Le fait que « le petit shidi soit soudain devenu un shixiong » n'était pas particulièrement dommageable, mais le choc était immense. (NT : Wen Shi est devenu, en quelque sorte, leur aîné par alliance. (¬‿¬) )
Ce n’était pas qu’ils ne pouvaient pas l’accepter.
Après tout, Zhong Si était un homme libre et ouvert d’esprit, capable de prendre les choses du bon côté et toujours avide de nouveauté. Dans ce monde, il n’existait tout simplement rien qu’il ne puisse accepter.
Quant à Zhuang Ye, avec son caractère qui lui faisait répondre « Très bien, très bien, très bien » à tout, il n’avait aucune raison d’émettre la moindre objection.
Ils avaient simplement été pris de court.
Si seulement l’un d’eux avait eu un éclair de conscience et les avait prévenus à l’avance, leur laissant le temps de s’y préparer, ils ne seraient pas tous « morts » aussi parfaitement alignés.
Un jour, bien plus tard, alors qu’ils avaient du temps libre et bavardaient tranquillement, Bu Ning demanda à Zhong Si pourquoi il avait réagi aussi vivement ce jour-là.
À cette époque, leurs corps avaient déjà largement récupéré. Ils pouvaient de nouveau entrer normalement dans les cages, et leurs entraînements quotidiens portaient désormais sur la précision et la stabilité.
Assis sur le bord de la plateforme d’entraînement, Zhong Si laissait pendre ses longues jambes au-dessus du précipice. Un seul œil ouvert, il tenait un talisman entre ses doigts et visait une feuille située au cœur de la forêt, au loin. En entendant la question de Bu Ning, il réfléchit un instant avant de répondre : « Je n’y avais tout simplement jamais pensé, même pas en rêve. »
« Le maître est un immortel. Comment un immortel pourrait-il éprouver les sept émotions et les six désirs ? »
« Quant à notre shidi… J’ai toujours pensé que, même si tous les habitants du monde se mariaient, lui ne le ferait jamais. Pendant un temps, j’ai soupçonné qu’il regardait les gens, les marionnettes, les oiseaux et les fleurs exactement de la même manière. Pour lui, tout cela pouvait être classé dans une seule catégorie : les êtres vivants. À l’exception du maître.
« Maintenant que j’y repense, c’était effectivement tout le monde, à l’exception du maître. »
Zhong Si relâcha deux doigts. Le talisman fila droit vers la forêt.
Il fit tourner son poignet, puis changea de main. Il saisit un nouveau talisman de la main gauche et visa la même feuille, située à plusieurs dizaines de li de là. Tout en ajustant son angle de tir, il déclara : «Xiao Shixiong, j’ai besoin d’un peu de réconfort. » (NT : ‘petit shixiong’ : terme affectueux pour son shixiong. Cela n’est pas lié à la hiérarchie d’ancienneté entre les deux)
Bu Ning : « … »
Fort de sa longue expérience, il savait que lorsque Zhong Si disait cela, c’était généralement le signe qu’il cherchait des ennuis.
Bu Ning réfléchit un instant avant de demander : « Pourquoi as-tu besoin de réconfort ? »
Zhong Si lança un deuxième talisman, fit de nouveau tourner son poignet, puis tourna la tête vers lui. « Mon shidi a gagné un rang dans la hiérarchie de la secte. Je me retrouve donc tout en bas de l’échelle. Vous pouvez désormais tous me maltraiter à votre guise. Bien sûr que j’ai besoin de réconfort. »
Bu Ning en avait mal à la tête et trouvait que cet homme ne manquait vraiment pas de culot. « Qui t’a jamais maltraité ? N’est-ce pas toujours toi qui commences par provoquer les autres ? »
Zhong Si, qui n’avait aucune honte, passa directement à la suite sans tenir compte de sa remarque. « Puisqu’il s’agit de me réconforter, mon shixiong accepterait-il d’accorder à son shidi une toute petite… toute petite faveur ? »
Il rapprocha ses doigts pour ne laisser qu’un mince espace entre eux.
