Copper coins - Chapitre 58 - La soie dans l'os (Partie 3)
« Maître, vous savez fabriquer ce genre de masque, vous aussi ? »
Aux abords du comté de Qingping, un long cortège de chevaux et de calèches s'avançait avec majesté. Les tenues des cavaliers étaient pour le moins inhabituelles. Ils portaient de larges robes à manches bouffantes, ornées de motifs de bêtes féroces sur la poitrine et le dos. Hormis ces motifs, les robes étaient entièrement blanches. Elles flottaient au vent, soulevées par le galop des chevaux. Leurs manches ondulaient comme des nuages, dans un mélange saisissant de férocité et de pureté. À en juger par leurs robes et leur stature, les cavaliers étaient d'un âge indéterminé. Ils paraissaient nobles et disciplinés, comme s'ils avaient reçu une formation rigoureuse aux bonnes manières. Leurs visages étaient dissimulés derrière des masques représentant des bêtes antiques, rendant impossible la distinction de leurs traits.
Le cortège comptait une centaine de personnes, qui défilaient sur deux rangs parallèles, entre lesquelles s'intercalent trois voitures aux rideaux soigneusement tirés. De part et d'autre des voitures se dressaient six hautes bannières noires brodées de motifs discrets mais complexes. Difficiles à distinguer au premier abord, ces motifs se révélaient sous la lumière du soleil, leurs contours scintillant. Au centre de chaque bannière noire figuraient deux grands caractères s'entrelaçant tels un dragos et un serpent : Taichang (NT : 太常, litt. la Norme Suprême : le ministère des Sacrifices Impériaux).
Sous les dynasties précédentes, le ministère des Sacrifices Impériaux était chargé des rituels liés au ciel, à la terre, aux esprits et à l'équilibre du yin et du yang. Il était dirigé par un chef et un adjoint, qui géraient diverses affaires. Cependant, depuis son passage sous l'autorité du précepteur d'État, son pouvoir s'était considérablement réduit. Le chef du ministère des Sacrifices Impériaux occupait désormais les fonctions d'adjoint du précepteur d'État.
Le précepteur d'État en fonction était si âgé que personne ne pouvait se souvenir précisément de son âge, et ses adjoints avaient déjà changé plusieurs fois. On disait qu'en plus de sélectionner tous les deux ou trois ans un ou deux enfants prometteurs afin de les élever et de les éduquer, le précepteur d'État choisissait également un groupe de garçons et de filles talentueux pour être formés par le ministère des Sacrifices Impériaux. Ces enfants, appelés « zhenzi » (NT : litt. Jeunes serviteurs de cérémonie), officiaient lors des cérémonies rituelles jusqu'à l'âge de seize ans. Après cela, certains d'entre eux assumaient d'autres fonctions au sein du ministère.
L'ensemble du ministère des Sacrifices Impériaux, du chef et de son adjoint aux maîtres rituels et aux devins, et même les zhenzi, étaient profondément liés au précepteur d'État, surtout ces derniers temps. On pourrait presque les considérer comme ses disciples.
Le cortège se divisa en deux groupes à une bifurcation. Une vingtaine de personnes et une calèche se dirigèrent vers le centre du comté. Il s'agissait de l'équipe chargée d'éradiquer la peste. La centaine de personnes restante s'engagea sur un sentier de montagne.
Les deux chefs du second groupe portaient des pendentifs de jade à pompons, ainsi que des colliers de pièces de cuivre à l’aspect jaune. Les motifs des pendentifs différaient. Celui de gauche représentait une tortue noire sur le dos de laquelle se tenait un oiseau aux longues plumes, entouré de deux petits caractères : « taibu » – Grand devin . Le pendentif de droite arborait la tête d’une bête cornue, surmontée d’une petite cloche octogonale. Il était également entouré de deux petits caractères : « taizhu » – Maître des rituels.
Le Grand devin et le Maître des rituels appartenaient tous deux au ministère des Sacrifices Impériaux. Le Grand devin était chargé de la divination et de l'interprétation des présages, tandis que le Maître des rituels supervisait les rituels et les cérémonies.
Alors que le cortège entamait son ascension du sentier de montagne, le meneur, portant le pendentif du Grand devin, leva la main, signalant l'arrêt du groupe. Le cortège s'immobilisa dans le calme et la sérénité.
