Political scheming -  Chapitre 11 - Réponse, écrite avec soin

Le lendemain, le soleil se leva comme à l’accoutumée à l’Est, éclairant le Pavillon Baihu,.

Song Siyuan n’avait guère le cœur à enseigner ce matin-là. Après avoir échangé quelques propos en classe, il déposa son livre et déclara : « Ces derniers temps, Sa Majesté se tourmente au sujet des disputes autour de la transmission héréditaire des titres au sein des grandes familles nobles. Bien que j’aie depuis longtemps quitté mes fonctions officielles, ces questions touchent à l’avenir du pays; vous êtes tous de jeunes héritiers de ces familles appelés à bénéficier un jour de ces mêmes privilèges, nous allons donc en débattre aujourd’hui. »

L’assemblée dans la grande salle se mit à chuchoter, tandis que les étudiants échangeaient leurs réflexions, visiblement intéressés par ce sujet.

Depuis la fondation de la dynastie Da Cheng, tous les ministres et généraux méritants s’étaient vu octroyer des droits ( NT : litt. diplôme en fer, un parchemin garantissant leurs privilèges à perpétuité) et des titres de noblesse répartis en neuf échelons. Avec le temps, s’étaient peu à peu imposées dans la capitale les quatre grandes familles supérieures — Fu, He, Song et Yan — et les quatre familles intermédiaires — Huo, Tang, Liu et Li. Les descendants de ces lignages, une fois adultes, se voyaient tous attribuer une charge ou un rang à la cour, sans avoir à passer les examens impériaux, contrairement aux érudits issus du peuple ou de milieux lettrés.

Song Siyuan poursuivit d’une voix posée : « Aujourd’hui, vous pouvez dire librement ce que vous pensez. Selon vous, faudrait-il ou non abolir ce système de transmission héréditaire des charges ? »

Les voix se firent plus fortes à mesure que les échanges s’intensifièrent.

Lu Fang se leva et déclara d’une voix claire : « À mon avis, ce système devrait être aboli. Je pense même qu’il aurait dû l’être depuis longtemps. Pourquoi certains pourraient-ils jouir de hautes charges et de généreux émoluments sans rien faire, simplement parce que leurs ancêtres ont rendu des services ? Quel rapport y a-t-il entre ces mérites passés et eux ? »

Dans la salle du Pavillon Baihu, outre les enfants de la famille impériale et des lignages princiers, tous les autres étudiants étaient issus de ces grandes familles. Leurs visages se décomposèrent à ces paroles.

Avec un claquement de son éventail, He Xinbai se leva pour répliquer : « Quelle absurdité? À l’époque où l’empereur fondateur guerroyait à travers le pays, ce sont les aînés de nos familles qui l’ont suivi au péril de leur vie. Ils ont conquis cet empire au prix de leur sang, ils méritent bien cet honneur. Si nous venions à violer le système établi par l’empereur fondateur, ne remettrions-nous pas en cause les fondements mêmes de l’État, et ne causerions-nous pas un profond chagrin aux ancêtres de ces familles ? »

À ces mots, les membres des familles Huo, Tang, Liu et Li se levèrent les uns après les autres pour appuyer He Xinbai et réfuter les propos de Lu Fang.

Lorsque le tumulte s’apaisa un peu, Lu Zhi se leva à son tour, le visage impassible, et dit avec nonchalance : « À l’heure actuelle, les fonctionnaires issus des grandes familles représentent déjà une part excessive de l’administration centrale. Or, beaucoup d’entre eux sont comme des vers dans une poutre maîtresse : ils perçoivent de confortables émoluments sans accomplir la moindre tâche, accaparent les bonnes terres sans se soucier du peuple, et passent leur temps à ne rien faire d’utile, à flâner, à organiser des combats de coqs et des courses de lévriers. Si l’on abolissait ce système pour toutes les grandes familles, on pourrait assainir la gouvernance de la cour, ce qui serait bénéfique pour le pays. »

Lu Fang et Lu Zhao, les princes, prirent la tête des applaudissements. Les expressions des personnes présentes étaient diverses. Sur l’estrade, Song Siyuan ne disait mot, n’ayant aucune intention d’interrompre le débat.