Bu Ning se doutait qu’il y avait forcément une ruse derrière tout cela. Tout en disant : « Laisse-moi y réfléchir », il avait déjà glissé la main dans sa manche pour chercher une pierre de formation.
« Hé, hé, hé ! » Zhong Si se redressa d’un bond du bord du précipice. « Ne déclenche pas une formation dès que nous ne sommes pas d’accord ! »
Avec son sourire effronté, il joignit de nouveau les mains pour implorer son indulgence, puis reprit : « Et si nous faisions plutôt ceci ? Xiao shixiong, fais-moi l’honneur de jouer à un jeu avec ton shidi. Choisissons un jeu dans lequel tu excelles particulièrement : devine lequel de mes deux talismans, celui lancé de la main gauche ou celui lancé de la main droite, a été le plus précis. Si tu trouves la bonne réponse…
« Je t’offrirai un pot rempli de petites merveilles. »
Il fit pivoter le poignet de la main qu’il gardait derrière le dos et en sortit un pot de pierres, dont on ne savait d’où il l’avait tiré. À l’intérieur, des pierres de jeu de go brillaient comme du jade et prirent une teinte rouge rosé sous la lumière du soleil.
Comme pour le narguer, il le fit apparaître un instant sous les yeux de Bu Ning, puis le dissimula aussitôt.
Bu Ning resta interdit un instant. « D’où vient-il ? »
Zhong Si : « Je l’avais caché. »
« Depuis quand ? »
« Depuis bien longtemps. »
Depuis si longtemps qu’un millénaire auparavant, il se trouvait encore à une centaine de li du mont Songyun, conduisant son cheval jusqu’à la porte de la ville.
« Je croyais qu’il avait disparu depuis longtemps. Je ne pensais pas réussir à remettre la main dessus » soupira Zhong Si avec un petit claquement de langue.
Bu Ning resta silencieux pendant un long moment, puis finit par demander : « Et si je me trompe ? »
« Alors, accompagne-moi dans une descente de la montagne. Tu pourras réessayer la prochaine fois. »
Bu Ning avait une nature particulièrement intuitive et son sixième sens se révélait toujours très fiable. Pourtant, sur cette petite affaire, il se trompa à maintes reprises. Il ne parvint jamais à mettre la main sur ce pot de pierres de go, mais Zhong Si l’entraîna dans un nombre incalculable d’endroits.
Sans qu’ils s’en rendent compte, les quatre saisons accomplirent un nouveau cycle.
*
En réalité, ils ne vivaient pas toujours dans la montagne. Ils séjournaient plus souvent dans la villa de la famille Shen, qui avait été rénovée.
À l’échelle de ce millénaire qui s’était écoulé, le monde avait connu des transformations bouleversantes. Les choses qu’ils devaient découvrir et auxquelles ils devaient s’adapter étaient aussi nombreuses que l’océan. Le meilleur moyen d’apprendre était de se confronter directement à la réalité. C’est pourquoi ils passaient davantage de temps à l’extérieur de la montagne qu’à l’intérieur.
Il y avait beaucoup de gens capables de jouer les professeurs pour Zhong Si et les autres dans ce domaine, mais Zhou Xu était sans conteste le plus enthousiaste de tous.
Dès qu’il avait un peu de temps libre, ce garçon accourait à la villa de la famille Shen ou au mont Songyun. Pendant les longues vacances, il pouvait même y séjourner de nombreux jours d’affilée, travaillant avec un zèle inlassable du matin jusqu’au soir.
Xia Qiao trouvait cet enthousiasme presque effrayant. Profitant d’une pause de midi, il attrapa Zhou Xu pour lui faire subir un interrogatoire. « Es-tu donc si passionné par le métier d’enseignant ? »
Zhou Xu répondit : « Tu ne comprends pas. Du point de vue des sciences humaines, c’est la transmission du savoir ; du point de vue historique, c’est la continuité de la civilisation ; du point de vue de la physique… »
Xia Qiao se demanda intérieurement s’il existait donc aussi un point de vue physique à cette histoire.
« … cela s’appelle la conservation de l’énergie négative » conclut Zhou Xu.
