A certain someone - Chapitre 57 - [Adresse]

 

 L’avatar de la personne avec qui il discutait n’avait pas changé, mais l’appellation sous laquelle il l’avait enregistré, elle, avait changé : c’était devenu « Ge ».

 

La porte de la salle de bain se referma dans un déclic. Bientôt, le bruissement des vêtements et le bruit de l’eau qui coulait s’en échappèrent.

Jiang Tian fixa cette étroite porte à persiennes d’un blanc crème. Une vapeur légère s’échappait des lames inférieures, laissant une nouvelle trace d’humidité sur le sol devant l’entrée.

Ses yeux étroits papillonnèrent légèrement avant qu’il ne détourne le regard de la porte. Il demanda à Shi Yu : « Que lui est-il arrivé ? »

Shi Yu fit l’innocent. « Qu’est-ce que tu veux dire, qu’est-ce qui lui est arrivé ? »

C’était la première fois que Jiang Tian prenait lui-même l’initiative de lui parler. Cette marque d’attention lui donna presque l’impression d’être favorisé… non, en réalité, il avait surtout la conscience coupable d’avoir été pris en flagrant délit.

En entrant, Jiang Tian posa son sac sur la table. Le cartable de Sheng Wang se trouvait juste à côté, sa fermeture éclair toujours intacte. Il n’en avait manifestement rien sorti depuis son retour.

Se rappelant que le dortoir était plongé dans le noir en arrivant, Jiang Tian lança à Shi Yu un regard interrogateur. « Qu’est-ce que vous faisiez tous les deux ? »

Shi Yu glissa précipitamment son ordinateur portable sous son oreiller. En entendant la question, ses mains tremblèrent tant que l’appareil faillit tomber par terre.

Il adressa à Jiang Tian deux rires forcés avant de répondre d’un ton détaché, en évitant soigneusement le véritable sujet. « En fait, on regardait un film d’horreur avant que tu rentres. J’en regarde rarement, et Sheng Wang est revenu justement à ce moment-là. Alors je l’ai traîné pour le regarder avec moi, histoire de me donner un peu de courage. »

« Te donner du courage… avec lui ? » Jiang Tian jeta de nouveau un regard vers la porte close de la salle de bain avant d’ajouter : « Pour que vous trembliez tous les deux ? »

« Bien sûr que non. » Shi Yu utilisait le film d’horreur pour dissimuler l’existence du film d’action et se mit à débiter ses mots comme des haricots qu’on renverse (NT : idiome signifiant parler à toute vitesse, sans s’arrêter). « Sheng Wang est vraiment incroyablement courageux. J’étais à deux doigts de me faire dessus, mais lui n’a même pas cligné des yeux. C’est lui qui montait et baissait le son, qui avançait la barre de lecture… À un moment, il voulait même aller prendre sa douche en plein milieu. »

Jiang Tian demeura un instant immobile. Pour la première fois, une véritable surprise traversa son visage. Il écouta Shi Yu bavarder sans interruption, puis demanda, comme pour confirmer quelque chose : « Tu dis que Sheng Wang est courageux ? »

« Oui. » acquiesça Shi Yu. « Il a dit qu’il avait pratiquement regardé tous les films d’horreur et les thrillers du marché. Quand il était petit et qu’il restait seul à la maison, il les regardait exprès pour se donner du courage. À force d’en voir, il est devenu complètement immunisé. »

Après avoir tant parlé, Shi Yu se rappela soudain que Jiang Tian appartenait à la même famille que Sheng Wang. Ils étaient frères ; avait-il vraiment besoin qu’un étranger lui raconte tout cela ?

Il interrompit aussitôt son bavardage. « Ah oui… Tian-ge doit déjà le savoir. »

Pourtant, Jiang Tian ne le savait pas. Sheng Wang ne lui en avait jamais parlé.

Cette fin de nuit où le voleur avait semé la panique lui revint soudain à l’esprit : le responsable du dortoir et les agents de sécurité parlaient de l’intrusion, leurs voix indistinctes se mêlaient au silence, puis peu à peu la nuit avait retrouvé sa quiétude.

Il avait alors posé une main sur la balustrade du lit et demandé à Sheng Wang s’il avait peur. Les yeux clairs de celui-ci étaient voilés par la somnolence. Il s’était décalé vers l’intérieur du lit pour lui faire de la place et avait tapoté le matelas.

