser trop tard qu’il n’en restait plus.

Son cœur se serra douloureusement.

Lorsque le temps s’écoulait vraiment, il n’y avait rien à faire pour le remonter. Il n’était pas assez naïf pour croire qu’un miracle se produirait commodément une seconde fois.

À cette pensée, l’esprit de Shi Yue fit surgir l’image d’un pauvre petit garçon qui n’osait dépendre de personne, déterminé à subvenir seul à ses besoins. La méfiance à l’idée de devoir s’appuyer sur autrui. Sur ce point-là, il pouvait comprendre, au moins un peu.

C’était difficile de refuser une telle demande. Et il existait des moyens pour quelqu’un d’aussi jeune que lui de gagner de l’argent, alors pourquoi ne pas les lui expliquer ? Ce serait un bon exercice, et dorloter les enfants ne les aidait pas à grandir.

Shi Yue posa la main contre ses lèvres et fredonna en réfléchissant.

« As-tu quelque chose en tête ? Des choses dans lesquelles tu es doué et que tu penses utiles? », demanda-t-il. L’idéal était que les disciples aient des tâches en lien avec ce qu’ils souhaitaient apprendre, et comme Xie Yi était très jeune, il ne serait pas embauché pour des travaux trop complexes ; il pouvait donc simplement dire ce qu’il aimait faire.

« J’aime les armes spirituelles. » Xie Yi se détendit en voyant que son maître semblait finalement d’accord avec son projet. Le plus formidable serait de pouvoir forger ses propres armes, mais la dernière fois qu’il avait essayé de le faire avec Feng Yan, il s’était fait vertement réprimander pour avoir tenté de forger quelque chose sans autorisation. (… Il n’avait jamais obtenu d’autorisation pour une raison quelconque, mais Feng Yan avait dit qu’il était interdit d’utiliser le four d’une autre personne sans sa permission, alors il n’y avait rien à discuter.)

« Ah, ton tuteur est un forgeron qui fabrique aussi des armes spirituelles de bas niveau, n’est-ce pas ? »

« Oui. » Il n’était toutefois pas certain de ce que cela avait à voir avec le sujet.

« Je vais voir ce que nous pouvons faire à ce propos. Si je ne me trompe pas, c’est aussi la division que tu souhaites rejoindre plus tard ? »

Xie Yi resta un instant décontenancé. « Hum, quelle est votre division ? »

Shi Yue fixa la table d’un air vide.

Selon le chef de la secte, c’était de la nourriture. Il n’aimait vraiment pas cette plaisanterie. Il était simplement un peu difficile sur ce qu’il mangeait, voilà tout. En tant qu’être qui n’avait plus besoin de manger pour survivre, n’était-il pas normal d’être exigeant ?

« Ma division ne devrait pas influencer ce que tu aimes ou n’aimes pas. »

C’était une réponse pour le moins insatisfaisante.

« J’imagine… peut-être cette division-là, alors », répondit Xie Yi avec une certaine hésitation, en faisant la moue. Dans sa vie précédente, il n’avait jamais atteint le stade où son arme donnait naissance à un esprit, à son grand regret. Il n’en comprenait pas la raison, mais son arme — celle qu’il avait forgée entièrement de ses propres mains, avec des matériaux qu’il avait lui-même rassemblés — était toujours restée silencieuse. Peut-être que, dans cette vie, il pourrait avoir un esprit d’épée ?

À cette pensée, il tira sur la manche de Shi Yue.

« Shi Yue— »

« Maître Li. Et ne tire pas sur mes vêtements. »

« —Votre arme a-t-elle un esprit ? »

Xie Yi fixa l’épée à la taille de Shi Yue. Elle semblait différente de ce dont il se souvenait, mais peut-être que sa mémoire lui jouait des tours.

Shi Yue toucha inconsciemment la garde de l’épée, puis baissa les yeux et tapota l’arme. «Celle-ci ? Non, ce n’est pas mon arme principale. Mon épée principale possède bel et bien un esprit, c’est pourquoi je ne la sors pas souvent. Mon esprit n’aime pas ça. »

Puisque Xie Yi s’intéressait aux armes spirituelles et à la forge, Shi Yue répondit librement à ses questions.

« Est-ce que je pourrai la voir un jour ? »

Un léger tressaillement parcourut les doigts de Shi Yue tandis qu’il réprimait l’envie de porter la main à son visage et de s’y enfouir.

« Xie Yi », commença-t-il, ne poursuivant que lorsque le garçon répondit par un « Oui ? » interrogatif. « Tu ne devrais pas demander aux gens des détails concernant leur esprit d’épée. Demander s’ils en ont un est acceptable, mais tout ce qui va au-delà est plutôt impoli et, selon la question, carrément déplacé. »

Xie Yi le regarda avec une expression qui criait clairement : « Je n’ai aucune idée de ce dont tu parles, alors explique, s’il te plaît. »

« Sais-tu comment se forment les esprits d’épée ? »

Le garçon secoua la tête. Ses aînés ne lui en avaient jamais parlé. Il savait seulement que certaines personnes possédaient un esprit d’épée, et que cela arrivait plus souvent lorsque quelqu’un était doué à l’épée et l’avait forgée lui-même.