Xia Qiao émit un « Hum » dubitatif. « Qu’est-ce que cela signifie ? Explique-moi. »
Zhou Xu se racla la gorge. « Essentiellement, il s’agit d’atteindre une forme de conservation à travers moi. Regarde : à l’école, je subis chaque jour les assauts du savoir, et toute cette énergie négative s’accumule en moi, n’est-ce pas ? Ensuite, je viens ici et je soumets les ancêtres à leur tour aux assauts de connaissances encore plus nouvelles. Et voilà ! L’énergie négative est évacuée. »
Xia Qiao : « … »
Zhou Xu : « C’est cela, la conservation. »
Xia Qiao : « … »
Zhou Xu : « Bien sûr, ce n’est qu’une métaphore. »
Xia Qiao le regarda d’un air hébété. Après un moment, il déclara : « Tu as peut-être vraiment besoin d’une bonne correction. Au sens propre, pas au sens figuré. »
Zhou Xu redevint aussitôt docile.
Mais, pour dire les choses franchement, quelle activité pouvait être plus réjouissante que de forcer toute une assemblée d’ancêtres à apprendre le pinyin, les caractères chinois simplifiés, l’utilisation des téléphones portables et celle des ordinateurs ?
Aucune.
Xia Qiao réfléchit un instant, puis remarqua : « Heureusement qu’ils ont bon caractère. »
Zhou Xu se mit aussitôt à flatter son interlocuteur. « Exactement, exactement ! Le mont Songyun est réputé pour produire des gens de bonne humeur. »
Après une courte pause, il ajouta : « À l’exception de ton ge. »
Xia Qiao : « … »
Impossible de le contredire.
C’était l’ancêtre fondateur lui-même qui l’avait habitué à être ainsi.
Au début, Zhou Xu leur enseignait absolument tout, qu’il s’agisse de choses utiles ou inutiles. Dès qu’il tombait sur une occasion, il ne la laissait résolument pas passer : il fallait qu’il joue les professeurs.
Les quelques ancêtres étaient eux aussi disposés à apprendre. Peu à peu, ils prirent l’habitude de poser des questions au moindre doute.
Jusqu’au jour où l’ancêtre fondateur et l’ancêtre qu’il avait lui-même habitué à être ainsi assistèrent à une leçon…
Ce jour-là, Zhong Si et Lao Mao étaient partis au mont Taiyin, tandis que Bu Ning avait emmené les deux Zhao dans les environs de Mohe.
Zhuang Ye, quant à lui, avait accompagné Chen Budao et Wen Shi dans le sud, sur le littoral, pour régler plusieurs vortex de cages qui venaient tout juste de se former. Une fois leur tâche accomplie, au lieu d’ouvrir un portail de formation qui les aurait directement conduits à Ningzhou, ils atterrirent près d’une gare et décidèrent de terminer le trajet à pied, comme s’ils se promenaient.
Zhuang Ye aimait beaucoup observer ces scènes de la vie quotidienne qui lui étaient étrangères. À ses yeux, nombre de ces instants étaient à la fois curieux et nouveaux.
C’était précisément pour cette raison que Chen Budao avait proposé de rentrer à pied. Autrement, avec le caractère expéditif de Wen Shi, ils seraient déjà assis à la table de la salle à manger de la famille Shen.
En passant devant un ensemble de bâtiments aux murs rouges, Zhou Xu désigna du doigt le terrain de sport entouré d’une clôture, devant eux. « Ancêtre, regardez ! Voici mon école. »
C’était un samedi ou un dimanche, en fin d’après-midi. Les élèves externes comme Zhou Xu n’étaient pas encore retournés à l’école, mais le campus restait animé.
Quelques lumières brillaient çà et là dans les bâtiments. Sur les longues allées, des groupes de trois ou cinq étudiants se dirigeaient vers le réfectoire ou les dortoirs. Sur le terrain de sport, des silhouettes couraient et sautaient dans toutes les directions.
Le terrain de basket le plus proche d’eux venait probablement d’accueillir la fin d’un match.