Lu Ping vit alors une grande silhouette se lever devant lui : c’était Fu Yi. Il entendit Fu Yi déclarer : « C’est une erreur de dire cela. Le vieux maître Song, qui a servi deux empereurs, mon père, le commandant de la garde impériale de la capitale, le général de Zhenbei qui garde la frontière nord, ou encore le clan Huo de Dingdong, qui endure depuis toujours les vents marins en poste à la côte : tous, après avoir reçu leurs charges par ce système, se sont montrés intègres et irréprochables, aussi purs que l’eau (NT : d’une pureté absolue). Chaque génération de ces familles n’a cessé de servir la cour avec dévouement après avoir reçu des charges héréditaires. Ce que Votre Altesse le troisième prince appelle “beaucoup d’entre eux” est bien exagéré. »

Fu Yi poursuivit : « Pourquoi devrions-nous opposer les contributions de nos ancêtres au potentiel du présent ? »

« Cher jeune maître Fu, ne vous emportez pas. Abolir ce système ne signifie pas qu’on ne puisse plus occuper de charges publiques. Les fils des grandes familles et les roturiers seraient traités de la même manière : ils passeraient tous les examens impériaux, et seuls ceux qui les réussiraient recevraient une fonction. N’est-ce pas plus juste ainsi ? » reprit Lu Zhi, un sourire aux lèvres.

Les deux camps restèrent sur leurs positions, et le vacarme dans la grande salle ne cessait de croître.

Song Siyuan observait froidement cette agitation de tous côtés, puis fit signe de faire silence : « Son Altesse le prince héritier, n’auriez-vous pas quelque chose à ajouter ? »

Ce fut alors que tous remarquèrent que Lu Jing n’avait encore ouvert la bouche pour donner son avis.

Lu Jing sourit, se leva et exposa : « Ce que mes frères, les troisième et quatrième princes, ont dit est juste : le système de transmission héréditaire comporte effectivement des abus. Mais il a été établi par l’empereur fondateur, et l’abolir purement et simplement serait tout aussi discutable. L’enjeu soulevé par le bureau des censeurs est de savoir s’il faut ou non exiger que les grandes familles participent aux examens impériaux. À mon avis, on pourrait peut-être instaurer un système d’évaluation distinct pour les héritiers de ces familles… »

« Le prince héritier dit cela comme si c’était simple. Mais alors, ce système devrait-il être plus difficile ou plus facile que les examens impériaux ? À quelle fréquence l’organiser, combien de candidats sélectionner à chaque session ?… »

Lu Ping tenait son pinceau et regardait les gens autour de lui se lever et se rasseoir, se relever encore, toujours en désaccord avec les arguments adverses. C’était particulièrement amusant entre Lu Fang et He Xinbai, dont les empoignades violentes faisaient voler des postillons.

Les familles maternelles de Lu Zhi et de Lu Fang étaient issues du courant lettré, se targuant d’être une élite vertueuse. Ils méprisaient naturellement ces fils de grandes familles. À leurs yeux, ceux-ci n’étaient tous que des paresseux ignorants, indignes d’hériter titres ou charges. La famille Fu, dont était issue la mère de Lu Jing, qui jouissait d’un immense pouvoir, devint d’ailleurs la cible principale de cette polémique.

Alors que les débats commençaient à fatiguer l’assemblée, Lu Ping vit la personne à côté de lui se lever lentement.

Yan Ren était assis au dernier rang, mais lorsqu’il se leva, sans même y prendre garde, il attira l’attention de la majeure partie de l’assistance.

Sous le regard de tous, Yan Ren eut un léger sourire, puis se tourna vers Lu Zhi : « Ce que Votre Altesse le troisième prince a dit tout à l’heure ne peut pas être généralisé. Qu’ils soient issus des grandes familles ou des roturiers ayant réussi les examens, ceux qui se livrent à des malversations et abusent de leur pouvoir ne manquent pas. Les examens impériaux permettent de sélectionner le talent, mais ils ne peuvent éliminer ceux qui manquent d’intégrité morale . Plutôt que de critiquer les grandes familles de façon aussi partiale, on ferait mieux de s’interroger sur ce que fait le ministère du Personnel : ses évaluations sont-elles rigoureuses ? Ses résultats sont-ils complets ? Y a-t-il de la partialité et des abus ? Voilà ce qui importe. Moi qui ne suis qu’un rustre habitué aux arts martiaux, je comprends pourtant ce principe. Pourquoi Vos Altesses ne le comprennent-elles pas ? »

Ayant dit cela, Yan Ren se tourna, contre toute attente, vers Lu Ping, et lui adressa un sourire plein de malice : « Et qu’en pense Son Altesse le neuvième prince ? »

« Hein ? » Les yeux de Lu Ping, vides un instant, se concentrèrent soudain.

Les autres se tournèrent vers Lu Ping.