« Il y a de nombreux facteurs, et je n’entrerai pas dans les détails pour le moment, car cela prendrait plus d’une leçon et c’est assez complexe. Ce que tu dois savoir, en revanche, c’est que l’esprit d’épée et le cultivateur sont étroitement liés. L’esprit d’épée peut presque être considéré comme une partie du cultivateur. C’est à la fois notre plus grand atout et notre plus précieux trésor. La plupart des gens ne souhaitent pas simplement les exhiber devant les autres. »

Xie Yi mâchonna sa lèvre, fronçant profondément les sourcils. Il ne comprenait pas du tout. Ses aînés lui avaient seulement dit que son esprit d’épée se formerait un jour, sans lui fournir davantage d’explications. L’idée que l’esprit d’épée fasse partie de soi, et que ce soit quelque chose que l’on ne montrait pas au hasard, n’avait pas beaucoup de sens pour lui.

Son incompréhension était évidente, mais Shi Yue n’essaya pas d’expliquer davantage. C’était réellement un sujet compliqué qui demanderait plus de temps.

« Nous allons nous arrêter là pour aujourd’hui. Les leçons de tes camarades devraient également être terminées, tu peux donc aller déjeuner avec eux. Ensuite, veille à assister aussi aux autres cours. Et souviens-toi de ne pas parler de cette leçon… ni du fait que tu as réussi à déplacer les particules d’énergie. »

« D’accord », murmura tristement l’enfant en frottant la pointe de sa chaussure contre le plancher. Il aurait préféré rester avec Shi Yue, mais l’homme devait certainement être occupé.

Shi Yue lui fit signe de partir, et Xie Yi sortit.

Son emploi du temps actuel ne comprenait que les leçons de Shi Yue pour cette semaine, ce qui signifiait qu’il recevrait le programme complet plus tard. Il mentionnerait également les cours avec les autres. Pour cette première journée, il s’agirait déjà d’entraînement, ce qui mettrait son corps à rude épreuve, mais était nécessaire.

« Oh, je me demande quelle sera ma récompense ? », murmura-t-il pour lui-même en contournant le bâtiment. Il devait encore recevoir sa récompense pour avoir terminé la copie des règles.

La cantine débordait de monde, mais il s’agissait uniquement de disciples de bas niveau. Tous les autres avaient des emplois du temps différents et, contrairement au petit-déjeuner ou au dîner, le déjeuner était plus facile à prendre à la cantine que n’importe où ailleurs. C’était une vaste salle divisée en plusieurs zones distinctes — probablement selon les niveaux — avec des tables de toutes tailles. Sur le côté, on pouvait aller chercher son repas parmi un large choix de menus.

Xie Yi regarda autour de lui. Il était impossible de déterminer le niveau exact des personnes, mais leur statut au moins était identifiable. Les disciples secondaires portaient un emblème blanc sur leurs robes, les disciples primaires un emblème doré, et les disciples successeurs ainsi que les enseignants un emblème violet. Les préposés, eux, portaient des vêtements complètement différents, ce qui permettait de les distinguer facilement.

À l’intérieur de la cantine, il y avait surtout des disciples secondaires ; seul un petit groupe de disciples primaires était assis dans un coin à part.

Xie Yi n’eut aucun mal à repérer ses camarades de groupe en tant que nouveaux arrivants nerveux, ainsi que Xu Yan, qui lui faisait de grands signes frénétiques.

« Te voilà enfin ! Ah, c’est tellement injuste que nous n’ayons pas tous les cours ensemble. Hé, montre-moi ton emploi du temps plus tard, que je sache ce que nous avons en commun.»

Le garçon enthousiaste tira Xie Yi par le bras, l’entraînant vers la nourriture, puis ajouta encore une portion par-dessus ce que Xie Yi avait déjà pris.

 

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Note de l’auteur
Le ML est un véritable amateur de bonne cuisine. Son bien le plus précieux est sa cuisine. Ce qui est intéressant en relisant ce texte, c’est de voir combien de choses je ferais différemment si j’écrivais cette histoire aujourd’hui. Je modifie certaines phrases ici et là, et je vais aussi faire vieillir un peu Xie Yi — pour correspondre à l’âge de la majorité le plus courant (21 ans) plutôt qu’à celui auquel je suis habituée (18 ans) au moment de l’ellipse temporelle. Il y a également une scène que je supprime complètement… C’est vraiment intéressant de constater à quel point notre regard sur certains éléments d’une histoire évolue avec le temps.

 

Traduction: Darkia1030