Un garçon faisait rebondir le ballon d’une main tout en relevant de l’autre le large bas de son tee-shirt. Sans se soucier le moins du monde de la sueur sur son visage, il s’essuya, puis désigna en riant un autre garçon un peu plus loin et cria : « Tout à l’heure, ce vieux Han m’a fait perdre le ballon je ne sais combien de fois ! En plus, il m’a marché sur les pieds deux fois. Allez, démolis-le ! »
Ensuite, ils se lancèrent dans une activité mystérieuse et déroutante.
Le vieux Han, qui avait été désigné du doigt, s’écria : « Putain, attends un peu ! » Puis il tourna les talons et se mit à courir, mais sans parvenir à s’échapper. Un groupe de garçons se précipita sur lui et, dans un joyeux tumulte, l’encercla et le coinça sous le panier de basket.
Ils ne se battaient pas et ne faisaient rien d’autre : ils se contentaient de se serrer les uns contre les autres, jusqu’à être trempés de sueur.
Au bout d’un moment, quelqu’un lança une nouvelle exclamation. Le groupe de garçons poussa de nouveau des cris sauvages, puis se retourna et plaqua contre le grillage du terrain de sport celui qui avait donné l’ordre. Ils se mirent alors, eux aussi, à se serrer les uns contre les autres.
Puis toute la bande se précipita en masse vers un troisième endroit et s’en prit à une troisième victime.
Ils n’avaient pas l’air particulièrement intelligents, mais ils étaient heureux. Un véritable spectacle comique.
Zhuang Ye : « ? »
Il connaissait l’école : Wen Shi lui en avait parlé. Il savait aussi ce qu’était le basket ; Zhou Xu avait même voulu les entraîner tous dans une partie. Mais cette activité mystérieuse qui venait de suivre lui échappait complètement.
En tant que grand shixiong, toujours avide de connaissances et désireux d’apprendre, il demanda humblement : « Que sont-ils en train de faire ? »
Zhou Xu allait répondre qu’il s’agissait du « plaisir collectif de perdre la raison », mais il se rappela qu’à peine quelques minutes plus tôt, il avait présenté avec fierté cet endroit comme son école et ces gens comme ses camarades… Il ne pouvait vraiment pas se permettre de perdre la face à ce point.
Il marqua donc une pause, puis déclara : « C’est une sorte de rituel mystérieux. »
Zhuang Ye : « Vraiment ? »
Zhou Xu poursuivit : « Oui. On ne connaît plus son origine, mais on raconte qu’il s’agit d’une variante d’une certaine cérémonie sacrificielle. »
Zhuang Ye : « Oh… »
Zhou Xu baissa humblement la tête et ajouta : « Je ne m’y connais pas très bien dans ce domaine. »
Lorsqu’il releva la tête, il vit que l’ancêtre Zhuang Ye avait déjà sorti son carnet de notes qu’il emportait partout avec lui — il avait bien un téléphone, mais ne savait pas s’en servir à son aise. Comme lorsqu’il apprenait diverses techniques dans sa jeunesse, il prenait des notes avec le plus grand sérieux.
Zhou Xu : « … »
Il fallait croire que l’un osait raconter n’importe quoi et que l’autre osait vraiment l’apprendre.
Tout en prenant des notes, Zhuang Ye ajouta : « S’il s’agit d’un rituel sacrificiel, alors notre petit shidi doit bien connaître le sujet. »
En parlant, il se tourna vers Wen Shi : « Shidi, tu as toujours aimé ce genre de choses et tu as lu beaucoup de livres. Sais-tu d’où vient ce rituel ? L’as-tu déjà pratiqué ? »
Wen Shi : « … »
Il eut l’impression d’être victime d’une attaque personnelle.
« Zhou Xu, » dit Wen Shi d’un ton calme, « que dirais-tu si, une fois rentrés, je te sculptais un peu le cerveau avec un couteau ? »
À côté, ce vaurien de Chen Budao avait déjà commencé à rire. Non content de rire, il trouva même le temps de souffler à quelqu’un : « Dépêche-toi de courir ! »
Lorsque Wen Shi, le visage sombre, tourna légèrement la tête et contourna Zhuang Ye pour lancer un regard menaçant à cet idiot de Zhou Xu, ce dernier avait déjà détalé à toutes jambes et disparu sans laisser de trace.