Lu Ping revint à lui, se leva et dit à Song Siyuan : « Cet étudiant n’a jamais réfléchi à des questions aussi profondes et n’en saisit ni les avantages ni les inconvénients, aussi je ne saurais quoi dire. »

À ces mots, Lu Zhi lui jeta un regard méprisant, Lu Fang laissa échapper un « Pff » dédaigneux, Lu Qiang étouffa un rire moqueur derrière sa manche, tandis que le regard de Yan Ren était difficile à interpréter.

Lu Ping ne put s'empêcher de se sentir frustré. Ce débat ne le concernait pas, et pourtant Yan Ren l’avait mêlé à l’affaire délibérément. Il réfléchit un instant et ajouta : « Je trouve que tout le monde a des arguments valables. »

Yan Ren : « … »

Song Siyuan fit signe à tous de se rasseoir, se leva et se mit à arpenter la pièce : « Je sais que vous avez tous des opinions bien arrêtées, et que les jeunes gens des grandes familles ici présents estiment ne pas être inférieurs aux étudiants roturiers. » Puis il annonça : « Sa Majesté a décidé de charger le ministère des Rites d’organiser, après la fête de la mi-automne, une épreuve combinant lettres et arts martiaux. Le Pavillon Baihu prendra la tête pour mobiliser toutes les grandes familles : nous disputerons une joute littéraire avec l’Académie impériale et une joute martiale avec le camp d’entraînement militaire. Trois candidats de premier rang et plusieurs érudits seront sélectionnés. Voyons qui remportera le plus d'honneurs; la supériorité sera ainsi clairement tranchée, les résultats parleront d'eux-mêmes. »

L’annonce de l’épreuve combinée par Song Siyuan provoqua une vive agitation.

À l’automne, l’énergie était d’ordinaire languissante, mais les jeunes gens, vexés qu’on accuse les grandes familles d’incompétence, furent soudain remplis d’ardeur à l’idée de cette compétition. He Xinbai proposa de réunir plusieurs fils de grandes familles pour se mettre à étudier assidûment dès le lendemain, et demanda à Yan Ren s’il voulait se joindre à eux.

Yan Ren ne répondit rien, mais après la classe, il ne cessa de lancer des coups d’œil à Lu Ping. Ce dernier ne lui prêta pas attention, restant assis à écrire les devoirs laissés par Song Siyuan.

Quand Yan Ren partit, les autres s’étaient déjà presque tous éclipsés. Lu Ping rangea alors ses devoirs, les donna à Da Sheng en disant : « Mets-les dans la case à livres, et rapporte-moi les commentaires que j’ai laissés il y a quelques jours. »

Quand Da Sheng revint, il tenait plusieurs feuilles de plus qui n’étaient pas prévues. Lu Ping les soupesa et s’en aperçut. Il fronça les sourcils, ouvrit, et découvrit à l’intérieur deux ou trois feuillets supplémentaires écrits par quelqu’un d’autre.

D’un coup d’œil, l’écriture était imposante et majestueuse, élégante et libre, avec dans les virages du pinceau une technique unique. Les premiers mots étaient : « Je me permets de vous écrire cette lettre, puissiez-vous l’ouvrir avec joie. »

Lu Ping resta un instant figé, puis comprit: «Da Sheng, quelqu’un a lu mes commentaires.»

Da Sheng se pencha pour regarder : « Qui ça ? »

« Il m’a même laissé un texte. Vu cette longue tirade, il ne compte pas m’asperger la tête de sang de chien. (NT : idiome signifiant réprimander vertement) » Lu Ping se moqua de lui-même tout en comptant : trois feuilles. Un peu impatient, il commença à lire la première.

« Excellent ! Tout le monde reconnaît l’utilité de ce qui est utile, mais peu comprennent l’utilité de l’inutile. Vous, noble, vous tenez à l’écart du monde, droit, sans suivre le courant (NT : citation de Qu Yuan, dignitaire et poète du royaume de Chu ); vous gardez vos pensées secrètes et restez prudent, ne dépassant jamais les limites. Car la connaissance est un outil de dispute, la réputation une cause de conflit; ces deux choses sont des instruments funestes et ne constituent pas la bonne voie à suivre.… »

(NT :  Idée philosophique d’inspiration taoïste : la connaissance (au sens de savoir, d’érudition) est souvent utilisée comme un instrument de rivalité intellectuelle; la réputation, quant à elle, est une cause de conflit car elle suscite l’envie et les luttes de pouvoir).

Il s’interrompit en riant, savourant l'instant , comme s’il hésitait à continuer : « Cette personne… »

Da Sheng, illettré, le regardait d’un air perplexe.