Le Maître des rituels se tourna vers le Grand devin. Son regard masqué trahissait une pointe de curiosité. « Qu'y a-t-il ? » Bien que son ton fût assuré, sa voix paraissait jeune, comme celle d'un homme d'une vingtaine d'années.
« Je dois confirmer une dernière fois notre direction », répondit le Grand devin. C’était une voix de femme, aussi jeune, claire et douce que tranchante une lame.
Elle retira le masque grossier de la bête antique, révélant un visage délicat, bien plus doux que ce qui le dissimulait. À en juger par son apparence, elle paraissait encore plus jeune que sa voix ne le laissait supposer, peut-être à peine dix-sept ou dix-huit ans. Cependant, ses sourcils fins et ses yeux profonds comme un lac lui conféraient une sérénité qui contrebalançait son apparence juvénile.
La fonction de Grand devin était quelque peu unique. Les responsabilités liées à la divination et à l'interprétation des rêves reposant sur un don naturel, ceux qui accédaient à cette fonction étaient souvent des individus dotés d'aptitudes exceptionnelles, indépendamment de leur sexe ou de leur âge. Les femmes étant généralement plus sensibles à ces domaines, elles avaient récemment occupé majoritairement ce poste.
Le Maître des rituels acquiesça. « C'est une bonne idée. Nous devons éviter toute erreur, surtout que cela touche aux catastrophes naturelles et aux calamités humaines. Si nous nous trompons, il sera difficile de l'expliquer par la suite. » Il leva un doigt vers le ciel, puis sa voix se fit plus inquiète. « Il ne serait certainement pas content. »
Le Grand devin lui jeta un regard avant de reporter son attention sur les nuages. « Le précepteur d'État a toujours été pragmatique, juste dans ses récompenses comme dans ses punitions. Il n'est ni content ni mécontent. D'ailleurs, même si nous revenons, nous ne le reverrons pas. Tu t'inquiètes pour rien. »
«Allons, voyons, je parlais juste. Faut-il toujours être aussi sérieux ?» dit le Maître des rituels, impuissant.
« Je dois le faire. » L'expression du Grand devin resta impassible.
Elle sortit un nœud d'herbe, une carapace de tortue et un morceau de papier imprégné d'un parfum de feuilles de bambou. Elle déplia soigneusement le papier à l'encre séchée, écrite il y a quelque temps. Son contenu était bref, ne comportant que quelques mots, et au bas se trouvait un sceau rouge portant deux caractères simples : Tongdeng.
(NT : 同灯. Litt ; partager une même lumière. Au sens figuré, partager une même destinée ou une même cause)
Après avoir vérifié l'emplacement indiqué sur le papier, elle le replia et le rangea. Elle disposa le nœud d'herbe et la carapace de tortue dans sa paume.
« Faites attention à vos paroles », prévint-elle en jouant avec les objets qu'elle tenait dans sa main. « Surtout lorsque vous parlez du précepteur d'État qui se trouve devant moi. Je risque de perdre mon sang-froid. »
Le Maître des rituels secoua la tête avec un sourire ironique. « Tu me fais toujours dire des choses que je n'ai pas dites. Même si tu me donnais le courage d'un lion, je n'oserais pas parler de lui à la légère. »
Bien que tous les membres deu ministère des Sacrifices Impériaux avaient un lien quelconque avec le précepteur d'État, la nature de ces liens variait. Par exemple, les deux chefs marchant côte à côte avaient été recrutés par le précepteur d'État plus de dix ans auparavant. Ils avaient grandi ensemble au sein du ministère des Sacrifices Impériaux, reçu la même éducation et la même formation, gravi les échelons, passant de zhenzi à des fonctions régulières, pour finalement atteindre leurs postes actuels. Leurs parcours étaient similaires et ils appartenaient à la même génération. Cependant, tandis que le Maître des rituels craignait le précepteur d'État plus qu'il ne le vénérait, le Grand devin éprouvait une vénération bien plus grande que de la crainte.
Elle se concentra sur sa divination, ignorant son compagnon.
Puis, elle fixa le nœud d'herbe qu'elle tenait dans sa main, leva la tête vers le ciel et murmura un doux « Hein ? »
« Qu’est-ce que c’est ? On s’est trompés de chemin ? » demanda le Maître des rituels.
Le Grand devin fronça son front délicat et resta longtemps sans répondre.