Heureusement qu’il avait couru vite, sans quoi les fils de marionnette l’auraient fouetté jusqu’à le tuer.
À partir de ce jour, Zhou Xu se montra beaucoup plus prudent et cessa de raconter des absurdités ou d’enseigner toutes sortes de choses farfelues.
Mais ce monde était vaste, foisonnant et plein de richesses. Même en apprenant et en enseignant chaque jour, il restait toujours une infinité de choses nouvelles à découvrir.
*
Un jour, à l’approche du solstice d’hiver, Zhou Xu et Xia Qiao passèrent devant un arrêt de bus. Ils virent plusieurs personnes en tenue de travail ouvrir le grand panneau publicitaire vitré pour y remplacer l’affiche par une nouvelle. Elle annonçait un film dont la sortie était imminente.
Zhou Xu y jeta quelques coups d’œil, puis se frappa soudain le front. « Mais oui ! Nous n’avons toujours pas emmené les ancêtres voir un film en 3D ! Il faudrait en choisir un avec de bons effets. Comme ce sera leur première fois, ils devraient trouver ça assez impressionnant et palpitant. »
Plein d’impatience, il se frotta les mains et ouvrit aussitôt l’application sur son téléphone.
« Choisis une salle avec un écran géant, où il n’y a pas beaucoup de monde. Comme ça, nous pourrons avoir de bonnes places » lui rappela Xia Qiao.
« Évidemment ! Prenons cette séance. Nous serons les premiers à réserver et nous pourrons choisir n’importe quelles places. »
Craignant que quelqu’un ne les devance, Zhou Xu acheta les billets à la vitesse de l’éclair, sans même prendre le temps de lire entièrement le nom de la salle.
Le jour où ils se réunirent pour aller au cinéma, une vague de froid s’abattit sur Ningzhou et toute la région orientale, provoquant une chute brutale des températures.
Mais l’enthousiasme de Zhou Xu n’en fut nullement diminué.
Ce garçon était particulièrement excité. Depuis le moment où il monta dans le véhicule jusqu’à celui où il en descendit, il n’arrêta pas de parler. Il passa de la 3D à la réalité virtuelle, puis à l’holographie, décrivant toutes ces technologies de manière si extravagante qu’il aurait pu faire croire n’importe quoi à n’importe qui. Il ne se contenta pas de prendre Zhong Si, Bu Ning et Zhuang Ye à partie : Wen Shi n’y échappa pas non plus.
À force de l’écouter, Wen Shi en avait la tête qui bourdonnait.
Ce vénérable ancêtre avait été personnellement désigné comme « féroce » par l’ancêtre fondateur. Il n’était pas doté d’une patience particulièrement grande. À la fin, n’y tenant plus, il remonta d’un geste dédaigneux le masque que Zhou Xu portait sous le menton.
On entendit un « clac » sonore, et le monde retrouva enfin le silence.
« J’ai déjà vu ça. Ne me raconte pas tout ça à moi » ordonna Wen Shi.
Zhou Xu se frotta la joue, endolorie par le coup du masque et répondit par un « Oh ».
Quelques secondes plus tard, il se redressa brusquement, de nouveau plein d’énergie. « Quoi ? Tu as déjà vu un film en 3D ? »
Wen Shi répondit d’un « Hum ».
Perplexe, Zhou Xu demanda à Xia Qiao : « Il y avait des films en 3D en 1995 ? »
« … »
Avant que Wen Shi ne se retourne vers lui, Xia Qiao plaqua Zhou Xu, tête et visage compris, contre ses genoux, pour éviter que ce petit imbécile ne se fasse encore frapper.
Mais Xia Qiao était tout aussi perplexe.
Son ge avait déjà vu un film en 3D ??? Comment se faisait-il qu’il ne le sache pas ???