Quelque chose remua doucement dans le cœur de Jiang Tian.

Shi Yu rangea enfin son ordinateur, tira les rideaux de son lit et se plongea dans son téléphone, absorbé par ses propres affaires. Jiang Tian resta longtemps debout près de la table. Soudain un peu assoiffé, il sortit une bouteille d’eau de son sac et en but quelques gorgées.

Cette douche dura particulièrement longtemps. Lorsque Sheng Wang ressortit, c’était comme si même ses yeux avaient été lavés : une fine pellicule d’humidité les rendait d’une limpidité cristalline.

La tête baissée, une serviette traînant sur ses cheveux qu’il essuyait distraitement, il faillit heurter Jiang Tian, qui se tenait devant l’armoire.

Ils s’immobilisèrent tous deux pendant une seconde à peine, si proches qu’ils pouvaient presque se toucher, puis reculèrent simultanément d’un pas.

Sheng Wang essuya les gouttelettes accrochées à ses cils, frotta ses cheveux et dit : « Pourquoi restes-tu planté là ? Tu m’as fait peur. »

Si la personne devant lui avait été Gao Tianyang ou n’importe qui d’autre, Jiang Tian aurait probablement demandé : « Tu n’étais pas censé être si courageux ? Toi aussi, tu peux avoir peur ? »

Mais il ne dit rien. Il prit simplement les vêtements et la serviette soigneusement pliés dans l’armoire et répondit : « Je vais prendre une douche. »

« Oh. » Sheng Wang se décala aussitôt pour lui laisser le passage.

Il restait encore de la vapeur dans la salle de bain, et l’odeur du gel douche flottait toujours dans l’air, comme la marque laissée par la personne qui l’avait utilisée avant lui. Les garçons n’étaient jamais très pointilleux sur ce genre de détails.

Pourtant, Sheng Wang ouvrit la bouche sans trop savoir pourquoi. « Tu pourrais peut-être attendre un peu… Il fait encore très chaud à l’intérieur. »

Jiang Tian lui lança un regard interrogateur.

Une serviette reposait sur la tête de Sheng Wang. Ses cheveux à moitié secs retombaient en désordre sur son front, dissimulant une partie de ses yeux. Il agita vaguement la main. « Laisse tomber, ce n’est rien. Vas-y. »

Jiang Tian entra dans la salle de bain.

Après toute cette agitation, Shi Yu s’était enfin calmé. Il lisait un livre pour la première fois de la soirée, même si personne ne savait si un seul mot entrait réellement dans sa tête.

Sheng Wang déplia une chaise pliante et s’assit devant la table. Le dos légèrement voûté, la tête inclinée, il sécha ses cheveux.

Un moment plus tard, il leva les yeux : Shi Yu avait déjà abandonné son livre et jouait de nouveau sur son téléphone. Il discutait joyeusement sur WeChat ; le sourire qui tirait le coin de ses lèvres était impossible à contenir. Il était si absorbé qu’il ne remarqua même pas qu’on l’observait.

Sheng Wang le regarda un long moment.

Il se rappela soudain la fois où Big Mouth Xu lui avait confisqué son téléphone près du terrain de sport. À l’époque, le professeur lui avait demandé s’il était amoureux. Il avait trouvé cette conclusion totalement absurde et n’avait pas compris comment quelqu’un avait pu deviner une chose pareille.

À présent… il comprenait un peu.

« Avec qui discutes-tu pour sourire comme ça ? » demanda-t-il d’un ton qu’il voulut désinvolte.

« Hein ? » Shi Yu releva la tête, et son sourire s’atténua enfin. « Avec qui d’autre ? Avec He Shi, évidemment. »

Il le savait. La main de Sheng Wang s’arrêta au milieu de son geste. Un instant plus tard, il retira la serviette de sa tête et la serra dans sa main.

Shi Yu, lui, ne remarqua absolument rien.

Quand on vit une histoire d’amour, on devient à la fois discret et incapable de s’empêcher de s’en vanter. Shi Yu répondit au dernier message de He Shi, puis fit défiler leur historique de conversation sans raison particulière. Finalement, il ne put se retenir et déclara à Sheng Wang : « J’ai découvert que, peu importe à quel point une fille peut être féroce, quand tu sors avec elle, elle devient toujours assez mignonne. »

Sheng Wang acquiesça distraitement, sans y mettre le cœur.