« J’ai deviné… » murmura-t-elle. « Mais ça ne devrait pas être le cas. »
« Cessez de parler par bribes, jeune fille. Qu'avez-vous deviné ? » insista le Maître des rituels en suivant son regard vers le ciel. Hormis une épaisse couche de nuages sombres, il ne remarqua rien d'inhabituel. De là où il se trouvait, il examina le nœud d'herbe dans la paume de l’autre, mais mis à part le fait qu'il était légèrement effiloché et vieux, il ne décela rien d'anormal.
« Rien de grave », dit-elle lentement. « J'ai juste eu l'intuition que quelqu'un qui ne devrait pas être ici se trouve actuellement dans le comté de Qingping. Mais c'est impossible… » Elle secoua la tête. « Peu importe. Ce n'était qu'une vague ressemblance. J'ai dû me tromper. Concentrons-nous sur notre tâche. J'ai confirmé notre direction. Nous devons nous diriger vers le sud-ouest en suivant ce sentier de montagne. »
« Où allons-nous nous arrêter ? »
« Vous voyez cette montagne là-bas qui ressemble à un van ? » Elle désigna l'avant du geste. « Dirigeons-nous vers elle. »
Le Maître des rituels fit signe à la procession qui le suivait et éperonna son cheval dans cette direction. «Allons-y.»
*
Pendant ce temps, dans le jardin de la famille Fang, une autre conversation se déroulait. Elle avait commencé lorsque Jiang Shijing, qui soignait les trois mendiants fiévreux, avait découvert que l'un d'eux, maigrelet, était une jeune fille.
« C’est vraiment malheureux. » Jiang Shijing désigna sa joue gauche. « Les éruptions cutanées des deux autres, le vieil homme et le jeune garçon, se situent encore sous le cou. Mais cette petite fille a une grande tache sur la joue gauche. Ces éruptions ne se limitent pas à des plaies et des saignements ; elles provoquent la nécrose des tissus. Il faudra retirer les tissus endommagés, et même après la cicatrisation, son visage… »
Tous savaient combien ces éruptions cutanées pouvaient être terrifiantes et voyaient l'étendue de la tache sur le visage de la petite mendiante. Ils imaginaient les cicatrices qu'elle laisserait. La moitié de son visage serait défigurée. Elle était encore jeune. Perdre sa beauté si jeune… quel serait son destin ?
L’inquiétude était une caractéristique familiale chez les Jiang, et Jiang Shijing était profondément préoccupé par cette petite fille, bien qu’elle ne fût ni de la famille ni une amie.
Xue Xian passait par là par hasard en fauteuil roulant. Il entendit les paroles de Jiang Shijing et s'arrêta. Face à des tâches qu’il pouvait ou non accomplir, ses actions étaient dictées par son humeur. Les talents culinaires de tante Chen étaient indéniables, et le copieux repas qu'elle avait préparé ce matin-là l'avait pleinement satisfait. Un homme si bien nourri et si content pouvait même oublier momentanément les ennuis qu'il avait causés – à tel point qu'il ne remarqua pas Xuanmin sortir de sa chambre et s'approcher d'eux.
Xue Xian n'avait jamais été du genre à profiter des autres, mais offrir des perles d'or devant tout le monde donnerait l'impression qu'il se comportait comme à l'auberge. Il se demandait comment les remercier de leur hospitalité lorsqu'il surprit les préoccupations de Jiang Shijing et qu'une idée lui vint.
« J’ai peut-être une solution pour le visage de la jeune fille », intervint-il.
Jiang Shijing et les autres furent interloqués. « Quoi ? Quelle solution ? »
Si Xue Xian pouvait créer un corps de papier pour Jiang Shining, qui n'avait pas de forme physique, il avait certainement un moyen de soigner les blessures au visage de la petite fille. Mais comment ?
« Je ne peux pas faire apparaître de la chair à partir de rien, nous devrons donc utiliser un substitut », expliqua-t-il.
Jiang Shijing n'était pas un imbécile, et avec Jiang Shining, qui avait une expérience directe des capacités de Xue Xian, ils élaborèrent un plan.
« Un substitut… Quelque chose qui puisse se fondre dans un visage humain… Hmm, et un masque ? »
Shitou Zhang, qui mangeait à proximité, leva la main. « Je peux en sculpter un ! Je ferai en sorte qu'il soit luxueux ! »
« Tais-toi ! » lança Xue Xian d'un ton menaçant. « Même la nourriture ne te calme pas ? As-tu déjà vu un visage orné de fleurs épanouies et de pièces de monnaie ? »
Shitou Zhang baissa la tête et reprit son repas.