Leur perplexité devait être trop manifeste, car Chen Budao prit la parole : « Oui, il en a vu. C’est moi qui l’y ai emmené en lui faisant croire autre chose. »
Lao Mao, somnolant sur son siège de conducteur, ajouta : « C’est moi qui ai réservé les billets. Plusieurs fois, même. »
Xia Qiao, qui avait été tenu dans l’ignorance, eut soudain l’impression que cette famille n’avait plus de place pour lui.
Lao Mao ajouta d’un ton plaintif : « J’ai réservé les billets tant de fois, et personne ne m’a jamais proposé de les accompagner une seule fois. Qu’est-ce que ça aurait changé de m’emmener ? Je ne me serais même pas assis à côté d’eux, pas vrai ? »
Xia Qiao retrouva soudain son équilibre intérieur.
Wen Shi écouta les paroles de Lao Mao et songea qu’il faudrait peut-être emmener l’oiseau Dapeng la prochaine fois.
Il donna un petit coup de coude à Chen Budao et s’apprêtait à parler, mais s’interrompit, comme s’il venait soudain de comprendre quelque chose. Il tourna la tête vers Zhong Si et les autres…
Bu Ning connaissait la relation entre Wen Shi et Chen Budao, mais il ne commentait jamais les affaires privées d’autrui. Vu son caractère, il était également impensable qu’il aille spontanément raconter ces histoires aux autres frères disciples, comme s’il colportait des ragots.
En théorie, Zhong Si et Zhuang Ye ne devraient donc pas encore être au courant.
Pourtant, lorsque Wen Shi se tourna vers eux, ils ne manifestèrent ni hésitation ni perplexité. Tous ensemble, ils se mirent à étudier le paysage urbain nocturne derrière la vitre.
Quant aux petits shidi, ils n’osaient de toute façon pas regarder dans leur direction. Ils n’auraient pas non plus osé plaisanter spontanément en appelant quelqu’un « shiniang ». Après tout, ils venaient à peine de reprendre vie et n’avaient aucune envie de se faire assassiner.
Cela ne les empêchait toutefois pas d’arborer, au coin des yeux et des lèvres, des sourires qui trahissaient leurs efforts pour dissimuler leur amusement.
Une rangée de points d’interrogation apparut au-dessus de la tête de Wen Shi. Puis, soudain illuminé, il se retourna pour fixer Zhou Xu, qui était assis bien droit.
« … »
Zhou Xu se dit qu’il ne verrait probablement pas ce film de son vivant.
C’est dans cette atmosphère pour le moins particulière que tout le monde entra dans le cinéma. Chacun étant absorbé par ses propres pensées, personne ne remarqua que quelque chose clochait. Seul Zhong Si balaya les lieux du regard et marmonna : « Il n’y a personne. »
Xia Qiao lui répondit alors : « Ouais, nous sommes arrivés tôt. La salle sera sûrement pleine tout à l’heure. Ce film a beaucoup de succès en ce moment. »
Pourtant, dès que Wen Shi trouva sa place et s’assit dans le fauteuil, il sentit que quelque chose n’allait pas.
« Pourquoi les sièges sont-ils différents de ceux d’avant ? » demanda-t-il à Chen Budao.
L’ancêtre fondateur s’assit à côté de lui et remarqua manifestement lui aussi la différence. Il retourna le billet qu’il tenait entre les mains et y jeta un coup d’œil. Derrière le long titre du film figurait une petite mention entre parenthèses, presque insignifiante : 4DX.
L’ancêtre fondateur baissa les yeux sur le billet pendant quelques instants, puis le retourna et tapota Wen Shi en lui disant : « Ils ont simplement changé les sièges. Ils peuvent masser, mais tout le reste est pareil. Regarde tranquillement le film. »
Sur ces mots, il adopta une posture encore plus décontractée, appuya la tête sur sa main et attendit le début de la séance.
Étant donné qu’il adorait taquiner les autres et qu’il avait déjà accumulé bien des précédents en la matière, il ne méritait certainement pas une confiance aveugle. Wen Shi le dévisagea donc avec méfiance pendant un bon moment.
