Lorsque la nuit tomba, Xie Yi ajusta sa robe noire et contempla dans le miroir sa haute silhouette d’emprunt.
À l’arrière-plan, Xu Yan, qui avait l’air contrarié, et Mingtian, blotti dans ses bras avec une expression curieuse, l’observaient.
« Maître Chen et Maître Li ont dit que tu ne pouvais pas sortir », marmonna Xu Yan, conscient qu’il ne serait jamais capable de retenir Xie Yi. Et il ne pouvait même pas emmener la petite bête duveteuse avec lui, parce que le collier enverrait un signal ! Et ils ne pouvaient pas l’enlever ! (Même si cette boule de poils n’avait rien d’intimidant, une bête spirituelle restait une bête spirituelle.)
« Je ne suis jamais censé sortir », fit remarquer Xie Yi. Il n’avait jamais accepté de rester enfermé. Il avait seulement reconnu qu’il le devrait.
Après tout, ce n’était pas la première fois. Rien ne tournerait mal.
Attends, est-ce que des morts comptaient comme un signe que les choses avaient mal tourné ? Parce que, dans ce cas, les choses avaient déjà mal tourné auparavant. Mais pas forcément aujourd’hui.
Xu Yan gémit et regarda dehors. « Si tu n’es pas revenu avant l’aube, je te dénoncerai aux maîtres. »
Les mêmes conditions que d’habitude.
Xie Yi acquiesça, puis ébouriffa la fourrure de Mingtian pour empêcher la bête de bouger et ouvrit la fenêtre. Son énergie spirituelle s’embrasa, activant simultanément plusieurs formations et sorts, puis il disparut dans la nuit.
Mingtian poussa un petit hurlement. Si quelque chose arrivait, Xie Yi pouvait l’appeler et il viendrait immédiatement.
Une fois dehors, Xie Yi étira ses longs membres. Ce faux corps adulte était toujours aussi raide, mais il s’y était un peu habitué. Un simple masque démoniaque couvrant la moitié supérieure de son visage cachait ses yeux rouges et aidait également à dissimuler la rigidité de ses traits ; les modifications apportées à sa robe pour la rendre plus ample faisaient le reste pour masquer ses mouvements saccadés.
Heureux d’avoir retrouvé sa liberté, Xie Yi concentra son énergie spirituelle dans ses pieds et bondit dans les arbres.
Cette vue lui était bien plus familière. Observer l’océan de cimes depuis une branche. Le vent était agréable, bien qu’un peu engourdissant à travers sa fausse peau.
Xie Yi ferma les yeux un instant, inspira profondément puis expira lentement avant de bondir en avant. Il sauta d’arbre en arbre, couvrant rapidement la distance grâce à une technique que seuls les Maîtres apprenaient habituellement. Il ne pouvait pas l’utiliser parfaitement, mais sa compréhension était suffisamment élevée pour lui permettre d’en maîtriser les bases.
Il ne recourait jamais à cette technique dans la vie quotidienne. Quelque chose, au fond de lui, se crispait à l’idée que Shi Yue découvre qu’il savait faire ce genre de choses, tout comme il dissimulait ses vastes connaissances en cultivation.
La route jusqu’à la ville était assez longue ; une bonne partie de la nuit serait consommée par l’aller-retour. Cela restait toutefois suffisant pour ce qu’il voulait faire.
Le propriétaire de la boutique sursauta violemment lorsqu’une silhouette sauta du toit pour atterrir devant lui. Par réflexe, il laissa tomber la pipe qu’il tenait et recula d’un bond en poussant un cri étouffé. Ce ne fut qu’en constatant que l’inconnu ne bougeait pas qu’il prit le temps de regarder qui se trouvait là. Il se détendit alors et ramassa sa pipe.
Avec un soupir, il se tapota la poitrine. « Bon Dieu, Maître Cultivateur. Vous pourriez éviter de me faire peur comme ça ? »
« Désolé », répondit docilement Xie Yi.
Cependant, aussi bien son ton que son langage corporel indiquaient clairement qu’il ne s’excusait que pour la forme.
Le propriétaire essuya son front afin de masquer le roulement d’yeux qui lui échappa.
Cela faisait environ six mois qu’il travaillait avec cet homme, après bien des hésitations. Il n’avait pas été facile de le recruter, mais un ami lui avait recommandé cet individu suspect. Rapide dans son travail, peu compliqué. Assez facile à gérer tant qu’on expliquait clairement ce qu’on voulait et qu’on proposait un prix honnête.
Ce dont il avait besoin, c’était d’un cultivateur pour l’aider à gérer les nombreuses pilules, potions et pommades vendues dans sa boutique.
Ces produits étaient trop sensibles pour être simplement laissés à l’air libre. La personne qui les raffinait refusait, de manière parfaitement compréhensible, de s’occuper de leur stockage, mais cela ne supprimait pas le problème. Il fallait également protéger la boutique contre les voleurs et empêcher l’odeur des pilules de s’échapper, au risque d’attirer des bêtes sauvages.
On pouvait trouver des cultivateurs pour toutes sortes de travaux, mais quelqu’un de responsable, honnête et suffisamment abordable pour être engagé était rare.