Lu Ping releva la tête, ses yeux brillaient de quelques lueurs, et le reflet du soleil au fond de ses pupilles semblait étinceler. Il remarqua en riant : « Cet homme est comme une âme sœur. »

Da Sheng le vit reprendre les feuilles et continuer à les lire avec intérêt.

Finalement, Lu Ping regarda l’estrade vide au fond de la grande salle, ses yeux pleins d’éclat : « Il sait quels livres je lis, ce que je pense, et pourtant il ne me trouve pas hétérodoxe, mais il discute avec moi ! » Il réfléchit un instant, un peu gêné : « Mais je ne mérite pas tant d’éloges. “Se tenir à l’écart du monde, droit, sans suivre le courant”, c’est une louange exagérée, je n’y crois pas moi-même. Est-ce vraiment moi ? »

Da Sheng ne put s’empêcher de rire. Il demanda : « Cette personne sait-elle que ces papiers sont à Votre Altesse ? »

Lu Ping hésita un instant, puis secoua la tête : « Sans doute pas. D’une part, je n’ai pas signé, de l’autre, j’ai volontairement changé mon écriture. » Il sauta soudain directement à la dernière page pour regarder la dernière ligne, où figuraient effectivement deux caractères.

« Je vous souhaite un automne paisible. Je m’incline respectueusement, Yuan Shan»

Lu Ping releva les yeux : « Qui est ce Yuan Shan ? »

Da Sheng répondit : « Si Votre Altesse elle-même ne le sait pas, comment votre humble serviteur le saurait-il… »

Lu Ping posa les feuilles, se leva et courut au bureau de Song Siyuan pour prendre un registre maintenu par un presse-papier. Ce registre listait les noms et prénoms sociaux des vingt étudiants de la section des lettres. Il les parcourut un à un de haut en bas, mais ne trouva aucun “Yuan Shan”.

Il ne pouvait que soupirer. Il redescendit et s’agenouilla à nouveau devant sa table.

Da Sheng dit : « Cette personne peut entrer dans le Pavillon Baihu et accéder aux cases à livres, elle doit donc être un étudiant ici. Qui Votre Altesse pense-t-elle que ce soit ? »

Lu Ping réfléchit : « Ce n’est pas l’écriture de mon frère héritier, donc ce n’est pas lui. Sinon, je ne vois pas qui cela pourrait être. » Il rangea soigneusement les trois feuilles, puis sortit du papier neuf, souriant : « Mais peu importe qui c’est, puisqu’il a pris la peine d’écrire un texte aussi long, il est normal que je lui réponde. »

Da Sheng, ne comprenant pas, demanda : « Votre Altesse ne sait pas qui c’est, comment va-t-elle lui faire parvenir sa lettre ? »

« Ce n’est pas grave. Je la mettrai dans la même case. Si cette personne attend ma réponse, il ouvrira la case pour la chercher. S’il n’a écrit que sur un coup de tête, sans attendre de réponse, cela restera un feu d’artifice éclatant (NT : éphémère et splendide), qui mérite d’être conservé. » Lu Ping poursuivit : « L’encre est presque sèche, aide-moi en moudre un peu plus. »

« Bien. »

Lu Ping étala le papier, médita longtemps, puis trempa son pinceau et commença à écrire sa réponse.

Da Sheng s’agenouilla silencieusement à côté, observant que cette fois l’écriture de Lu Ping n’était pas aussi laide et négligée que la dernière, mais au contraire bien régulière, ce qui le ralentissait un peu. Lu Ping écrivit en commentant : « Il ne faut pas écrire trop, plutôt peu, sinon l’autre se sentira obligé de répondre par une lettre encore plus longue. »

Enfin, il reposa le pinceau, souffla pour sécher l’encre et se leva.

« Dois-je le placer pour vous, Votre Altesse. »

« Non. » Lu Ping rangea lui-même les livres, plaça ses deux feuilles de réponse tout en haut, les maintenant avec un presse-papier, puis ferma la porte de la case, sans la verrouiller comme d’habitude.

Da Sheng joignit les mains et murmura : « Pourvu que cette personne voie la réponse… »

Lu Ping secoua la tête et l’instruisit sérieusement : « Ne l’espère pas trop. Laisse faire le destin, et tu ne seras pas trop déçu. »

« Ah, votre serviteur a compris. »

Lu Ping sortit du Pavillon Baihu, Da Sheng se dépêcha de le suivre : « L’épreuve combinée dont a parlé le grand précepteur est extrêmement importante. Sa Majesté et l’impératrice viendront l’observer. Votre Altesse compte-t-elle s’y préparer ? »

 

Traduction: Darkia1030

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