Ce n’est que lorsque Chen Budao posa une main devant ses yeux qu’il laissa échapper un rire amusé et dit : « Pourquoi es-tu aussi méfiant ? Si tu continues à me fixer ainsi, comment veux-tu que je regarde le film ? »
« Tu ne sais pas pourquoi je me méfie autant ? » marmonna Wen Shi avant de détourner enfin le regard. Après une brève hésitation, il finit tout de même par se caler dans son fauteuil.
Le seul responsable était Wen Shi lui-même : toute son attention était alors concentrée sur Chen Budao, si bien qu’il ne se retourna pas pour regarder Zhou Xu et Xia Qiao, installés dans le rang derrière eux.
S’il avait jeté un coup d’œil, il aurait découvert que les deux autres, après avoir compris qu’ils avaient acheté par erreur des billets pour une séance en 4DX, s’étaient recroquevillés sur leurs sièges, n’osant plus souffler mot.
« Il y a des combats dans ce film ? » demanda Zhou Xu à voix basse.
« À ton avis ? » répondit Xia Qiao.
« Il y aura du vent, de la pluie, des éclairs et du tonnerre ? »
« À ton avis… »
« Je suis fichu. »
Non seulement ce film comportait des combats, mais il commençait précisément par une scène de combat.
Wen Shi, des lunettes noires posées sur l’arête du nez, était confortablement installé dans ce fauteuil prétendument « équipé d’un système de massage ». Il regarda les personnages à l’écran se faire poursuivre dans la jungle, roulant et rampant pour tenter de s’échapper. Il commençait tout juste à se plonger dans l’histoire lorsqu’il sentit soudain le dossier de son siège bouger.
Wen Shi : « ? »
Sous le tissu doux comme celui d’un canapé, cinq ou six bosses surgirent brusquement. Puis, au rythme des hurlements du personnage à l’écran, elles se mirent à lui marteler vigoureusement les reins et le dos.
Bu Ning et les autres sursautèrent eux aussi. Zhong Si se retourna pour palper le dossier du siège et allait demander : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? »
C’est alors que le protagoniste dévala une falaise à l’écran, tandis que la caméra se mettait à tourner et à trembler dans tous les sens.
Puis tous les sièges de la salle commencèrent à s’agiter dans un vacarme de « clac-clac».
Zhong Si avait encore la tête tournée lorsqu’il faillit être éjecté de son siège, faute d’être correctement assis. Il agrippa l’accoudoir et parvint à retrouver son équilibre.
Mais ce n’était pas fini…
Alors que tout le monde se penchait en avant en s’agrippant aux accoudoirs, cherchant à la fois à éviter les coups dans les reins et à ne pas être secoué au point de vomir, le protagoniste de l’écran dévala une cascade avant de rouler jusque dans un ruisseau.
Au même moment, un bourdonnement retentit soudain derrière les dossiers des sièges du rang devant eux, et une rangée de dispositifs noirs comme du charbon en sortit.
Avant que quiconque ait pu réagir, ils leur crachèrent de l’eau au visage dans un grand « pschitt ».
Wen Shi se dit intérieurement : Que ton massage aille se faire voir chez ta grand-mère !
Il ferma les yeux et s’essuya le visage avec le dos de la main. Il crut vaguement entendre Zhong Si rire à côté de lui. Sans même avoir besoin de regarder, il savait que c’était de rage.
Lorsqu’il rouvrit les yeux et jeta un coup d’œil à sa droite, il vit que la main sur laquelle Chen Budao appuyait sa tête dissimulait déjà à moitié son visage. Les coins de ses lèvres étaient relevés : de toute évidence, il riait depuis un bon moment.
Il ne s’était jamais appuyé contre le dossier de son siège ; il n’avait donc pas reçu le moindre coup.
Quant au dispositif qui projetait de l’eau…
Wen Shi déplaça son regard vers lui et aperçut un talisman dressé discrètement, qui soutenait une barrière invisible. Celle-ci retenait intégralement, de l’autre côté, toute l’eau que le dispositif projetait bruyamment dans tous les sens.
Wen Shi : « … »
‘Tu veux donc vraiment mourir ?’