Il était plus que satisfait de cet homme taciturne qui acceptait d’être payé moitié en matériaux, moitié en argent.
Leur relation était excellente.
« Entrons ? » soupira le gros commerçant en se frottant la barbe. C’était une bonne chose que le cultivateur soit passé ce soir-là ; il commençait à s’inquiéter pour sa marchandise.
Et puis, sa fille était venue lui rendre visite cette nuit.
Elle avait entendu son cri. Ses pas précipités résonnèrent depuis l’intérieur. En regardant par la porte ouverte, elle vit son père parfaitement détendu et se calma aussitôt. Lorsqu’elle aperçut l’homme mystérieux derrière lui, elle s’approcha avec prudence.
« Ah, Xiao Lan, viens saluer notre invité. C’est le cultivateur qui m’aide pour les affaires de la boutique », expliqua son père en l’attirant vers eux.
Sa fille était une beauté. Fine et mignonne, avec des yeux limpides et un charmant visage. Elle regarda le cultivateur avec surprise avant de baisser timidement les yeux et de s’incliner. « Maître Cultivateur. »
Ils ignoraient si Xie Yi était réellement un Maître ; c’était simplement une formule flatteuse. Tout le monde voulait entretenir de bonnes relations avec les cultivateurs.
« Bonsoir », répondit simplement Xie Yi.
Malgré la rigidité imposée par sa fausse peau, il restait séduisant. La jeune femme décida discrètement qu’elle partageait l’avis de son père : cela ne ferait pas un mauvais mari. Pourquoi ne pas essayer de se rapprocher de lui ? Elle n’avait rien à perdre. L’époque où les femmes ne pouvaient même pas montrer de l’intérêt pour un homme était révolue.
« Entrons », proposa Xie Yi lorsqu’aucun d’eux ne bougea pendant plusieurs secondes.
D’ordinaire, cet homme était plutôt pressé de se mettre au travail. Était-il particulièrement détendu aujourd’hui ? Il y avait aussi le fait que la jeune femme n’arrêtait pas de lui jeter des regards furtifs.
« Oui, bien sûr », répondit le commerçant en se frottant les mains.
Lorsqu’ils pénétrèrent à l’intérieur, la jeune femme resta très près de Xie Yi, ce qui lui fit dresser les poils, même sous sa fausse peau.
Pour une raison quelconque, cela lui déplaisait profondément.
Il n’avait pourtant aucun problème avec les femmes. Li Mei était une femme, Ying Hua aussi, Maître Chen également. Li Mei le prenait même parfois dans ses bras.
Non, ce n’était pas un problème avec les femmes.
Alors pourquoi celle-ci lui paraissait-elle si… désagréable ?
Tout chez elle était trop proche. Elle se tenait trop près, son parfum était trop fort, le son de sa respiration trop présent. Chacun de ses regards pesait trop lourd.
Rempli de répulsion, Xie Yi fit discrètement un pas de côté en marchant afin de créer un peu de distance.
Il ne voulait pas qu’elle soit si proche. Il ne voulait pas voir cette expression dans ses yeux.
Sans cela, elle aurait même été plutôt jolie.
Mais il détestait ce regard.
Ah, c’est vrai. Dans sa vie passée, il y avait eu des femmes et des hommes avec ce même regard.
Ses subordonnés. Ils frappaient à sa porte tard dans la nuit. Toujours ces gens-là, avec cette expression dans les yeux.
Il ne voulait pas qu’on le regarde ainsi. Ils pouvaient regarder d’autres personnes de cette façon, mais pas lui.
Qu’est-ce que ces gens voulaient au juste ?
Au final, il les avait toujours jetés dehors immédiatement, alors il ne l’avait jamais découvert.
Peut-être pourrait-il vérifier dans d’autres circonstances. Mais pas maintenant.
Dès qu’il entra dans le bâtiment, l’odeur sucrée des pilules médicinales lui parvint. Tentantes comme des bonbons, mais valant leur poids en or. Aucune des pilules présentes ici n’était autre chose qu’un produit de luxe.
Les nombreuses armoires et vitrines de la salle d’exposition étaient d’une propreté étincelante et protégées par un réseau complexe de formations. Sinon, qui oserait laisser traîner des matériaux précieux ?
La boutique n’était pas la meilleure du secteur, mais elle figurait parmi les plus réputées. Ses mesures de sécurité étaient à la hauteur.
Xie Yi vérifia les formations une à une, à la recherche de traces d’altération ou de sabotage, puis s’assura qu’elles fonctionnaient toujours correctement. Il examina ensuite rapidement les serrures et les autres mécanismes défensifs avant de passer aux noyaux de bêtes alimentant les formations, dissimulés dans une pièce séparée, et les remplaça lorsque cela s’avérait nécessaire.
Il renouvela également les sorts destinés à maintenir les odeurs enfermées à l’intérieur.
Une fois cette tâche accomplie, l’essentiel du travail était terminé.
Comme toujours, ce genre d’ouvrage ne lui prenait pas trop de temps ; autrement, il lui aurait été impossible de l’effectuer pendant la nuit.
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Note de l’auteur :
Xie Yi a un problème avec les regards lubriques, mais plus précisément avec ceux des personnes qui le considèrent comme un objet ou une marchandise.
Traduction: Darkia1030
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