Il n’éprouvait absolument aucun intérêt pour savoir si la personne dont parlait Shi Yu était mignonne ou non.

Shi Yu ne se souciait nullement de savoir si Sheng Wang l’écoutait réellement ; un simple signe de tête lui suffisait. Il continua à parler de He Shi : elle avait des fossettes lorsqu’elle souriait ; lorsque le soleil se reflétait dans ses cheveux, leurs couleurs devenaient incroyablement belles ; même si elle était compétitive, elle était adorable tant qu’elle ne se mettait pas en colère pour des détails insignifiants, et ainsi de suite. Il fit également l’éloge de sa peau claire, de sa beauté et de ses jambes longues comme des jours.

Les yeux baissés, l’esprit de Sheng Wang vagabondait. Les paroles entraient par une oreille et ressortaient par l’autre.

Il entendait les louanges de Shi Yu, mais la personne qui lui venait à l’esprit était Jiang Tian.

Après avoir joué au basket, Jiang Tian aimait repousser vers l’arrière sa frange légèrement humide, puis prendre les vêtements suspendus à la balustrade et les draper sur ses épaules. Ses doigts étaient fins, et ses jambes étaient elles aussi longues. Sa peau était d’une blancheur froide.

Sheng Wang cligna des yeux et chassa ces pensées sans queue ni tête de son esprit. Il demanda soudainement à Shi Yu : « Comment as-tu su que tu l’aimais ? »

« Hein ? » Shi Yu fut déconcerté par cette question.

« Une peau claire, un beau visage, de longues jambes… Tant de filles possèdent ces caractéristiques. Comment as-tu su que c’était He Shi que tu aimais ? » demanda Sheng Wang.

Shi Yu n’avait jamais rencontré une question pareille et resta un peu déconcerté sur le moment.

Il y réfléchit sérieusement avant de tenter de répondre : « Je ne prête pas vraiment attention aux autres filles. Cette fois-là, pendant le carnaval des sports, j’ai remporté la première place au sprint et au saut de niveau 3, et tout un groupe de personnes de ma classe est venu me donner des serviettes et des bouteilles d’eau. Il y avait tellement de filles, mais je ne voyais qu’elle. Lorsque j’ai pris la bouteille qu’elle me tendait, je lui ai accidentellement griffé la main. J’étais tellement nerveux que mes paumes étaient couvertes de sueur. Et j’avais toujours… j’ai toujours envie de l’embrasser… »

« … Peu importe, peu importe, ce ne sont que des absurdités. » Son visage était aussi rouge que les fesses d’un babouin, comme si ce n’était pourtant pas lui qui avait sorti une vidéo pornographique quelques instants auparavant. « Il n’est vraiment pas nécessaire de poser ce genre de questions. Quand on aime quelqu’un, on le sait, c’est tout. »

Les coudes appuyés sur les genoux, Sheng Wang tenait sa serviette entre ses doigts. Après avoir écouté jusqu’au bout, il resta silencieux un moment. Puis, avec un simple « Oh », il cessa de parler.

Il alla rincer la serviette, l’accrocha au balcon, rangea ses affaires, puis monta dans la couchette supérieure.

« Tu vas dormir si tôt ? » Shi Yu voulait encore poursuivre quelque peu la conversation, mais son interlocuteur s’était déjà enfui.

« Nous avons un examen demain matin, mon cher », répondit Sheng Wang sans réfléchir, avant de se tourner vers le mur et de s’enrouler dans sa couverture.

Pourtant, quelques instants plus tard, la porte de la salle de bain s’ouvrit dans un bruit léger. Jiang Tian avait terminé sa douche et sortit.

Sheng Wang entendit des pas s’approcher du lit puis s’arrêter. Jiang Tian demanda à voix basse : « Endormi ? »

Shi Yu répondit de l’autre côté de la pièce : « Il dort probablement. Il a dit qu’il voulait dormir et se lever tôt pour l’examen de demain matin. »

Jiang Tian resta debout un moment, puis le lit bougea très légèrement. Il s’était probablement assis au bord du lit.