« Je parlais du genre de masque qu'on utilise pour se déguiser », tenta de préciser Jiang Shining. « Quelque chose qui épouse la forme du visage. Mais comme il s'agit toujours d'un masque, au final, tout dépendra de vous… »
Il regarda Xue Xian, qui acquiesça. « C'est plus ou moins ce que j'avais en tête. »
« Mais… qui peut fabriquer une chose pareille ? » demanda Jiang Shijing, un peu gêné.
Shitou Zhang avala rapidement sa nourriture. « Je peux ! »
« Vraiment ? Tu ne fais que sculpter des pierres ? » demanda Xue Xian avec scepticisme.
« Certaines compétences sont transférables », déclara Shitou Zhang en agitant les mains. « J'ai déjà vu quelqu'un le faire, et puis, j'ai une bonne dextérité. Je peux le faire avec précision. »
Un homme rondouillard et chauve se vantant de son habileté était un spectacle assez surprenant. Cependant, personne d'autre présent n'avait son niveau de compétence ni ne connaissait l'art du déguisement de près, aussi la tâche lui incomba-t-elle malgré tout.
Shitou Zhang ne perdit pas de temps et dressa la liste du matériel dont il avait besoin, puis alla se laver soigneusement les mains.
Pendant qu'il était occupé, les autres l'étaient tout autant. Lu Nianqi était assis dans un coin de la cour depuis le petit matin. D'une main, il tenait le tissu noir qui avait servi à bander les yeux de Shitou Zhang lors de son enlèvement, et de l'autre, il dessinait sur le sol avec ses bâtons. Il contemplait ses dessins un moment, puis les effaçait et recommençait.
Shitou Zhang n'avait pas besoin d’ingrédients en grande quantité, et heureusement, la famille de Fang Cheng ne manquait de rien, surtout en ce qui concernait les médicaments. Hormis un ingrédient particulier, tout le reste était facilement disponible.
« Qu'est-ce qui manque encore ? » demanda Jiang Shijing.
Shitou Zhang toussa. « De la colle », marmonna-t-il comme s'il avait mal aux dents.
Xue Xian se retourna brusquement. « Quel genre de colle ? »
« De la colle de dragon », dit Shitou Zhang en grimaçant.
« C’est quoi, de la colle de dragon ? Je n’en ai jamais entendu parler. »
« C’est de la colle faite à partir… de peau de dragon », dit Shitou Zhang. Venait-il de signer son arrêt de mort ? Il se donna mentalement une claque.
Pourquoi t'es-tu porté volontaire pour ça ? Tu creuses ta propre tombe.
« Absurde ! » cracha Xue Xian. Son visage s'assombrit. « Qui ose faire de la colle avec de la peau de dragon ? Qu'on me le dise ! »
« Non, non, ce n'est qu'un nom. Vous savez comment c'est : dès qu'il y a quelque chose de rare et de mystérieux, les gens aiment lui donner un nom grandiose. Neuf fois sur dix, ils l'associent aux dragons, même si ça n'a rien à voir avec eux. Cette colle… C'est en fait quelque chose que des marchands ont apporté des Régions de l'Ouest. C'est probablement fait à partir de peaux d'animaux, d'accord… ? »
Mais la simple mention de la peau de dragon avait provoqué la colère de Xue Xian.
« Oublie cette colle douteuse. Utilise plutôt de la peau de porc ! » déclara-t-il.
« Compris », dit Shitou Zhang, n’osant pas contredire l’ancêtre.
Xue Xian avait parlé avec une grande autorité. Lorsqu'il se retourna, il vit Xuanmin derrière lui. Après un bref échange de regards silencieux, Xue Xian s'éloigna à toute vitesse dans son fauteuil roulant.
Xuanminn : "..."
La colle à base de peau de porc fonctionnerait en fait assez bien, mais le secret résidait dans le dosage précis de la température et du moment de la prise : trop tôt ou trop tard, et elle ne prendrait pas. Shitou Zhang se tenait près du pot et attendait. Lorsqu'il estima que le moment était venu, il voulut prélever la colle, mais sa main fut arrêtée par une autre.
Il reconnut immédiatement la manche d'un blanc immaculé et se retourna respectueusement. « Maître. »
Xuanmin ne dit pas grand-chose en regardant la casserole. « Laisse mijoter encore un quart d'heure. »
« Maître, savez-vous aussi comment fabriquer ce genre de masque ? »
Traduction: Darkia1030
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