Cette séance de cinéma resta gravée à jamais dans la mémoire de plusieurs ancêtres.
Pour exprimer leur gratitude envers Zhou Xu et Xia Qiao, Bu Ning les envoya en souriant dans un réseau de formation.
Puis, afin de soulager leurs corps meurtris par les coups des sièges, ils retournèrent à la villa de la famille Shen et se couchèrent de bonne heure.
Seul Wen Shi, dont la colère ne faisait que croître à mesure qu’il repensait à la scène, utilisa ses fils de marionnette pour ligoter Chen Budao et l’emmena dans les montagnes.
Son intention initiale était d’éviter que leur affrontement ne fasse du bruit et ne dérange leurs condisciples. Bien entendu, le résultat final fut le même : personne d’autre ne fut dérangé.
C’était simplement que le déroulement du combat avait pris une tournure complètement différente de ce qu’il avait prévu.
Alors que Wen Shi mordait l’épaule de Chen Budao, les yeux noyés d’un voile humide, cette masse d’air froid finit par s’attarder à Ningzhou et apporta des chutes de neige à toute la région orientale.
C’était la première neige de cet hiver, la veille du solstice d’hiver.
Chen Budao déplia un à un les doigts que Wen Shi serrait avec force. À moitié pour l’aider à se détendre, à moitié pour s’amuser, il les massa en les pétrissant doucement. Quelques instants plus tard, il tourna de nouveau la tête pour embrasser le côté du cou de Wen Shi.
Wen Shi venait à peine de reprendre ses esprits que, sous ces baisers répétés, il commença de nouveau à perdre patience.
Les sourcils froncés et les yeux mi-clos, il mit un long moment à se rappeler ce qu’il avait voulu demander au départ.
« Chen Budao. »
« Hum » répondit celui qui se trouvait près de son cou.
« Tu ne t’es réveillé que peu de temps avant moi. Comment se fait-il que tu saches déjà tout ? »
Chen Budao entrouvrit légèrement les paupières.
Dans ces moments-là, sa voix était encore plus nonchalante que d’ordinaire et un rire discret se mêlait à sa légère raucité. « Pourquoi gardes-tu encore rancune ? »
Sur ces mots, il marqua une pause et jeta un coup d’œil aux fils de marionnette qui, disséminés sur tout le lit, commençaient discrètement à pointer le bout de leur nez. Ils semblaient une fois de plus vouloir le menacer en tentant de le prendre par surprise. Cette ruse n’avait jamais fonctionné depuis le début, mais son auteur refusait toujours d’y renoncer.
« Incorrigible » réprimanda doucement Chen Budao avant de renvoyer tous les fils de marionnette à leur propriétaire, le marionnettiste qui s’amusait à faire des siennes.
Alors que Wen Shi mordillait ces quelques longs fils de coton blanc, ses cils humides s’ouvrant et se refermant, il entendit Chen Budao lui dire : « Même si je ne me suis réveillé que peu de temps avant toi, j’ai placé beaucoup de marionnettes à l’extérieur pour qu’elles m’aident à écouter et à observer. Il est donc normal que j’en sache un peu plus. »
Même si, à ce moment-là, il était perdu dans le trouble du désir et que sa conscience était confuse, l’ancêtre Wen Shi retint tout de même cette phrase.
Ainsi, au cœur de cette nuit, alors que tout était plongé dans un silence absolu, d’innombrables petits bonshommes de neige surgirent dans tous les endroits du monde où il avait neigé, aussi nombreux que les pousses de bambou après la pluie. Ils se tinrent au pied des arbres et au bord des routes, observant le monde en silence pour le compte d’un certain marionnettiste.
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Note de l’auteur :
À l’origine, il devait y avoir cinq extras. Je pensais m’arrêter après avoir écrit celui où le groupe de rééducation faisait rire tout le monde, mais j’ai ensuite eu l’impression que l’histoire se terminait un peu abruptement, sans véritable conclusion. J’ai donc réécrit cette partie. Celui-ci est l’avant-dernier extra, le dernier arrivera peut-être au milieu de la nuit.
Traduction: Darkia1030
Check: Hent-du
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