Quelques instants plus tard, Qiu Wenbin revint après avoir terminé ses révisions. Ils baissèrent la voix, échangèrent quelques mots, puis le signal d’extinction des feux retentit.

On était à la fin du mois de novembre ; l’automne touchait déjà à sa fin et, au cœur de la nuit, d’épaisses gouttes de rosée se formaient. Un froid glacial pénétrait l’obscurité et s’infiltrait par les interstices du rebord de la fenêtre.

Vers minuit, quelques coups de tonnerre grondèrent dans le ciel, puis un torrent d’eau se déversa sans crier gare. La pluie s’abattit sur le balcon et crépita contre la vitre. Tantôt elle tombait avec violence, tantôt elle ralentissait, passant du martèlement au murmure.

Sheng Wang finit par se retourner légèrement et s’allongea complètement sur le dos.

Les lampadaires du rez-de-chaussée projetaient leur lumière jusque dans les étages, formant une tache floue sur les vitres, brouillée par la pluie battante.

Il contempla les gouttes qui ruisselaient pendant un moment, chercha son téléphone près de son oreiller et alluma l’écran : 3 h 14.

Fuzhong avait prévu des bus scolaires à sept heures du matin pour conduire tout le monde au centre d’examen de Nangao. Il lui restait moins de quatre heures pour se reposer, mais le sommeil lui échappait complètement.

Sheng Wang mit ses écouteurs, prévoyant de chercher une musique relaxante à écouter. Pourtant, il remarqua alors un nouveau message WeChat qu’il n’avait pas vu.

Jiang Tian : Tu dors vraiment ?

Par réflexe, Sheng Wang fut surpris et passa la tête hors de sa couchette pour regarder en bas. Il vit Jiang Tian allongé sur le côté, une main posée sur son cou comme à son habitude. Son coude masquait plus de la moitié de son visage, tandis que ses yeux et ses sourcils étaient plongés dans l’ombre.

C’était peut-être une illusion due aux ombres, mais il semblait également froncer légèrement les sourcils dans son sommeil. Il n’avait pas vraiment l’air heureux.

Sheng Wang regarda son torse pendant un moment avant de détourner les yeux.

Il se rallongea sur son lit, les yeux tournés vers le plafond, tout en faisant défiler l’historique de leur conversation. Il remarqua enfin l’heure à laquelle le message avait été envoyé : 23 h 20.

C’était à peu près l’heure de l’extinction des feux. Toute l’agitation avait été étouffée par le signal annonçant l’extinction des lumières ; cela n’aurait donc pas réveillé quelqu’un qui dormait déjà.

Sheng Wang regarda l’heure et se dit que c’était peut-être la raison.

La personne qui dormait dans la couchette inférieure avait l’air froide et indifférente, mais elle était en réalité plus attentive à lui que n’importe qui d’autre. Et elle était également très sensible : elle savait toujours remarquer ces petits détails insignifiants.

C’était certainement parce qu’il avait été seul trop longtemps, et que Jiang Tian était précisément celui qui s’était trop rapproché de lui. C’était pour cela que les choses étaient devenues ainsi.

Il n’avait aucune expérience. C’était la seule explication plausible.

Shi Yu avait raison : il n’était pas nécessaire de poser ce genre de questions. La seule personne capable de savoir s’il aimait quelqu’un, c’était lui-même.

Il aurait dû le comprendre depuis longtemps…

Il aimait Jiang Tian.

Mais ça ne peut pas être possible. Tu es mon Ge, se dit Sheng Wang.

Il resta fixé sur l’écran de son téléphone pendant une éternité, puis finit par accéder à la page d’informations personnelles de Jiang Tian. Il modifia le nom qu’il utilisait depuis très longtemps.

Lorsqu’il revint en arrière, WeChat s’était déjà actualisé.

Cette conversation intitulée « Leader » se trouvait toujours en haut de l’écran, avec son petit personnage allongé sur le ventre contre le mur gris-blanc. Sheng Wang l’avait regardé tranquillement pendant toutes ces années.

La photo de profil de la personne avec laquelle il discutait n’avait pas changé, mais son appellation personnelle, elle, avait évolué.

Elle était devenue : Ge.

 

Traduction: Darkia1030

Correction: Religieuse Aucafé

 

 

 

 

 

Créez votre propre site internet avec Webador